Déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur le dialogue politique entre la France et l'Afrique, la situation de la sécurité, du désarmement, de la démocratie et de l'Etat de droit et sur l'intégration des pays en voie de développement dans le commerce international, Paris le 7 décembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur le dialogue politique entre la France et l'Afrique, la situation de la sécurité, du désarmement, de la démocratie et de l'Etat de droit et sur l'intégration des pays en voie de développement dans le commerce international, Paris le 7 décembre 1999.

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FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Réunion ministérielle de suivi de la conférence des chefs d'Etat d'Afrique et de France, Paris le 7 décembre 1999

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Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,

En ouvrant avec mon collègue Charles Josselin les travaux de cette réunion ministérielle de suivi de la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement d'Afrique et de France qui s'était tenue au Louvre, je vous dirai d'abord combien je me réjouis de vous accueillir ici à Paris pour un exercice devenu traditionnel, mais dont l'intérêt est largement avéré.

Je salue le ministre des Affaires étrangères algérien, M. Ahmed Attaf, dont le pays assure la présidence de l'OUA avec la force de conviction qu'avait laissé entrevoir le sommet d'Alger. Je le fais avec d'autant plus de chaleur que cette participation de l'Algérie à l'une de nos rencontres constitue une première.

Je me ferai ensuite votre interprète pour dire que nous sommes heureux d'accueillir les représentants du Soudan et de la Libye qui rejoignent ainsi la grande famille franco-africaine conformément, je le sais, à une attente largement partagée.

Depuis notre dernière rencontre, il y a tout juste un an, le dialogue politique entre la France et le continent africain a été constant et s'est encore enrichi.

Constant parce que les occasions de se rencontrer ont été fréquentes. Après s'être rendu en juillet dernier en Guinée, au Togo, au Nigeria et au Cameroun, le président de la République a présidé il y a quelques jours à Saint-Denis de la Réunion le second Sommet de la Commission de l'Océan indien. Outre ses nombreux déplacements sur votre sol, le ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie a pu rencontrer un grand nombre d'entre vous à Alger ou Moncton à l'occasion des derniers sommets de l'OUA et de la Francophonie. Je mentionnerai aussi mes rencontres avec plusieurs d'entre vous à Paris ou à New York.

Enrichi parce que ce dialogue s'est diversifié. En a témoigné mon déplacement au Ghana et en Côte d'Ivoire en mars dernier avec M. Robin Cook. Notre démarche conjointe auprès des présidents Rawlings et Bedié comme la Conférence d'Abidjan des ambassadeurs français et britanniques en Afrique en sont le symbole et ont eu, je crois, un vrai retentissement car ces initiatives témoignaient du passage du passé au futur. La rencontre que nous avons eue à New York en septembre avec quatre d'entre vous, appelée à avoir des suites, procédait du même esprit.

La sécurité avait constitué l'essentiel des débats de la Conférence du Louvre en novembre 1998. Cela nous avait permis à la fois d'évoquer la problématique de la responsabilité du maintien de la paix en Afrique et la nécessaire prise en main par vos Etats du destin de leur continent. Nous avions abordé la prévention des conflits, le rôle de l'OUA et des organisations sous-régionales, la lutte contre les trafics d'armes de petit calibre, l'élimination des mines antipersonnel, la reconstruction après conflit et les liens entre sécurité et développement. Les crises avaient logiquement retenu notre attention.

Nous sommes réunis aujourd'hui pour un bilan en forme de question : la sécurité sur le continent africain a-t-elle progressé ?

En novembre 1998, l'Afrique était secouée par plusieurs crises graves en Afrique de l'Ouest, dans la région des Grands lacs, dans la Corne de l'Afrique. Plusieurs initiatives de paix africaines, régionales et sous-régionales, relayées par la communauté internationale, quoique encore trop timidement à nos yeux, avaient été lancées. Toutes avaient montré la nécessité urgente du renforcement des capacités africaines de maintien de la paix, auquel, parmi d'autres, le concept français RECAMP tente d'apporter une réponse.

Je demanderai tout à l'heure aux représentants des pays qui avaient introduit ces mêmes sujets au Louvre de faire un bilan. Mais avant je voudrais dire que les tensions que connaît l'Afrique montrent la nécessité pour la communauté internationale, et la France notamment, de demeurer engagés et disponibles en ce qui concerne la solution des conflits encore trop nombreux que connaît votre continent.

