Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la place de l'UDF dans la vie politique et démocratique de la France, le rôle du Président de la République, la nécessité de réformer la démocratie locale, le projet humaniste de l'UDF face à la mondialisation et sur la préparation de la conférence intergouvernementale et l'élargissement de l'Union européenne, Paris le 27 novembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la place de l'UDF dans la vie politique et démocratique de la France, le rôle du Président de la République, la nécessité de réformer la démocratie locale, le projet humaniste de l'UDF face à la mondialisation et sur la préparation de la conférence intergouvernementale et l'élargissement de l'Union européenne, Paris le 27 novembre 1999.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

Circonstances : Réunion du Conseil national de l'UDF à Paris le 27 novembre 1999

ti : Mes Chers Amis,

A l'issue de ce Conseil National, je ressens une impression extraordinaire de force, de cohésion et le sentiment que l'¿uvre que nous avions entreprise était en voie de réussite. L'UDF, après avoir été un sujet de division, parfois de raillerie, est devenue désormais un acteur majeur du jeu politique et démocratique en France.

J'ai eu le sentiment d'une alchimie en écoutant tous ceux et toutes celles qui se sont exprimés à cette tribune ; le sentiment que la cohésion et la force que nous avions construites ensemble tiraient chacun vers le haut, - comme les entraîneurs le savent bien, dans une équipe sportive, lorsque chacun se dépasse pour faire progresser l'ensemble - chacun avec ses qualités, son identité, son enracinement, ses idées, et que cet ensemble que nous formions tirait tout cela vers plus de présence et vers plus de force. Cela m'a rendu très heureux.

Il y a une explication à cela : au-delà de la cohésion, il y a la cohérence des idées, des valeurs, des comportements. Le sentiment que nous avions en commun était plus important, plus rassembleur que ce qu'autrefois dans la différence et la diversité nous essayions chacun d'incarner pour notre compte. Ce qui nous soude, c'est ce que nous croyons et ce que nous voulons.

Pour moi, cela n'a pas été une révélation, mais une confirmation que nous avons réussi à construire cela ensemble. Et votre nombre, votre attention, votre mobilisation tout au long de cette journée en sont la preuve. Je voudrais que nous regardions à présent le paysage autour de nous.


1 Un paysage qui change

Le moins que l'on puisse en dire, c'est que c'est un paysage qui change. Depuis que nous avons décidé de former cette famille politique il y a un an, les choses ont beaucoup changé. Il y avait un camp dominant, dominateur, arrogant, prompt à distribuer des leçons de morale aux autres et des prix de vertu à lui-même : c'était le gouvernement et la majorité qui prétendaient vers la fin de l'été être suffisamment nombreux dans leurs rangs pour constituer à la fois la majorité et l'opposition, et organiser l'ensemble des débats entre eux.

Il y a un an encore, c'était une opposition intellectuellement dominée, politiquement faible, avec un parti principal qui considérait à cette époque qu'il suffisait qu'il énonçât ses conditions pour que toute négociation soit définitivement conclue.

A cette époque, nous étions dans une difficulté dont chacun se souvient. En un an, tout a changé.

Imperceptiblement, l'état de grâce de Monsieur Jospin, du gouvernement et de la majorité s'est achevé. Monsieur Jospin apparaît désormais pour ce qu'il est : un défenseur d'une vision du monde dépassée, en contradiction et même en lutte dans son propre camp au niveau européen et planétaire avec des visions plus modernes, plus ouvertes. Il apparaît dans la politique française comme reculant les échéances, et impuissant à répondre aux questions impatientes et inquiètes de la France : temporisateur et non réalisateur.
Le paysage de l'opposition a également beaucoup changé.

Dans l'opposition, il n'y a plus de parti dominant. Au lieu de le déplorer comme le font tous les conformistes et tous ceux qui écrivent dans les journaux, il faut s'en réjouir. Il me semble qu'on a fait la preuve depuis longtemps que la domination dans l'opposition rend sourd. La domination engendre un sentiment de sécurité, avec l'incapacité à s'ouvrir aux attentes et aux demandes de la société française. Lorsqu'on perd le pouvoir, cette domination amène à changer la nature des alternances. L'alternance, au lieu d'être l'ouverture à quelque chose de nouveau, a tendance à être une restauration. C'est-à-dire à revenir en arrière au lieu de choisir d'aller en avant, à retrouver les anciennes habitudes au lieu de choisir une aventure nouvelle. Ceci nous a coûté beaucoup dans les années qui précèdent. La France a beaucoup souffert de cette difficulté que nous avions à ouvrir des portes et des voies nouvelles.

