Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à "L'Express" du 25 et dans "Le Figaro" du 29 novembre 1999, sur les thèmes proposés à l'ordre du jour de la conférence ministérielle de Seattle notamment l'exception culturelle, la sécurité alimentaire, les normes sociales et la diversité culturelle et sur l'OMC comme l'un des instruments de régulation du commerce international. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à "L'Express" du 25 et dans "Le Figaro" du 29 novembre 1999, sur les thèmes proposés à l'ordre du jour de la conférence ministérielle de Seattle notamment l'exception culturelle, la sécurité alimentaire, les normes sociales et la diversité culturelle et sur l'OMC comme l'un des instruments de régulation du commerce international.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Entretien avec l'Express le 25 novembre 1999

La mondialisation
Depuis des décennies, le commerce international a été un des principaux moteurs de la croissance mondiale : entre 1948 et 1997, les échanges ont été multipliés par 17 et la production par 6. En France aujourd'hui, un salarié sur quatre vit du commerce extérieur. Mais, même en s'en tenant à l'économie, ce mouvement est à la fois positif et perturbant. De nombreux secteurs de la société sont malmenés et le seront plus encore si la mondialisation économique se poursuit sans règle. Les Etats-Unis eux-mêmes subissent certains effets négatifs. Les inquiétudes et protestations à ce sujet sont souvent justifiées et appellent vigilance et réponse, à condition de ne pas en faire un sujet d'affolement simpliste et de ne pas, comme l'a bien dit un de vos confrères, "tirer sur l'arbitre". Sans cadre, sans OMC, sans mécanisme de règlement des différents, ce serait la jungle des rapports de forces, et la loi du plus fort.

Le dossier agricole


Le dossier agricole
Lors de la signature des Accords de Marrakech en 1994, nous avions accepté de reprendre en 2000 les négociations sur l'agriculture. Il y aura, durant ces négociations, plusieurs lignes de partage. Chacun a à l'esprit l'opposition entre les Etats-Unis et l'Europe. Toujours à la recherche de nouveaux marchés, les Américains accusent l'Europe de soutenir abusivement son agriculture. Mais ils en font, eux, tout autant, sinon plus. Le budget agricole américain atteint 60 milliards de dollars, contre 40 pour la PAC. Il y a aussi le groupe de Cairns, maximaliste, qui prétend ne voir dans l'agriculture que des produits à exporter et cherche à faire reculer son concurrent européen sur les marchés mondiaux. Nous estimons au contraire que l'agriculture, au delà de sa capacité exportatrice, a aussi des fonctions sociale et territoriale.
Mais si à Seattle la PAC est mise en accusation, si la volonté exportatrice de l'Europe est contrecarrée, si la possibilité de soutenir l'agriculture dans sa "multifonctionnalité" est niée, nous n'avancerons pas. Ajoutons que ce cycle OMC a été précédé par une réforme de la PAC décidée en mars 1999, par les Quinze, et qu'elle sera en outre suivie d'autres négociations sensibles avec les pays du Mercosur, ou pour l'élargissement aux pays de l'Est candidats à l'adhésion. Nous ne pouvons alourdir la charge que nous avons déjà décidé d'assumer dans le cadre de la réforme de la PAC, pour la période 2000-2006.

La sécurité des aliments

La sécurité alimentaire est typiquement un de ces sujets d'avenir que les négociations de l'OMC ne peuvent plus ignorer. Il manque cependant encore une procédure objective d'appréciation et de gestion responsable du risque, inspirée par le principe de précaution, qui ne serve pas de prétexte à des mesures protectionnistes et que tous les pays admettent. D'autant que la sécurité alimentaire ne pourra demeurer un souci de pays riches. Il faut souhaiter que tous puissent bénéficier des progrès dans les contrôles, la qualité des produits et l'information par exemple de ceux qui découleront de l'affaire de la vache folle, et que d'autres dossiers - je pense aux OGM - puissent être aussi passés au crible du principe de précaution.

Les rapports Nord Sud

A l'issue du dernier cycle de négociations en 1994, les pays en développement avaient eu le sentiment que les grandes puissances économiques du monde les avaient placés devant le fait accompli d'un accord. A Seattle et après, on ne pourra plus agir de la même façon. La France y sera attentive. Ces négociations devraient favoriser un meilleur partage des fruits de la mondialisation. Mais nous ne pouvons pas pour autant accepter toutes les demandes de tous les pays en développement et émergents, surtout sans contrepartie en matière sociale ou en termes d'ouverture des marchés.

