Déclaration de Mme Martine Aubry, ministre de l'emploi et de la solidarité, sur la citoyenneté, l'intégration sociale, l'insertion économique des jeunes, la politique de la ville et l'égalité d'accès aux droits, Paris le 18 mars 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Martine Aubry, ministre de l'emploi et de la solidarité, sur la citoyenneté, l'intégration sociale, l'insertion économique des jeunes, la politique de la ville et l'égalité d'accès aux droits, Paris le 18 mars 2000.

Personnalité, fonction : AUBRY Martine.

FRANCE. Ministre de l'emploi et de la solidarité

Circonstances : Assies de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations à Paris le 18 mars 2000

ti : Je suis très heureuse de vous accueillir, toutes et tous, aujourd'hui aux assises de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations.

Beaucoup d'entre vous sont venus de loin, de la France toute entière, pour participer à cette journée, que vous devez concevoir d'abord comme la vôtre.

Nous sommes en effet réunis ici pour engager un dialogue franc et sans tabous. Tout au long de la journée, vous allez débattre et réfléchir dans plusieurs ateliers. Je vous encourage dés maintenant à témoigner, à dénoncer, à critiquer et bien sûr à proposer pour que cette journée nous permette, ensemble, de faire un bond décisif en avant.

Ne laissez pas, le décor et l'environnement forcément un peu solennels de cette salle, vous inhiber. Et souvenez vous que l'arche de la défense est l'arche de la Fraternité. Alors à défaut d'être inspiré par les murs, laissez vous inspirer par le sens qu'a voulu donner l'architecte à ce monument magnifique.

Vous incarnez aujourd'hui l'avenir de notre pays. Vous êtes la France de ce début de XXIème siècle. Cet avenir, il vous revient d'en dessiner les contours, d'en construire, dans le cadre de la République, les fondations, de lui donner un sens et non de subir demain ce que d'autres en feraient à votre place.

Cette journée est là pour que nous affirmions ensemble notre détermination, notre choix et notre volonté de donner à la citoyenneté un sens concret et à vos droits une réalité effective.

La citoyenneté aujourd'hui ne peut pas être réduite à une conception étroite et dépassée de l'intégration. On confond encore trop souvent intégration et assimilation. Etre citoyen, ce n'est pourtant pas cela. Ce n'est ni se renier, ni rejeter son origine, sa culture, ses différences. Appartenir à la République française, ne peut ni ne doit signifier l'oubli du passé, la négation du patrimoine culturel dont vous héritez de vos parents, de votre entourage ou parfois d'un pays d'origine.

Non, être citoyen, c'est adhérer à un socle de valeurs communes et c'est respecter les droits et les devoirs qui structurent et équilibrent la société dans laquelle on vit.

Cela n'implique donc pas de renoncer à des pans entiers de son identité. Appartenir à une collectivité, respecter ses valeur et ses règles de vie n'interdit pas les spécificités, les différences, les itinéraires personnels.

La diversité est une richesse : notre pays s'est historiquement façonné par additions successives de générations d'hommes et de femmes aux origines multiples. Et je suis convaincue que la France n'est jamais aussi forte et respectée que lorsqu'elle permet à chacun d'apporter sa contribution, d'ajouter sa pierre personnelle à notre patrimoine culturel commun.

D'ailleurs je ne suis pas sûre que le problème fondamental dont nous ayons à parler ensemble soit celui de l'intégration. Regardons notre société telle qu'elle est, et non à travers le prisme des fantasmes et des préjugés.

Qui fait la mode dans notre pays, qui est à l'origine du plus puissant mouvement culturel et musical de ces dernières années en France, je pense au mouvement Hip Hop, qui produit des modèles culturels qui influencent la jeunesse et la société française toutes entières. Ce sont tout simplement et souvent, des enfants de l'immigration, des jeunes issus des quartiers difficiles, notre jeunesse.