Ma conviction est que ce nouveau paysage de l'opposition permet aujourd'hui d'ouvrir enfin les portes et les fenêtres. L'opposition avec un parti dominant n'existe plus. Désormais l'opposition sera pluraliste et équilibrée. Pourquoi ce choix a t-il été fait ?

Le besoin d'idées et de comportements nouveaux a balayé les conformismes et les timidités dans lesquelles nous étions enfermés. Dans ce mouvement, nos idées ont joué leur rôle. Vos convictions exprimées aux Conseils Nationaux de Bordeaux et de l'hôtel Nikko ont emporté les barrières qui se dressaient devant nous. Ce mouvement est bienfaisant car il ouvre la porte au vent nouveau des vraies alternances, celles qui sont un pas en avant et non un pas en arrière. C'est parce que l'opposition est désormais équilibrée et pluraliste qu'elle est obligée de sortir de ses vieilles forteresses, de ses vieilles habitudes de pensées, d'ouvrir ses oreilles de l'intelligence, de l'esprit et ses oreilles les plus sensibles, celles qui parlent au c¿ur, à la générosité, à la confiance. L'opposition pluraliste et équilibrée demande désormais des propositions nouvelles d'alternance.

2 Une crise politique larvée

Il faut mesurer ce que nous vivons en France : le contraste entre le climat qui régnait dans cette salle, la perception fine et engagée des attentes qui étaient celles du pays et le climat délétère que nous réserve désormais la politique française. Il y avait dans la confiance et le besoin d'aller de l'avant manifestés dans cette assemblée la compréhension de ce qui se passe dans les villes, les quartiers et les villages. Il y avait dans cette confiance un décalage important avec ce que nous entendons par ailleurs sur les ondes.

Il me semble qu'il y a une crise politique larvée en France. Ce que les français entendent lorsqu'ils allument leur télévision ou qu'ils lisent la presse, ce sont les " affaires " que l'on se renvoie d'un camp à l'autre, chaque affaire devenant une arme contre le voisin, et quelquefois un boomerang. C'est la cohabitation qui ne cesse de se durcir et qui érige les deux responsables de l'exécutif l'un contre l'autre, en menaçant au bout du compte de paralyser la décision nécessaire pour gouverner. Les scandales de l'Etat, dont la Corse n'est qu'un exemple, et l'opacité entretenue sur les fautes d'Etat présagent une crise profonde.

Dans l'affaire de la Corse, le numéro deux de la Police judiciaire en France s'est exprimé sous serment devant une commission d'enquête de l'Assemblée Nationale et une commission d'enquête du Sénat pour expliquer que l'assassin du Préfet Erignac avait pu s'échapper parce qu'il avait été renseigné par des fonctionnaires de la Police. Cette déclaration ayant été faite et publiée sous la responsabilité des parlementaires, que s'est-il passé ?¿ Rien. Ce qui est pour moi un étonnement sans limite, c'est que dans l'opinion publique française, parmi les observateurs pourtant avertis et prompts à exiger des suites, personne ne s'étonne ni ne proteste contre cette incroyable loi du silence qui semble s'être abattue sur l'administration française. En disant cela, je ne prends le parti ni des uns ni des autres car aucun d'entre nous ne sait exactement ce qui s'est réellement passé. Mais ce qui est inimaginable pour qui croit à l'Etat et à la transparence de l'Etat comme à la République, c'est qu'une telle accusation demeure sans suite.

Dans tous ces scandales, dans toutes ces affaires, dans ce climat délétère, il y a quelque chose qui menace profondément le sentiment civique des français et qui fait penser à la fin de la IVe République. C'est le moment où ceux qui votent ou devraient voter n'ont plus aucune confiance dans le choix qu'ils émettent et restent en dehors en ne se déplaçant même plus pour voter - les élections partielles mobilisent aujourd'hui autour de 25 % des votants -.