Normes sociales

D'un côté, les opinions publiques, dans les pays industrialisés ayant atteint un niveau de protection sociale très élevé, jugent intolérable ce qui était encore considéré normal par leurs ancêtres sous Louis Philippe ou Napoléon III, et oublient en être passé par la situation décrite par Zola. C'est ainsi que de nombreuses formes de travail des enfants dans les pays du Sud nous révoltent. De l'autre, il y a quelque chose d'un peu cynique à exiger des pays en développement qu'ils adoptent tout de suite nos normes actuelles, sans que nous ayons entre-temps trouvé un raccourci qu'ils puissent emprunter. La solution ? Avancer résolument, par étapes, progresser de compromis en compromis. Il ne s'agit pas d'imposer un salaire minimum mondial ! Nous préconisons de commencer à introduire les sujets sociaux dans les négociations, en prenant appui sur les conventions de base de l'Organisation internationale du Travail (OIT) et en établissant un lien, qui fait défaut actuellement, entre cette institution et l'OMC.

La diversité culturelle et l'hégémonie américaine

Une part dominante et croissante des filières de production et de diffusion d'images sont entre les mains d'entreprises américaines. 80 % des images qui circulent aujourd'hui dans le monde proviennent d'outre-Atlantique. Le marché de la communication dans le monde est pour ainsi dire "verrouillé" par une industrie américaine déjà quasi monopolistique : le tableau est sombre. Pourtant, s'y résigner serait une démission inacceptable. Mais une politique défensive ne suffit plus. Il y a plus de deux ans des ministres latino-américains, sensibles à cette question, m'ont convaincu que le terme de "diversité culturelle" qui parle au monde entier serait plus mobilisateur que celui d'"exception culturelle" trop défensif, même si c'est devenu chez nous un mot fétiche. Disons que la diversité est l'objectif, et l'exception le moyen. Cela suppose que nous refusions tout accord au sein de l'OMC qui nous interdirait de mener des politiques d'aide à la création et à la diffusion, cinématographiques ou audiovisuelles. Que nous préservions les lois et les mesures sur lesquelles elles s'appuient, tout en sachant que de nouvelles formes de diffusion et de pratiques culturelles s'en jouent et les contournent, tel l'Internet, et qu'il nous faut aussi les prendre en compte. Il nous faudra donc être mobiles, savoir adapter nos instruments, et aussi être offensifs, par exemple constituer des groupes européens forts.

On peut tout à la fois admirer la vitalité de la culture américaine - c'est mon cas - et refuser d'être englouti sous l'avalanche de ses produits. C'est un combat identitaire.

L'OMC

De l'environnement au social, de l'agriculture à la propriété intellectuelle, la diversité des divergences qui apparaîtront à Seattle et après va peut-être donner l'impression d'une foire d'empoigne. Mais il vaut mieux, je le répète, qu'il y ait une enceinte globale de négociation que pas d'enceinte. Que tous les sujets y soient abordés et que tous les conflits puissent y être arbitrés. Sinon, c'est la guerre commerciale. Et la loi de la jungle et sa loi du plus fort. Cinq ans après sa naissance, on peut, et il faut certes apporter des améliorations au fonctionnement de l'OMC : obtenir plus de transparence, notamment dans les procédures de règlement des différends ; pondérer l'ouverture des marchés par d'autres éléments comme le principe de précaution, ou l'attention aux équilibres des sociétés. Mais ne confondons pas mondialisation économique, hégémonie américaine et OMC : c'est au sein de cette dernière que nous pouvons organiser la première et contrebalancer la seconde. Pascal Lamy l'exprime très bien.

La Chine

Nous avons depuis longtemps plaidé pour une adhésion pleine et entière de la Chine à l'OMC qui est dans notre intérêt. Celle-ci paraît désormais proche grâce aux résultats obtenus par les Américains qui bénéficieront à tous, puisque les avantages consentis à un membre de l'OMC sont automatiquement étendus aux autres membres. Nous devons cependant veiller à ce que les demandes européennes spécifiques, non traitées par l'accord avec les Etats-Unis en cours d'examen, soient prises en compte./.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 novembre 1999)
Entretien avec "Le Figaro" le 29 novembre 1999

Q - L'OMC est-elle une sorte de machine de guerre au service des Etats-Unis ou, au contraire, un réel instrument de réglementation du commerce international ?

R - On ne peut pas considérer l'OMC comme une machine de guerre des Etats-Unis. Ce sont les Européens qui, pendant des années, ont plaidé pour sa création. Depuis celle-ci, en 1994 son "organe de règlement des différends" a donné aussi souvent tort aux Américains qu'aux Européens. Sans OMC, nous serions livrés à la loi de la jungle ou à la loi du plus fort qui ne pourrait être que celle des Etats-Unis. Tirer sur le pianiste ou sur l'arbitre est un contresens !

Q - Pourtant, l'OMC est contestée ...