Tout cela ne doit pas dissimuler les progrès enregistrés. Des d'élections plus nombreuses et plus transparentes se sont déroulées cette année : je mentionnerai entre autres le Nigeria, le Bénin, l'Afrique du Sud, Djibouti, le Malawi, la République Centrafricaine, le Botswana et tout dernièrement le Niger, la Guinée Bissau, le Mozambique et la Namibie.

Des progrès vers l'Etat de droit et la bonne gouvernance ont été réalisés, ainsi que la signature d'accords de paix. A cet égard, je relèverai celui de Lomé qui définit en Sierra Leone les bases d'une paix durable après huit années de violences ou celui de Lusaka qui, si toutes les parties démontrent de leur détermination à l'appliquer et à rétablir la paix, sera, avec l'appui des Nations unies, une étape essentielle sur le chemin d'une solution pacifique en République démocratique du Congo et partant, dans la région des Grands lacs.

La France est décidée à appuyer cet accord comme le montre son engagement financier (4,2 MF) au profit de la commission militaire mixte. Elle soutient également les recommandations du Secrétaire général des Nations unies Elle est favorable, au déploiement d'une opération de maintien de la paix en République démocratique du Congo. La résolution 1279, a crée la Mission d'observation des Nations unies au Congo et permet ainsi à M. Kofi Annan de préparer l'envoi d'observateurs. La France a mis à la disposition des Nations unies cinq observateurs.

Nous continuons à penser que, le moment venu et à votre initiative, une conférence internationale sur la paix, la stabilité et le développement dans la région des Grands lacs devrait venir consolider les acquis du processus de paix maintenant engagé. Toujours concernant cette région, la désignation de Nelson Mandela pour succéder à Julius Nyerere, dont nous saluons tous la mémoire, constitue pour le processus d'Arusha et pour la paix au Burundi, une chance que sauront saisir, j'en suis convaincu, tous les protagonistes.

S'agissant du conflit éthio-érythréen, la médiation de l'OUA avec à sa tête l'Algérie, particulièrement active, a entrouvert des perspectives de paix.

A propos du sud-Soudan, la France soutient les efforts que l'IGAD mène sous l'égide du Kenya afin de trouver une issue au conflit du sud-Soudan. Nous apprécions aussi les efforts égyptiens en faveur d'un retour de la paix dans son grand voisin du sud. L'initiative de paix égypto-libyenne de réconciliation nationale représente une approche globale des problèmes du Soudan et doit pouvoir s'articuler avec l'action de l'organisation régionale, dont les Etats membres ont d'ailleurs exprimé lors du sommet de Djibouti leur disponibilité à coopérer avec tous ceux qui souhaitent contribuer à la paix au Soudan.

Je tiens également à saluer les efforts de l'IGAD en Somalie, autre Etat meurtri. Le plan du président Guelleh, soutenu et repris par les Etats de la région, innove en accordant un rôle à la société somalienne qui ne tolère plus la poursuite des combats et la confiscation de la scène publique par des seigneurs de guerre.

L'OUA s'est beaucoup impliquée dans la solution de ces crises. Je salue ses efforts et me réjouis de sa redynamisation. De même, la volonté croissante des organisations sous-régionales à jouer un rôle dans la prévention des conflits et de maintien de la paix, l'action menée par la CEDEAO, l'IGAD et la SADC doivent d'être saluées, comme l'avènement prochain d'un Conseil de paix et de sécurité en Afrique centrale et la création, en novembre dernier, d'une Commission régionale chargée de prévenir les conflits et de développer la coopération - en cas de litige en zone maritime - entre les pays riverains du Golfe de Guinée. Ce sont autant de progrès qui relancent l'espérance et qui nous donnent à tous confiance.

Les concepts tels que RECAMP ou ACRI évoluent : l'exercice Gabon 2000 qui doit se dérouler en janvier prochain constituera un nouvel exemple de collaboration efficace entre troupes africaines et unités extérieures au continent en faveur du maintien de la paix auquel contribue aussi l'école de Zambakro inaugurée en juin dernier.