Cette crise politique larvée mine la confiance des citoyens dans la République à laquelle ils appartiennent, sans que personne ne le dise vraiment. Cette crise politique constitue aujourd'hui le maillon faible de la situation de la France. On a vu à cette tribune à quel point la démocratie locale était vivante, rayonnante et entreprenante et à quel point elle exprimait des besoins, des attentes de proximité, de responsabilité. Je suis frappé de voir combien par ailleurs le jugement des français sur la politique et les politiques est un jugement négatif et presque offensant. Plus de 60 % des français considèrent, dans un sondage paru la semaine dernière, que les politiques sont des corrompus. C'est désormais cette opinion que nous devons avoir à l'esprit si cette crise politique est aussi profonde que je le crois, si la France est entrée en crise politique larvée, si le sentiment de confiance à l'égard de l'Etat, du Gouvernement ou de la majorité est en train de s'émousser. Nous avons alors un devoir à exprimer simplement : c'est à la nouvelle UDF de relever l'opposition en assurant son renouvellement, avec une idée simple qui est que l'opposition nouvelle que nous voulons construire ne sera ni une restauration, ni une réaction. Le projet de l'opposition nouvelle, sa proposition d'alternance ne sera pas un retour en arrière, mais un pas en avant. Je voudrais aborder le profil de cette alternance en commençant par diagnostiquer l'inquiétude de nos concitoyens.

3 Démocratie nationale et démocratie locale

Qu'y a t-il au fond du c¿ur et de l'esprit de ceux qui nourrissent aujourd'hui le scepticisme et le doute sur la politique actuelle ? Quel est le lieu de leur réserve, de leur colère, de leur retrait de la politique ? Qu'est-ce qui explique qu'ils aient choisi de dire " non ", ou de s'en tenir éloigné ? Il y a deux considérations principales : la première est une considération française.
Si quelqu'un aujourd'hui en France a une idée nette, précise et claire de ce que sont nos institutions, qu'il se lève et qu'il parle ! Je voudrais rappeler ce que sont les institutions de la Ve République en France : c'est une règle commune, un contrat entre le citoyen et les représentants, entre le citoyen qui vote et les parlementaires qui s'expriment en son nom. Cette règle repose sur un principe : en France, c'est au moment de l'élection présidentielle que se décident les grands choix. Comment le Général de Gaulle est-il arrivé à cette idée et comment la société française a-t-elle adhéré à cette idée ? Pour répondre à cette question, il faudrait retracer l'histoire de la République précédente, une République parlementaire parfaitement honorable dans ses principes, mais qui s'est heurtée à un mur de difficultés et d'impasses, comme l'instabilité et l'impossibilité de décider. Le général de Gaulle a peu à peu noué et conçu une conviction qu'il a fait passer dans les institutions : en France, c'est uniquement par le dialogue direct entre un homme et un peuple, à des échéances marquées, que les pas en avant pouvaient se décider. Dans la Ve République, le Président de la République française n'est pas seulement un arbitre, mais un inspirateur. Les institutions sont appuyées sur cette clé de voûte qui veut que le Président soit en même temps un garant et un inspirateur. Il y a plus de dix ans, nos institutions ont été dénaturées lorsque François Mitterrand a décidé qu'il resterait en fonction même si la majorité parlementaire changeait. A ce moment-là, le principe fondateur de la Ve République a été profondément bouleversé, car ce que le Général de Gaulle avait dit et mis en pratique était simple : le Président de la République est un inspirateur, il a beaucoup de pouvoir en France, mais s'il perd, il s'en va. Autrement dit, chaque élection est la vérification de la légitimité de la fonction présidentielle. Cela donne au Président de la République la capacité à gouverner, y compris contre les contestations de l'opinion. C'est ce qui a été profondément bouleversé au moment où la cohabitation est entrée en vigueur. Et c'est ce qui fait qu'aujourd'hui nous sommes dans cette situation inimaginable. Je sais bien que personne ne la dénonce, mais permettez-moi de le faire devant vous, et nous en discuterons ensemble. Même si personne ne veut l'admettre et que la classe politique choisit d'éluder cette question, le calendrier prévu pour 2002 change définitivement les institutions de la Ve République. Au lieu d'avoir le débat présidentiel d'abord et le débat sur la majorité parlementaire ensuite, nous sommes engagés dans un calendrier baroque qui fait que l'on va élire les députés trois semaines avant d'élire le Président de la République. Le débat principal qui tranchera le destin de la France sera le débat pour l'élection des députés alors que le débat accessoire deviendra le débat pour l'élection du Président de la République.