R - On peut comprendre les craintes et les résistances face aux aspects négatifs de la mondialisation. On ne peut pas avoir sur la mondialisation et la libération des échanges un simple discours angélique ou de propagande. Mais la réponse n'est sûrement pas dans le repli sur soi et le refus des négociations. Un Français sur quatre vit de l'export. Nous avons beaucoup à gagner à des négociations réussies. Il faut à la fois un effort accru d'explication, et des négociations bien conduites pour mieux maîtriser les effets de la mondialisation.

Q - L'OMC est-elle capable de réguler la mondialisation ?

R - Oui, à ceci près que ce n'est pas "l'OMC" mais nous dans l'OMC, et à condition de pondérer la libéralisation par d'autres exigences : préserver les équilibres sociaux et culturels, protéger l'environnement et la santé...

Par ailleurs, l'OMC ne couvre pas tout. N'oublions pas le travail politico-stratégique du Conseil de sécurité, et les missions économico-financières du FMI. Mais l'OMC doit travailler avec d'autres institutions: il faut créer un lien entre l'OMC et l'OIT en particulier.

Q - L'arrivée de la Chine est donc une bonne chose ?

R - Oui, compte-tenu de son poids, de son importance politique c'est une bonne chose qu'elle s'intègre progressivement à l'économie mondiale. Mais, après l'accord passé avec les Etats-Unis qui couvre près de 80% des sujets, l'Europe doit encore faire valoir ses intérêts propres. Ce sera un tournant fondamental pour la Chine qui, en s'ouvrant aux échanges internationaux, devra faire un gros effort d'adaptation.

Q - La France plaide pour un agenda large ...

R - La France et l'Union européenne. Car l'Europe parle ici d'une seule voix et c'est un excellent négociateur puisqu'il s'agit du commissaire européen en charge du commerce extérieur, Pascal Lamy.

Les Quinze ont adopté à l'unanimité des positions ambitieuses et cohérentes. Contrairement à ceux qui voudraient se concentrer sur quelques sujets seulement - dont l'agriculture - et empocher des résultats rapides, nous voulons parler aussi des normes sociales, de l'environnement, du principe de précaution... Il faut aussi préserver la diversité culturelle et la possibilité pour tous les pays qui le veulent d'avoir une politique de soutien à la création, à la production, à la diffusion en matière culturelle. Cela ne concerne pas que l'Europe, loin de là et de larges alliances sont nécessaires. A cet égard le terme de "diversité culturelle" est plus mobilisateur que celui d'exception culturelle.

Certes il est compliqué de travailler sur un large éventail des sujets, mais c'est indispensable si on veut que la mondialisation maîtrisée l'emporte sur la mondialisation sauvage.

Q - L'agriculture s'annonce une nouvelle fois comme le dossier le plus sensible pour l'Europe ...

R - Nous assistons, comme d'habitude, à une offensive des Etats-Unis et des autres pays exportateurs agricoles pour démanteler la Politique agricole commune. Mais les Quinze ont une position forte. D'abord, parce qu'ils ont déjà consenti des efforts de restructuration dans le cadre de l'Agenda 2000: c'est la base de leur mandat. Ensuite, parce qu'en défendant la dimension multifonctionnelle de l'agriculture - c'est à dire le fait qu'elle contribue également au maintien des populations, à l'environnement... - nous pourrons donner une légitimité renforcée aux soutiens à cette activité.

Q - Que pensez-vous de José Bové ?

R - Il me parait être une expression forte et pittoresque d'un des aspects de la France. Il y a chez lui une authenticité réelle doublée d'un professionnalisme certain en matière de combats politiques et médiatiques. Mais chacun doit rester dans son rôle. Et, au bout du compte, ce sont les gouvernements qui doivent trancher.

Q - Le rassemblement des ONG prévu à Seattle n'est-il pas le signe d'un décalage inquiétant entre les opinions publiques et les gouvernements sur la mondialisation ?

R - Cette mobilisation est l'expression au plan mondial de la "société civile". Quand on voit l'importance des sujets traités ce n'est pas étonnant. Il faut y répondre par une transparence accrue, à laquelle le gouvernement contribue largement. La préparation de Seattle marque d'ailleurs un progrès par rapport au cycle du GATT, dont les mécanismes n'étaient pas compris. La mondialisation du commerce pose des problèmes partout, y compris aux Etats-Unis. Par exemple, les agriculteurs américains qui, avec l'encouragement des autorités, ont ensemencé des millions d'hectares pour faire du maïs transgénique voient le monde s'en détourner.

Q - Votre pronostic ?

R - A Seattle, il s'agira de déterminer l'agenda des négociations. Ce n'est pas certain que l'on y parvienne. Si c'est le cas et ce serait tant mieux pour autant que ce soit dans de bonnes conditions, les négociations proprement dites dureront au moins trois ans. Il faut donc économiser les commentaires ou les prédictions sur les péripéties futures du "round du millénaire"./.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1 décembre 1999)

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