Interview de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, dans le "Corriere della Sera", sur les relations culturelles entre la France et l'Italie et sur l'inauguration d'une collection littéraire bilingue, Paris, février 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, dans le "Corriere della Sera", sur les relations culturelles entre la France et l'Italie et sur l'inauguration d'une collection littéraire bilingue, Paris, février 2000.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

ti : Comment caractériseriez-vous les relations culturelles entre la France et l'Italie ?

Innombrables, denses et anciennes. Nous sommes des cousins. Nous sommes des voisins. Nous sommes des latins et des méditerranéens. Tout nous rapproche : histoire, géographie, art de vivre, d'écrire et de lire, bref une communauté de civilisation. En littérature, en philosophie, dans les sciences, souvent nous exprimons avec les mêmes mots, ou presque, des idées proches, des concepts semblables. Architecture, peinture, poésie, Paris et Rome, par la langue et la culture, ont inventé, bien avant qu'elle siège à Strasbourg et à Bruxelles, une Europe du verbe et de la pensée. Une Europe sensible et impressionniste certes, mais une Europe partagée et enracinée dans nos deux imaginaires collectifs. Une Europe sans frontières, mais avec une identité, des valeurs communes, des règles de métrique et de politique.

C'est sur le mont Ventoux, non loin d'Avignon que Pétrarque réfléchissait. C'est sur les bords du Tibre que Claude Le Lorrain s'embarquait pour Cythère. Passerelles, correspondances, rivalités parfois, imitations aussi, admiration toujours dans ce couple qui n'a pas vieilli. François 1er et Léonard de Vinci, Molière et la Commedia dell'arte, Cesare Beccaria et la philosophie des Lumières, Stendhal, les femmes et les cités italiennes, Calvino et l'Oulipo. Au cours de ce siècle qui, encore pour quelques jours, s'achève, des noms ont particulièrement incarné ce lien particulier. Je pense à Giorgo Strehler à qui la France fit appel pour créer le " théâtre de l'Europe ", ouvert " à tous les hommes de théâtre de l'Europe qui ont quelque chose à dire ". Je songe à Umberto Eco, témoin ô combien vivant de cette proximité, de cette fraternité de talent, de cet humanisme fécond qui servent de modèle intellectuel et de colonne vertébrale à tout un continent.

Pourquoi avez-vous accordé votre parrainage à cette collection bilingue ?

Quelle place occupe Giordano Bruno dans la culture européenne ?

C'était un beau défi que relevaient Les Belles Lettres. Inaugurer une collection bilingue des grands textes classiques italiens, rapprocher des publics, faire mieux connaître une oeuvre. Cela méritait d'être salué et encouragé. De plus, c'est la figure emblématique de la libre pensée, Giordano Bruno, qui va ouvrir cette collection. Pour la première fois, puisque de nombreux traités en latin n'ont jamais été transposés en une autre langue, ses oeuvres seront traduites dans leur intégralité, tant en français qu'en italien. Avec le Nolain, la vision médiévale du monde est ébranlée et l'on passe d'un univers clos à un univers infini. Martyr de la vérité, mort sur le bûcher pour avoir refusé d'abjurer, il a ouvert une brèche qui a permis la constitution des savoirs scientifiques modernes, conduit au siècle des lumières et à la Révolution française. C'est sous un double patronage, celui de mon collègue et ami, le Président Violante, et le mien, que cette initiative est conduite. Giordano Bruno, intrépide, anticonformiste, hostile à la pensée unique de son temps : nous commençons le nouveau millénaire en passionnante compagnie.


(Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 23 février 2000)

Rechercher