Cela veut dire qu'il faut que nous soyons conséquents. De deux choses l'une : ou bien l'on admet ce principe et on a changé de République, ou bien on ne l'admet pas et on décide qu'il faut poser le problème en y apportant une réponse. Ou bien la Ve République accepte de se réformer ou de se refonder en définissant une nouvelle fois la nature du contrat qui réunit le Président de la République et le peuple, et la majorité parlementaire et le peuple, ou bien elle se refonde et elle a de beaux jours devant elle, ou bien ce n'est plus la Ve République que nous aurons, mais la VIe République. Il faut que nous en soyons conscients parce que nos institutions ne vont pas rester longtemps dans le trouble où elles sont : une cohabitation de deux ans est très longue, une cohabitation de cinq ans est destructrice pour les institutions telles qu'elles ont été conçues, et c'est à nous de le dire puisque les autres refusent de le faire.

En bilan de cette journée, je voudrais dire un mot sur la confusion de nos institutions locales ; communes, communautés de communes, communautés d'agglomération, pays, départements, régions, soit six institutions au plan local. Qui peut penser que la nature du contrat civique n'en soit pas affectée ? Autant que nous nous en souvenions, le contrat démocratique avec les citoyens s'est noué sur l'impôt. Si on a commencé à élire des parlementaires dans les institutions démocratiques occidentales, c'était pour qu'ils décident ensemble de l'impôt. On leur déléguait le pouvoir de prélever une partie des ressources de leurs concitoyens, mais on se réservait le droit de les juger si le prélèvement était excessif et si l'usage n'en était pas utile. Combien d'entre vous ici présents, et experts de la vie politique, sont capables de dire en lisant leur feuille d'impôt qui a voté les impôts dont ils ont à acquitter la charge ? Personne. C'est devenu tellement illisible, tellement complexe, que je ne suis pas sûr que même le percepteur, en tant que citoyen, soit capable de juger de la légitimité de ceux qui votent l'impôt en son nom !

Ma conviction est celle-ci : nous ne pourrons pas faire l'économie de proposer une profonde réforme des pouvoirs locaux fondés sur une valeur qui est la transparence, c'est-à-dire notre capacité de dire, non pas quel niveau nous supprimons car c'est à la fois facile et voué à l'échec, mais comment nous refondons tout cela pour avoir une démocratie locale lisible, compréhensible et à laquelle le citoyen puisse adhérer.

Pourquoi devons-nous attacher une telle importance à ce sujet ? Parce qu'il y a trois phases dans la vie politique française depuis que nous avons fondé ou refondé cette famille. Au moment des élections européennes en 1999, nous avons donné une vision de l'Europe. En 2001, nous aurons un débat local et en 2002, nous aurons un débat national où nous devrons donner notre vision d'un projet national.

Pourquoi le débat local est-il si important ? Parce que c'est le seul lien qui relie désormais beaucoup de nos compatriotes à la chose publique. Le maire qu'on identifie et que l'on aime la plupart du temps, cet élu de proximité est naturellement celui qui, pour nos concitoyens, donne l'image la plus réelle de la démocratie comme ils la rêvent.

Nous pensons que la proximité est un des maîtres mots de l'avenir. Je suis frappé de voir à quel point les prévisionnistes les plus savants se sont trompés. Ils nous avaient annoncé que les nouvelles technologies de l'information et de la communication allaient complètement bouleverser notre rapport au monde. C'était vrai et c'était faux parce qu'en même temps que nous disposons de banques de données d'informations, d'accès à des bibliothèques et à Internet, d'échanges immédiats, instantanés, et d'images sur l'ensemble des productions humaines, en même temps que l'électronique domine tout, jamais le besoin d'humanité, de chaleur humaine, de parler avec quelqu'un n'a été aussi important, dans un monde où on n'a jamais autant exprimé le besoin de parler. Comme si la multiplication des capacités d'informations n'était pas autre chose que la traduction d'un des plus vieux manques de l'être humain.

C'est pourquoi la démocratie locale sera une démocratie majeure pour l'avenir, à condition qu'elle soit lisible et que sa règle soit comprise de tous. C'est à nous d'en repenser l'architecture.

4 Le profil de l'alternance

Je voudrais résumer en 5 maîtres mots le profil de l'alternance que nous avons à vivre.