La difficulté principale rencontrée par ces jeunes que vous représentez, c'est l'insertion économique et sociale, c'est la reconnaissance d'une place dans la société.

Car, être citoyen suppose aussi que la société à laquelle on appartient et dont on épouse les valeurs, toute aussi imparfaite soit-elle par ailleurs, vous reconnaisse. On est pas citoyen seul, on l'est avec d'autres, quand on a le sentiment d'appartenir à une même collectivité. Ce sentiment d'appartenance se fonde sur l'égalité des chances et des droits.

Or, dans notre pays, ce principe républicain d'égalité est trop souvent bafoué.

Alors oui, des discriminations existent. Nous le savons. L'Etat ne peut pas être sourd à tous ces témoignages. Ils sont trop nombreux. Ils se ressemblent trop.

Et je le dis avec force à tous ceux qui feindraient d'ignorer ou de minorer cette réalité. A chaque acte discriminatoire, c'est la République toute entière qui vacille.

La couleur de peau, un nom, un prénom, parfois une simple adresse, barrent l'accès à un emploi, à un logement, à une boîte de nuit et compliquent aussi, reconnaissons le, les relations avec certains services publics.

Combien de fois ai-je entendu des jeunes me raconter la même histoire, celle d'employeurs qui répondent favorablement à un courrier puis ferment subitement leurs portes lorsqu'ils découvrent que, le ou la candidate est un peu " basané ".

Combien sont-ils ces français de couleur ou ces résidents étrangers dans notre pays dont l'accès à un appartement leur été interdit non pas faute de revenus, mais parce qu'ils sont noirs ?

Combien de fois un jeune a t-il du baisser la tête, ressentir du dépit et même de la colère devant une porte qui se ferme devant lui parce qu'il est, arabe, gitan, noir, asiatique, ou simplement différent ?

C'est inadmissible.

La discrimination est une violence.

Le délit de faciès est une violence.

Le délit d'adresse est une violence.

Le refus de reconnaître l'autre au nom de sa différence est une violence.

C'est cette violence qui ébranle le pacte républicain.

Et reconnaissons le, cette violence est d'autant plus insupportable quand elle vient des services publics eux-mêmes ou de certaines administrations. Notre devise républicaine s'affiche aux frontons de toute les institutions. Il est intolérable que des discriminations et des atteintes aux droits aient lieu au sein même ce qui devrait être le creuset et le sanctuaire de l'égalité. Et je l'affirme clairement. Il faut exiger la tolérance zéro à l'égard des discriminations dans l'administration ou les services publics. L'exemple doit venir des agents publics. L'exemple doit venir des fonctionnaires. De tous les fonctionnaires.

Croyez le bien, nous sommes là aujourd'hui pour parler aussi de cela.

La République ne peut admettre de tels comportements. C'est contraire à ses valeurs, à son esprit, à sa philosophie.

Comment dès lors s'étonner du découragement ? Comment s'étonner que certains baissent les bras ? Comment se surprendre encore de voir certains jeunes rouiller sur les bancs ? Comment s'étonner que la citoyenneté ne soit qu'une abstraction, un concept vide pour beaucoup de jeunes ? Comment conserver confiance en soi et dans les institutions quand on le sentiment, dégradant, d'être humilié ?

Il faut décloisonner notre société.

Je suis frappée de voir combien notre société est cloisonnée et repliée sur elle même. Elle est cloisonnée entre ville et campagne, cloisonnée entre catégories sociales. Cloisonnée entre les âges. Cloisonnée entre quartiers. Cloisonnée parfois entre communautés.

En France, on se croise, on se frôle, on se devine, on se toise mais on ne se mélange pas assez, on se rassemble trop rarement.

Faut il que la France soit championne du Monde pour que les français se retrouvent. Le problème c'est que ça n'a lieu qu'une fois tous les quatre ans et que même si j'ai confiance en l'équipe de France, je ne suis pas certaine à 100 % qu'elle conserve son titre.