Nos efforts conjoints dans ce domaine sont bénéfiques et porteurs d'espoirs pour une Afrique plus solidaire et plus stable. Cette stabilité est indispensable au développement, on le sait bien, tout comme les efforts en faveur de l'intégration régionale, qu'il s'agisse de l'Afrique occidentale ou australe, de la Corne de l'Afrique, de l'Afrique centrale ou de l'Afrique orientale. Toutes les régions du monde s'organisent. L'Afrique participe de ce mouvement. Il convient de l'y aider, je pense à la France bien sûr, mais aussi à l'Union européenne, qui doit accompagner les processus d'intégration et apporter les appuis institutionnels indispensables.

Pour sa part, la France, au travers de sa coopération, a fait de l'intégration régionale l'un de ses principaux axes d'intervention. La renégociation des accords ACP/UE donne à cette problématique régionale une actualité particulière. Sachez que Charles Josselin comme moi-même, comme Pierre Moscovici suivons cette affaire avec une très grande vigilance.

La conférence ministérielle de l'OMC réunie à Seattle pour déterminer l'agenda a échoué. Notre objectif de régulation demeure. Il valait mieux à ce stade ne pas conclure plutôt que de conclure par un mauvais accord. Mais nous savons bien que ce n'est pas ça qui peut arrêter le mouvement de l'économie mondiale et que nous devons, par conséquent, poursuivre l'effort pour donner à ce développement économique et commercial plus d'encadrement et de règles équitables. Ainsi pour passer du développement inégal au co-développement organisé nous avons milité et nous militerons encore pour que les prochaines négociations, quand elles reprendront, soient globales et pour que les préoccupations de vos pays soient mieux prises en compte que dans le passé.

Nous avons défendu avec conviction la nécessité d'un effort particulier à l'égard des PMA, consistant en un accès en franchise de droit pour l'essentiel des produits en provenance de ces pays. Nous avons appelé à ce que cet engagement soit souscrit par les pays industrialisés et invité les pays émergents à y prendre part. De même nous avons oeuvré au sein de l'OMC pour l'augmentation du budget de l'organisation afin de financer des dépenses d'assistance technique en faveur des PMA.

L'intégration des pays en développement dans le système commercial multilatéral constitue pour nous un enjeu de solidarité. Elle est aussi une condition de la crédibilité de l'OMC.

Seattle aura confirmé combien les pays en développement veulent devenir des acteurs à part entière écoutés et respectés, de la nouvelle économie mondiale. C'est dans ce sens que la France continuera d'agir.

De manière complémentaire, l'Union européenne défend dans le cadre des négociations de la future Convention de Lomé le principe de l'intégration régionale comme vecteur d'une intégration progressive des pays en développement dans l'économie mondiale.

Dans le domaine du commerce, comme en ce qui concerne la coopération au développement, vous connaissez la valeur inestimable du partenariat entre l'Union européenne et le groupe Afrique - Caraïbes - Pacifique. La troisième conférence ministérielle de négociation de la future Convention débute aujourd'hui même à Bruxelles. La France espère qu'elle permettra de dégager un compromis sur les points en suspens, afin que les deux parties puissent signer un nouvel accord dans le respect du calendrier imparti.

Après la sécurité et le maintien de la paix, la sécurité et le développement, j'évoquerai un troisième volet : celui de la sécurité et du désarmement.

Lors de nos travaux en novembre 1998, nous avions évoqué le grave problème des mines antipersonnel.

Depuis lors, une importante étape a été franchie lorsque la convention d'Ottawa sur l'interdiction totale des mines antipersonnel signée le 3 décembre 1997 est entrée en vigueur le 1er mars dernier.

Des groupes permanents d'experts travaillent au suivi et à la mise en oeuvre de la convention.

Une même évolution positive a été réalisée en ce qui concerne la lutte contre le trafic des armes de petit calibre dont le danger est évident.

Une Conférence internationale sur ce commerce illicite est en préparation. La France vient de proposer l'établissement d'une Convention internationale sur le marquage des petites armes aux fins d'identification et de contrôle. Avec un tel instrument, nous devrions être en mesure de mieux cerner la production et la circulation des "petites armes", d'assurer de meilleures conditions de sécurité dans la gestion des stocks, comme d'être capables de "remonter les filières empruntées par les trafics".