PREMIER MAITRE MOT
Les valeurs

Le premier de ces maîtres mots est le mot " valeur ". Dans l'inquiétude de nos contemporains, la mondialisation joue un rôle essentiel. La question dominante que pose la mondialisation est : est-ce que nous allons pouvoir garder du pouvoir sur notre propre vie ? Ou bien les décisions vont-elles être toutes prises ailleurs sans que nous y soyons associés, par des forces que nous ne connaissons pas et qui ne sont pas sous le contrôle des citoyens que nous sommes ?

Le pouvoir du citoyen pose la question du retour du politique, et la question de la mondialisation, c'est la question de notre projet. Notre projet est celui d'une société humaniste, humaine. Et cela vous rappellera une formule qui a été captée par Monsieur Jospin qui a dit : " oui à l'économie de marché, non à la société de marché ". Cette formule récemment reprise par Bill Clinton est une formule à laquelle on nous a reproché d'adhérer. Je voudrais rectifier cela en rappelant que cette formule est une formule d'Anne-Marie Idrac, prononcée en 1997. Nous pensons que le but de la société n'est pas de tout rendre marchand, mais de remettre les choses à leur place. Le marché est fait pour les produits et les services marchands, mais les valeurs forment l'essentiel de la société. La République et la démocratie doivent avoir la maîtrise sur les valeurs morales, spirituelles, humanistes qui fondent notre identité et justifient la vocation que nous exprimons ensemble. Nous choisissons le marché pour les marchandises, et la démocratie pour les valeurs. Cette formule est une traduction d'une aspiration profonde de notre famille politique dans chacune de ses composantes ou de ses racines depuis qu'elle existe. Nous avons décidé de mettre au premier plan les valeurs qui font l'homme plutôt que celles qui font les consommations, la production et les échanges. C'est notre choix.

DEUXIEME MAITRE MOT
La modernité

La modernité fait peur à un grand nombre de nos contemporains. Chaque fois qu'on change les cadres, le visage du monde dans lequel nous habitons, beaucoup s'affolent, s'inquiètent et ont le sentiment que l'on va leur arracher ce qu'ils sont. Nous choisissons d'affronter la modernité et de l'accueillir. Notre projet est de mettre la modernité au service des valeurs que j'évoquais à l'instant. Ce matin à cette tribune, André Santini a rappelé une formule intéressante : " le monde moderne, ce n'est plus les gros qui mangent les petits, mais les rapides qui mangent les lents ". Il y a un projet dans cette formule : nous devons faire en sorte que la société française devienne ce qu'elle n'est plus depuis longtemps, c'est-à-dire réactive, rapide et capable de saisir la modernité actuelle. Si je fais le bilan du gouvernement, - je pense aux 35 heures -, je constate que ce sont des choix politiques qui réglementent, qui alourdissent, qui chargent et qui paralysent précisément ce qui est essentiel dans une société d'économie nouvelle, c'est-à-dire la capacité de création et le travail. C'est affolant de voir à quel point le travail est désormais le c¿ur de la cible ! Notre choix est de libérer, en même temps que nous choisissons d'affronter la modernité, la société qui peut faire de cette modernité une chance.

TROISIEME MAITRE MOT
L'Etat

Nous voulons redonner son véritable sens à l'Etat. L'Etat n'est pas notre ennemi, ni ce que nous reconnaissons comme la valeur absolue. L'Etat est le défenseur du bien public commun. Chaque fois que l'on parle de justice, de pouvoir local, la réflexion sur l'Etat est au centre du projet que nous devons construire. Concernant la justice, nous aurons un choix très important à faire au moment du Congrès. Les parlementaires se sont exprimés pour la plupart d'entre eux avec réserve. Je voudrais vous préciser ce que nous mettons dans les deux plateaux de la balance : d'un côté l'indépendance du juge et de l'autre sa responsabilité. Pour nous, il y a un équilibre entre l'indépendance et la responsabilité. Nous regardons le calendrier et nous disons au gouvernement qu'il est imprudent. La plupart d'entre nous approuve l'inspiration du texte qui va être soumis au Congrès, c'est-à-dire une composition du Conseil supérieur de la magistrature qui permette davantage d'indépendance aux magistrats parce qu'ils seront moins sous la coupe des pouvoirs politiques qui sont à la tête de l'Etat. Mais en même temps, aucun d'entre nous n'ignore que le texte du Conseil supérieur de la magistrature, et parce qu'il fait partie de la Constitution, est le seul dans la réforme de la justice qui exige que l'opposition donne son accord. C'est notre verrou, notre clé pour ouvrir la porte à cette réforme. Nous disons au Gouvernement qu'il est bien imprudent de mettre la clé de voûte avant d'avoir placé les fondations de la réforme. Nous lui demandons de réfléchir à cette idée : si l'on veut que les choses aillent bien, et que la réforme de la justice aille à son terme, il ne faut pas mettre la charrue avant les b¿ufs, mais considérer que l'on a d'abord à donner l'architecture complète de la réforme de la justice, à bâtir la responsabilité de la justice avant de mettre au vote son indépendance. Sinon il y a risque d'accident pour une réforme que nous appelons de nos v¿ux, mais que nous voulons complète et sur laquelle nous ne voulons pas qu'on nous prenne en traître.