Trouvons donc autre chose pour nous rassembler. Peut être faut il commencer par apprendre à se connaître et à se respecter les uns et autres. Peut être faut il surtout commencer par faire appliquer la loi, la même pour tous, et faire respecter les droits fondamentaux.

Il faut donc agir, avec force et détermination, pour rendre effective, palpable, concrète, l'égalité d'accès aux droits. La lutte contre les discriminations est l'affaire de tous. Elle concerne tous les citoyens : chacun à son niveau, dans son quartier, son entreprise, dans tous les moments de la vie quotidienne, peut faire reculer les discriminations.

Déjà, beaucoup d'associations se mobilisent, dénoncent et font condamner les discriminations les plus flagrantes. Des syndicats portent aussi cette volonté dans l'entreprise. Leur travail est précieux et nous montre le chemin.

Dans cette lutte sans relâche, l'Etat ne veut pas être en reste. Nous avons déjà un bilan.

Avec Lionel Jospin et l'ensemble du gouvernement, nous avons choisi d'enrayer les logiques du racisme et de briser la loi du silence. Le 11 mai 1999 j'ai réuni les organisations patronales et syndicales au Ministère de l'emploie et de la solidarité pour engager la mobilisation de tous les acteurs économiques et sociaux en faveur de la lutte contre les discriminations dans les entreprises.

Dans le même temps, Combattre efficacement le mal, c'est d'abord le connaître. C'est pourquoi, nous avons créé un observatoire indépendant pour mieux analyser les discriminations et faire des propositions pour les faire disparaître.

Surtout, ce combat nécessite des actes : c'est pourquoi, dès mon arrivée au Ministère, j'ai engagé des actions de sensibilisation et de formation de tous les agents du service public de l'emploi (ANPE, AFPA, Services déconcentré du Ministère¿) susceptibles d'être en contact avec des pratiques discriminatoires.

Sans doute reste-t-il dans ce domaine des progrès à faire. Et bien cela tombe bien, car nous sommes réunis ici aujourd'hui pour identifier ces progrès à réaliser et dire comment nous allons les réaliser ensemble.

Enfin, je vous rappelle l'ensemble de la politique conduite depuis juin 97 en matière de lutte contre le chômage et d'accès de tous aux droits fondamentaux, à la santé, avec la CMU par exemple, au logement, à la culture et aux loisirs qui constitue la meilleure réponse.

Ces politiques de droit commun permettent concrètement à des jeunes de toutes catégories sociales et de toutes origines de retrouver le chemin de l'emploi, je pense ici aux emplois jeunes, dont 15 % sont occupés par des jeunes des quartiers, au programme TRACE sans oublier le parrainage qui, cette année, concernera 45 000 jeunes.

La politique de la ville est aussi un outil important d'accès à la citoyenneté et de lutte contre les discriminations. Aujourd'hui de nombreux quartiers sont frappés du sceau de l'exclusion sociale et souffrent d'une réputation stigmatisée.

Nous ne pouvons pas nous résigner à promettre à nos concitoyens dans ces quartiers une vie meilleure à la seule condition qu'ils les quittent. Ces quartiers doivent être mieux intégrés à la ville, leur population mieux insérée et tout particulièrement les jeunes. C'est, selon moi, la cohésion sociale de tout notre pays qui en dépend.


J'en viens à ma conclusion.

Il faut avoir le courage de regarder le racisme et les discriminations en face pour mieux les combattre. Se voiler les yeux, ne rien faire, c'est en quelque sorte laisser les fondements de la République, être rongés progressivement par la ségrégation et le communautarisme.

Le but de cette journée est de parler de tout cela. Ayons à c¿ur de nous débarrasser de tous les préjugés. Cherchons ensemble à inscrire nos pas dans la même direction.

François Mitterrand disait : "derrière chaque volonté, il y a un chemin".

La volonté de combattre les discriminations nous la partageons. Je vous propose que nous marchions ensemble.


(source http://www.travail.gouv.fr, le 27 mars 2000)

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