Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur la réforme de l'armée de terre, le renforcement de ses capacités d' engagement opérationnel sur le théâtre des opérations extérieures, sa réorganisation à l'horizon 2002 et le renouvellement du lien armée-nation, Coëtquidan le 25 juillet 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur la réforme de l'armée de terre, le renforcement de ses capacités d' engagement opérationnel sur le théâtre des opérations extérieures, sa réorganisation à l'horizon 2002 et le renouvellement du lien armée-nation, Coëtquidan le 25 juillet 1999.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Déplacement de M. Alain Richard à Coëtquidan (Morbihan), le 25 juillet 1999

ti : Mon général,
Messieurs les élus,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs,

Comme je l'avais fait l'an dernier, j'ai tenu à m'exprimer devant vous aujourd'hui, à l'occasion de cette journée du " Triomphe " qui marque un premier aboutissement dans votre formation.
J'ai souhaité, en tant que ministre de la Défense, m'adresser aux jeunes cadres de l'armée de terre de demain. Au-delà du symbole que représente la cérémonie militaire, cette journée doit être l'occasion pour les responsables d'aujourd'hui, de faire connaître aux générations qui vont leur succéder leurs orientations et leurs convictions et d'exprimer leur confiance.
Votre génération devra, vous le savez, faire face aux profondes mutations que connaît le monde de la Défense en général, et l'armée de terre en particulier.

De grandes réformes sont en cours. Elles représentent des remises en cause parfois difficiles pour les générations qui vous ont précédés. Quand vous exercerez les responsabilités auxquelles vous vous préparez, ces réformes auront été menées à bien. Mais pour autant, vous aurez certainement à vivre à votre tour des adaptations, voire des mutations dont nous ne pouvons prévoir l'ampleur aujourd'hui.

Permettez-moi de présenter ma conception de l'avenir de l'armée de terre et les premiers enseignements que je tire des évolutions en cours en insistant sur trois points : le renforcement des capacités d'engagement opérationnel, la réorganisation à l'horizon 2002 et le renouvellement du lien entre la nation et son armée.


Les engagements opérationnels

Vous vous préparez à servir dans une armée de terre qui est déjà aujourd'hui, et qui sera plus encore demain, une armée d'action. Le nouveau modèle décidé dans le cadre de la Loi de programmation militaire 1997-2002 fait, en effet, une place essentielle aux forces opérationnelles projetables.
Notre pays a hérité de l'histoire d'importantes responsabilités internationales et entend, à l'avenir, jouer tout son rôle. Pour cette raison, la France compte sur ses forces armées pour faire prévaloir ses intérêts et ses valeurs.
Nous avons la volonté de participer à des opérations militaires de maintien ou de rétablissement de la paix et du droit international, aux côtés de nos alliés, et en particulier en coopération avec nos partenaires de l'Union européenne dans le cadre d'une Europe de la défense qu'il faut aujourd'hui bâtir concrètement.
La présence permanente de forces à l'extérieur du territoire national est également nécessaire pour assurer la pérennité des liens tissés avec des pays auxquels nous sommes liés par des accords de défense.
Notre engagement en Bosnie et au Kosovo procède de cette volonté et ne doit donc pas être vu comme une exception, mais plutôt comme l'annonce du type de missions que vous serez appelés à remplir demain.

L'armée de terre devra agir le plus souvent au sein de coalitions. Vous devez vous préparer, et je sais que votre formation laisse une place importante à ces questions, à penser votre action en coopération avec les forces armées de nos partenaires.
C'est d'ailleurs le cas dans les Balkans où des relations de confiance ont été établies sur le terrain avec nos partenaires européens et alliés.
Je tiens à saluer l'action de nos forces terrestres aujourd'hui engagées dans cette région. L'armée de terre a démontré en Bosnie, et démontre aujourd'hui au Kosovo, son professionnalisme et ses qualités de maîtrise et de sang-froid en accomplissant des missions difficiles de stabilisation et de sécurisation. Sa réussite témoigne d'une formation et d'une préparation efficaces et adaptées.
Nos soldats et leurs cadres ont su nouer des liens avec les autorités locales et les populations civiles. Leur action permet le retour à la paix et autorise aujourd'hui la reconstruction d'une société civile et l'édification de la démocratie.

L'engagement opérationnel sur des théâtres extérieurs démontre aujourd'hui la nécessité de penser l'action de l'armée de terre dans un contexte interarmées. A tous les niveaux, les armées doivent savoir travailler ensemble et développer leur complémentarité.
Je ne vais pas redire ici l'importance des pratiques et des méthodes interarmées, je sais que vous avez déjà été sensibilisés à cette dimension fondamentale de votre action. La coopération interarmées au quotidien sera pour vous un exercice naturel. C'est un des points forts de la modernisation de notre défense qui devra être encore accentué. Il s'agit de coopérer, de valoriser les compétences par la mise en réseau et la connaissance mutuelle et d'utiliser de manière optimale les ressources globales dont dispose la défense. J'ai souhaité d'ailleurs que les futures promotions d'officiers aient un premier contact avec les autres armées, dès leur formation initiale, dans le cadre d'une période de formation interarmées d'une quinzaine de jours.
Les capacités de projection de nos forces terrestres à l'extérieur sont renforcées par le développement de la modularité des unités et la mise en ¿uvre de la nouvelle organisation du commandement. L'engagement actuel au sol vient démontrer l'opportunité de ces choix et conforte les efforts aujourd'hui mis en ¿uvre.