QUATRIEME MAITRE MOT
Une idée claire de l'Europe

Deux grands sujets sont désormais sur l'agenda des gouvernements, et aussi de tous ceux qui partagent l'idéal européen. Ils sont inégalement traités par les médias, mais pour nous, ils présentent une parenté profonde.

Le premier de ces sujets est la conférence intergouvernementale, c'est-à-dire les réformes qu'il va falloir apporter à l'Europe pour qu'elle puisse absorber l'élargissement ou la réunification qui va la porter de quinze à vingt-cinq pays. Nous avons le sentiment, et nous ne sommes pas les seuls, que l'Europe actuelle ne peut pas absorber le choc de cet élargissement et de cette réunification avec ses institutions et son fonctionnement actuels. En même temps, nous avons le sentiment que la question de la réforme de l'Europe ne concerne pas seulement les autres, mais nous particulièrement. Pendant toute la campagne européenne, nous avons souligné le gouffre qui s'était créé avec le temps entre les citoyens et les institutions européennes. Au lieu d'y voir une chance, les citoyens y voient une contrainte. Et pourtant, ils devraient tous et d'un seul élan adhérer à cette occasion ouverte devant eux de pouvoir enfin peser sur la scène du monde.

On a parlé de l'Organisation Mondiale du Commerce, et je m'étonne qu'on en parle comme d'une entreprise de libéralisation aveugle. Si l'OMC a un sens, c'est de mettre précisément des règles là où il y aurait autrement la jungle. Si nous ne le disons pas, qui le dira ? L'enjeu de l'OMC n'est pas de livrer l'ensemble des biens et des services à une compétition qui n'aurait aucun repère ni aucune borne. C'est au contraire de dire que les règles que la communauté internationale sont faites pour limiter les excès de ce commerce aveugle. Le seul moyen pour nous français d'accéder à la table de l'OMC et de faire entendre notre voix, c'est de faire que l'Europe existe.

Cette Europe qui devrait être notre chance est considérée comme une contrainte. Pourquoi ? Parce qu'aucun des citoyens n'en comprend le mode de fonctionnement et qu'aucun des citoyens n'imagine que son bulletin de vote puisse avoir du poids sur l'avenir de l'Europe. Voilà pourquoi nous avons mené et menons le combat pour une règle du jeu claire, pour une constitution européenne. Je me réjouis de voir des hommes aussi différents que le premier Ministre belge, l'ancien et le nouveau Président de la République allemande, s'exprimer dans le sens que nous avons défendu dans la campagne européenne française. Pour que l'Europe soit accessible aux citoyens, il faut qu'elle accepte de se doter d'une constitution qui la rendra lisible. L'Europe est notre bien commun, encore faut-il que nous ayons la clé pour comprendre ce qu'elle est. C'est le combat pour la démocratie européenne qui est le véritable combat pour la souveraineté des citoyens européens.