Son Excellence M. Alpha Oumar Konare a été à l'origine d'une remarquable initiative reprise depuis par la CEDEAO, en proposant un moratoire sur l'importation, l'exportation et la fabrication des armes légères en Afrique de l'Ouest. La France soutient ce projet en contribuant notamment au programme de coordination et d'assistance en matière de sécurité et de développement et en aidant financièrement le Centre des Nations unies pour la paix et le désarmement en Afrique, implanté à Lomé.

Les problèmes que je viens d'évoquer sont tous liés au maintien de la paix, à l'élimination de la violence, au développement, bref à la problématique plus générale de la reconstruction et de la stabilité.

Il est donc essentiel que les pays africains aient pris eux-mêmes en main ces problèmes. L'OUA encourage d'ailleurs cette évolution lorsque, courageusement, à Alger, "elle a décidé que les Etats membres dont les gouvernements ont accédé au pouvoir par des moyens anticonstitutionnels après le Sommet de Harare, devraient restaurer la légalité constitutionnelle avant le prochain sommet, faute de quoi l'OUA prendrait des sanctions à l'encontre de ces gouvernements jusqu'à ce que la démocratie soit rétablie".

En août dernier, le Secrétaire général des Nations unies avait appelé la communauté internationale à venir en aide au continent africain : "Jamais", avait-il déclaré, "l'Afrique n'a eu plus besoin d'une assistance politique et financière". La seconde phrase est encore plus importante : "Mais jamais peut-être, n'a-t-elle été mieux à même d'en tirer parti".

Je souscris entièrement à ce jugement de M. Kofi Annan. Bien sûr les préoccupations demeurent, mais les raisons d'espérer ne manquent pas non plus. Les perspectives de règlement de plusieurs conflits sont réelles, même si elles restent encore fragiles. Mais on doit s'attaquer à leurs causes profondes et pour cela continuer à bâtir et à renforcer l'Etat de droit et la garantie des libertés, à assurer de mieux en mieux un fonctionnement régulier du système judiciaire et à établir les bases saines d'une croissance soutenue et d'un développement durable. Des progrès ont été faits. Beaucoup reste à faire.

Notre rencontre, faite d'échanges de vues francs, informels et amicaux, représente une occasion idéale pour se parler et s'écouter, mais aussi pour vous redire combien la France se sent solidaire de tous vos pays dans le respect de l'unité et de la dignité africaines.

Avant de céder la parole aux divers intervenants et en tout premier lieu à M. Ahmed Attaf, je tiens à vous remercier d'avoir effectué le déplacement de Paris, certain que nos travaux seront fructueux, qu'ils démontreront que la relation entre la France et l'Afrique n'est pas qu'une affaire de discours et enfin, qu'ils seront utiles à la préparation de notre prochaine conférence. A cet égard, vous le savez, deux candidatures s'étaient exprimées à Paris pour accueillir le sommet de l'an 2000 : Bamako et Yaoundé. Nous nous retrouvons ici aujourd'hui sans que cette question soit tranchée. Si vous le voulez bien, la première partie de notre réunion sera consacrée à cette question. Il est en effet urgent que le pays qui sera l'hôte de ce XXIème sommet puisse se mettre au travail rapidement.

Dans un second temps, je vous proposerai de structurer nos travaux sur le thème général de la sécurité. Tous ceux qui souhaiteraient apporter des informations complémentaires ou nourrir notre réflexion commune pourront naturellement le faire, mais avant nous écouterons :

- le général Assani Tidjani, ministre de la Défense nationale du Togo, sur le renforcement des capacités africaines de maintien de la paix ainsi que sur les initiatives et interventions sous-régionales dans ce domaine ;

- Mme Nkosazana Dlamini-Zuma, ministre des Affaires étrangères d'Afrique du Sud, puis M. Amr Moussa, ministre des Affaires étrangères de la République arabe d'Egypte, sur les relations entre sécurité et développement ;

- M. Mohamed Salia Sokona, ministre des Forces Armées du Mali, sur le trafic des armes et ses conséquences sur le maintien de la paix en Afrique ;

- M. Leonardo Santos Simao, ministre des Affaires étrangères du Mozambique, sur la problématique de la reconstruction post-conflit et la question du déminage.

Si ces propositions rencontrent votre agrément, j'invite maintenant M. Ahmed Attaf à prendre la parole.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 03 janvier 2000).

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