L'armée de terre dispose aujourd'hui de moyens opérationnels performants grâce, en particulier, aux efforts de l'industrie de défense et de la recherche. Elle peut ainsi faire la preuve de ses capacités d'action sur le terrain aux côtés de nos alliés et s'appuie sur l'interopérabilité des procédures d'engagement.
Les hautes technologies favorisent l'action de précision et apportent une sûreté nouvelle pour les hommes. Mais elles ne doivent pas ouvrir la voie à la tentation du " toujours plus " dont il faudra vous garder, car elle se traduit souvent par " toujours plus cher ".
Elles sont les garantes du succès au combat mais ne peuvent malgré tout résoudre à elles seules tous les problèmes. Pour nos armées, et fondamentalement pour l'armée de terre, les hommes et les femmes demeurent la première richesse.


La réorganisation de l'armée de terre

L'armée de terre est aujourd'hui engagée dans un processus de professionnalisation et de réorganisation - votre chef d'état-major parle même de " refondation " - qui requiert de sa part des efforts importants. Ce grand chantier vise à adapter ses structures à un contexte géostratégique qui a profondément évolué. Il permettra de lui donner les moyens de remplir les missions que le pays entend lui confier.
Je tiens à saluer la capacité des hommes et des femmes de l'armée de terre à mener cette réorganisation avec professionnalisme, efficacité, et aussi discrétion. A cette occasion, ils démontrent des qualités de mobilisation au service d'un grand projet.
La réforme est mise en ¿uvre sereinement ; toutes et tous, cadres, militaires du rang et personnels civils font preuve à cette occasion de cohésion, d'imagination, d'esprit d'initiative et d'un grand sens des responsabilités.

En deux ans, une partie essentielle du chemin vers la professionnalisation complète a été parcourue. En 1997, l'armée de terre était professionnalisée à 56 % ; elle l'est désormais à 64 %, et le sera à 69 % à la fin de l'année 1999. En 1998, 208 unités de combat étaient professionnalisées, 236 le sont aujourd'hui, soit 60 % de la cible fixée à 395 pour 2002.
Pendant cette période, plus de 10 000 engagés volontaires de l'armée de terre ont été recrutés, et dans de bonnes conditions puisque pour un seul poste, trois candidatures sont généralement disponibles. Dans le même temps, près de 44 000 postes d'appelés ont été supprimés. Nous avons accompli plus de la moitié de la réduction du format de l'armée de terre.

Le gouvernement a consacré, au travers des deux lois de finances 1998 et 1999 que j'ai présentées pour le compte de la défense, les moyens nécessaires à la poursuite du processus de professionnalisation, en cohérence avec les objectifs fixés dans la Loi de programmation militaire. C'est le cas par exemple, nous l'avons vu, en matière de recrutement d'EVAT, mais également de volontaires, de sous-officiers et d'officiers. Mais c'est aussi le cas au niveau des mesures d'accompagnement de la professionnalisation et notamment des mesures d'incitation au départ, pécules, loi 70-2 ou congés de reconversion.

Ces efforts financiers sont la marque de la confiance que vous porte le pays, et de l'estime qu'il a pour les qualités de dévouement et de professionnalisme dont vous faites preuve.

Par ailleurs, un autre élément marquant mérite d'être souligné : les appelés, qui sont toujours nécessaires au fonctionnement quotidien des unités, et qui concourent largement aux missions de l'armée de terre, continuent de répondre à l'appel avec un civisme remarquable.
La réforme de l'armée de terre est aujourd'hui bien engagée.
Mais des efforts restent encore à accomplir durant l'année 2000 qui sera, comme l'année 99, une année clé pour les armées. L'engagement opérationnel de nos forces impose à l'armée de terre un surcroît d'activité qui ne doit pas constituer un obstacle à la poursuite de la réforme. Je salue à cet égard les efforts consentis par les femmes et les hommes engagés dans la réorganisation qui savent, dans le même temps, gérer une transition délicate et maintenir le niveau de disponibilité demandé aux forces terrestres.

Cette nouvelle armée de terre, vous serez appelés à l'encadrer. Le style de commandement, les méthodes de travail et l'attention à porter au facteur humain devront être adaptées à notre temps et aux aspirations du personnel qui constituera nos unités.