Lors du prochain Conseil européen, une question très importante sera traitée et sur laquelle nous sommes en désaccord avec le Président de la République et le gouvernement français : la question de l'adhésion de la Turquie, ou de la recevabilité de sa candidature à l'Europe. Le Président de la République et le gouvernement ont indiqué qu'ils y étaient favorables. Nous ne sommes pas de cet avis et nous demandons au gouvernement et au Président de la République de bien considérer les conséquences de la décision qu'ils vont prendre. Ce qui nous choque ou nous heurte dans la décision qui va être prise, c'est que cette décision abandonne une définition de l'Europe qui nous est chère. Nous pensons que l'Europe est une communauté de civilisation. Nous considérons et nous affirmons que nous avons avec la Turquie des relations de voisinage, de respect mutuel et de considération qui sont des relations essentielles pour nous. Nous avons depuis longtemps admis l'idée que la Turquie devait entrer dans le même périmètre économique que le nôtre, dans la même communauté d'échanges de biens et de services. Mais si l'on dit " oui " à la Turquie aujourd'hui, à qui dirons-nous " non " demain ? Cela veut dire que nous abandonnons l'idée que l'Europe est un ensemble homogène pour faire de l'Europe un espace sans frontière et sans identité, qui sera au bout du compte un espace sans réalité politique, sans volonté, sans capacité de faire entendre une voix sur la scène du monde. Dans tous les débats sur la Turquie, les plus enthousiastes au Parlement européen pour son adhésion ont été les anti-européens... Naturellement, plus on fait de l'Europe un ensemble vide, large et plus on ruine l'aventure européenne telle que les pères fondateurs l'avaient rêvée et avaient commencé à la faire entrer dans la réalité. Cette semaine va donc se jouer une question très importante sans que les opinions publiques en soient averties, sans que le débat ait été ouvert par qui que ce soit. En exprimant notre désaccord, nous demandons au Président de la République et au Gouvernement français de considérer le poids de la décision qu'ils vont prendre et de penser à la réalité et à l'avenir de l'Europe avant de faire ce choix. Si on décide que la Turquie sera candidate à l'Europe sans concerter les peuples, c'est une manière de dénaturer l'Europe et de trahir l'espoir qui est le nôtre.

CINQUIEME MAITRE MOT
La participation

Dernier maître mot : la participation.
Ce sujet va faire l'objet de débats très importants au début de l'année prochaine. Nous pensons qu'en matière politique, économique et sociale, quelque chose va changer dans l'idée que nous nous faisons de la société française. Les citoyens vont exiger désormais de ne plus être périphériques dans les décisions qui se prennent, mais d'en être les acteurs. C'est vrai dans le monde politique et dans l'entreprise, par rapport aux décisions d'orientation de la cité et des délibérations qui font l'avenir de l'entreprise. Nous considérons que les citoyens économiques salariés comme les citoyens démocratiques ont le droit de participer à la décision et à recevoir les bénéfices du bien-être commun. Cette décision d'axer notre projet sur la participation va nous obliger à beaucoup d'imagination, à beaucoup de partage avec nos concitoyens européens, mais elle est pour nous tout à fait essentielle.

En conclusion, je dirais que l'opposition nouvelle est le renouvellement des idées et des hommes. Nous allons vivre les élections municipales. Notre conviction est que leur priorité est de faire apparaître une nouvelle génération de candidates et de candidats. Nous considérons que nous, formation politique porteuse de l'idée de la nouvelle opposition, nous devons donner de la politique une image suffisamment estimable, honorable et attrayante pour qu'une génération nouvelle de femmes et d'hommes se lève pour rejoindre les responsabilités sans lesquelles on n'est pas vraiment un citoyen dans la cité. Nous faisons de ce renouvellement la priorité des priorités de l'aventure que nous vivons ensemble. Je proposerai au bureau politique de la Nouvelle UDF d'accepter l'idée que pour la désignation des candidats aux élections municipales dans les grandes villes, il n'y ait pas seulement la délibération des militants, mais que nous proposions d'associer tous ceux, parmi nos concitoyens, qui se sentent sympathisants de nos idées et de nos projets à la désignation des candidats qui porteront nos couleurs. C'est une démarche différente, novatrice, mais une démarche centrale que de sortir des cénacles dans lesquels la décision politique est généralement enfermée pour que les citoyens puissent y prendre part. La participation se joue aussi dans les partis politiques et avec leurs sympathisants .

Voilà mes chers Amis, le projet que je voulais exprimer devant vous.

Le monde dans lequel nous vivons et qui vit une crise si profonde, demande une nouvelle alternance qui sera portée par une nouvelle opposition. La Nouvelle UDF souhaite incarner la nouvelle opposition.

Je vous remercie.

(source http://www.udf.org, le 30 novembre 1999)

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