Le lien armée-nation

Vous savez l'importance que le gouvernement attache au renouvellement du lien qui doit unir la nation à son armée. Ce lien est essentiel. Il n'est pas menacé par la réforme en cours, mais la suspension de l'appel sous les drapeaux des jeunes français lui impose une redéfinition.
Il s'agit, dans une parfaite symbiose avec la nation, de développer l'ouverture des armées sur la société civile, de promouvoir une connaissance mutuelle et une perception commune de ce que doit être le rôle des forces armées dans une société démocratique.
Il vous reviendra d'entretenir un rapport de confiance avec la société. Cette confiance constitue un des piliers de notre démocratie. L'armée est respectée par les Français, les enquêtes d'opinion récentes sont à cet égard très parlantes. Nos compatriotes lui reconnaissent de grandes qualités et sont légitimement fiers de l'efficacité dont elle fait preuve aux côtés de nos partenaires étrangers. Il vous appartient, sur le plan collectif, professionnel, mais aussi, sur le plan personnel, d'entretenir ce haut niveau de confiance.
Par votre comportement, votre style de commandement et vos méthodes de travail, vous devrez vous attacher à défendre l'image de nos armées auprès de nos concitoyens. Vous devrez également chercher à développer des relations avec les autorités civiles et les populations que vous cotoierez, dans un esprit d'ouverture et de responsabilité.
La réforme appelle, de la part des armées, des efforts nouveaux pour se montrer attractif et recruter des personnels de qualité. Elles doivent, pour ce faire, assurer leur crédibilité et démontrer le bon usage qui est fait des ressources allouées par la Nation à sa défense.

La réorganisation aujourd'hui engagée permet de répondre aux exigences d'adaptation de l'armée de terre face aux nouvelles réalités opérationnelles, économiques et humaines. Vous devrez à votre tour ¿uvrer pour assurer le succès des efforts aujourd'hui consentis pour faire émerger une armée de terre nouvelle, moderne, performante.
Les Ecoles de Coëtquidan sont appelées à jouer dans ce cadre un rôle de premier plan. Elles devront s'attacher à pérenniser la qualité de la formation des cadres de l'armée de terre, avec un double objectif de compétence et d'ouverture d'esprit.

J'ai tenu à ce que le système de formation soit réexaminé à la lumière des changements en cours dans la défense, et des réflexions ont été menées, à mon initiative, dans les derniers mois.
Certes, le dispositif doit avant tout être adapté aux exigences du métier militaire et à la spécificité du rôle de l'officier. Son but est d'abord de former des chefs militaires aptes à évoluer dans des contextes complexes et exigeants. Mais la formation doit aussi assurer la pérennité des liens entre le monde militaire et le monde civil.

C'est pourquoi j'entends préserver les deux niveaux différenciés et complémentaires de formation des officiers. Le premier niveau de formation initiale doit s'attacher, au sein de chacune des armées, à dispenser les capacités essentielles pour l'accomplissement des premiers emplois opérationnels. Mais il doit aussi favoriser l'acquisition du fonds culturel nécessaire au développement et à l'élargissement ultérieurs du champ des compétences indispensables pour encadrer les armées.
Le second niveau de formation continue doit consister à faire suivre, à l'issue de l'exercice des premières responsabilités, un parcours qualifiant dans un environnement élargi à l'interarmées, l'interalliés et la société civile.
Dans ces deux phases, le souci de la mobilité et de l'ouverture à la société civile doit devenir primordial. Les échanges avec le monde de l'entreprise, de l'administration et de l'université doivent être approfondis. J'entends encourager l'accueil d'étudiants des grandes écoles au sein des écoles militaires comme les vôtres.
Des stages qualifiants en entreprise, dans l'administration, dans les universités ou à l'étranger au sein des académies d'officiers devront être proposés dans la formation initiale. Plus tard, les possibilités de mobilité et de placement des officiers vers la fonction publique ou le secteur privé devront être multipliées pour proposer des qualifications originales aux futurs responsables des armées, mais aussi des débouchés variés au titre de la reconversion.
Enfin, l'évolution des corps d'officiers devra permettre une amélioration de l'adéquation des profils de carrière aux besoins futurs des armées.


Conclusion

Vous entrez dans une armée professionnelle où votre savoir et vos méthodes de travail seront déterminantes. Vous aurez besoin de dialoguer avec toutes les composantes notre société, car notre défense ne peut être efficace, dans les crises complexes qu'elle aura à maîtriser, que si elle est en permanence soutenue et comprise par nos concitoyens.
La récente opération au Kosovo vient de le démontrer.

Vous allez continuer votre formation avant d'assumer bientôt vos premières responsabilités. Par votre passage dans les écoles de Coëtquidan, votre valeur est déjà reconnue et vous entrez dans une institution qui saura utiliser votre volonté et vos talents.

Vous serez dignes de la confiance que vos anciens présents ce soir, et que la nation tout entière, placent en vous.
Je veux aujourd'hui vous féliciter personnellement et vous souhaiter bon vent pour la suite de votre engagement au sein d'une armée de terre rénovée, ouverte et prête à relever les défis de l'avenir.

(Source http://www.defense.gouv.fr, le 03 janvier 2000)

Rechercher