Interviews de M. Alain Richard, ministre de la défense, dans "Le Point" du 10 et à RMC le 13 mars 2000, sur la perception de la défense européenne par les Etats-Unis, l'action des forces françaises pour prévenir les violences contre les Serbes au Kosovo, les mesures en faveur des gendarmes, le recrutement des officiers de gendarmerie, le départ "conditionnel" des militaires âgés, la politique gouvernementale et l'utilisation du surplus budgétaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Alain Richard, ministre de la défense, dans "Le Point" du 10 et à RMC le 13 mars 2000, sur la perception de la défense européenne par les Etats-Unis, l'action des forces françaises pour prévenir les violences contre les Serbes au Kosovo, les mesures en faveur des gendarmes, le recrutement des officiers de gendarmerie, le départ "conditionnel" des militaires âgés, la politique gouvernementale et l'utilisation du surplus budgétaire.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain, LAPOUSTERLE Philippe.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Interview dans "Le Point" le 10 mars :

LE POINT
Vous êtes récemment revenu des Etats-Unis, où vous avez beaucoup parlé de la défense européenne. Quelles leçons tirez-vous de ce voyage ?

ALAIN RICHARD
En ce moment même, pour la première fois, une unité européenne constituée, l'Eurocorps, est en route pour le Kosovo. Le plus important, c'est qu'entre les Européens de 1993-94 sur la crise bosniaque et les Européens de 1998-1999 sur la crise du Kosovo, la capacité à travailler ensemble et à fixer des positions politiques communes qu'on appliquera si nécessaire les armes à la main, a énormément progressé. C'est ce qui rend crédible l'Europe de la Défense, et notre travail actuel pour l'organiser.

Nombre de mes interlocuteurs américains se souviennent qu'ils réclamaient de longue date que les Européens prennent plus de responsabilité en matière de défense dans le contexte de l'après-guerre froide et des crises régionales européennes. La perception de ce problème aujourd'hui aux Etats Unis me paraît plus sereine; ils se demandaient si les européens auraient assez de détermination pour assumer leur responsabilité de défense; ils constatent que nous sommes collectivement capables de mettre en actes les engagements que nous avons pris. C'est positif.

LE POINT
Selon certaines informations, les militaires français présents au Kosovo ne seraient pas satisfaits du rôle qu'ont leur y fait jouer, et notamment que le gouvernement français serait enclin à trop de mansuétude envers les Albanais. Qu'en pensez-vous ?

ALAIN RICHARD
Européens et Américains ont agi solidairement au Kosovo pour rétablir dans un territoire particulièrement éprouvé par l'histoire le droit pour des communautés différentes de vivre dans le même espace. Nous avons agi pour mettre fin à l'épuration ethnique menée par le pouvoir serbe contre la communauté albanophobe au Kosovo. Les moyens militaires français ont été, parmi les Européens, les plus engagés dans cette action; nos autorités politiques ont fait preuve de la même détermination que les autres responsables européens et américains, en assumant une confrontation majeure avec la Serbie.

Dans la situation encore instable d'aujourd'hui, la communauté albanophone s'est réinstallée au Kosovo et parmi les serbes, nettement minoritaires, la moitié sont partis. La brigade sous responsabilité française agit à Mitrovica où subsiste une population serbophone plus nombreuse qui a aussi droit à être protégée contre les exactions. La terreur ne doit pas jouer dans l'autre sens. Quant aux militaires français dans l'action quotidienne, de nombreux observateurs notent leur professionnalisme, leur courage et leur impartialité. Les accusateurs sont une poignée et n'apportent pas de faits. Les Français, j'y insiste, n'ont pas l'exclusivité de la protection des communautés face aux actions des extrémistes des deux bords. D'autres contingents assument la même charge et certains sont venus nous renforcer à Mitrovica.

LE POINT
Comment nos militaires s'entendent-ils avec Bernard Kouchner ?

ALAIN RICHARD
Dans le cours d'événements dramatiques, chacun est placé dans des contradictions, et nous les vivons ensemble. Les responsables de la KFOR délibèrent avec Bernard Kouchner des moyens d'atteindre les objectifs fixés par les Nations-Unies. Il n'y a pas de faits étayant de prétendues oppositions entre les militaires français (et l'ensemble de la KFOR) par rapport aux options prises par Bernard Kouchner; il y a un débat normal dans une situation de crise. A ceux qui en parlent péremptoirement, je rappelle que cette crise est quotidienne, que les uns et les autres doivent réagir à des agressions en tous sens, que tous sont au service du rétablissement de la sécurité des personnes, du droit, et d'une vie normale en société dans un territoire dévasté. Si des discussions normales étaient travesties en polémiques, ça signifierait que nos nations démocratiques n'ont pas la maîtrise nerveuse pour assumer ces tâches exigeantes de rétablissement de la paix et qu'elles préfèrent laisser perdurer les agressions, faute de cran pour les maîtriser.

LE POINT
Revenons en France. Vous avez récemment donné satisfaction à des revendications des gendarmes. Avez-vous cédé à un groupe de pression?

ALAIN RICHARD
Cette question ne se poserait que si les besoins n'existaient pas. Nous avons été saisis, au cours de l'an passé, par la voie du conseil de Fonction militaire représentant légitime de la gendarmerie, de la question de la surcharge de travail. Le problème est réel: le lutte contre les insécurités s'intensifie et la population des zones où la gendarmerie assure la sécurité publique s'est accrue d'1.700.000 personnes en neuf ans. Le principe de la disponibilité des militaires que je dois préserver, ne peut pas nous conduire à négliger les conditions de travail et de vie familiale. J'ai pris des mesures d'amélioration du temps disponible des gendarmes, en réduisant des contraintes liées à la permanence de leur mission; ils auront davantage de téléphones portables, d'ordinateurs et de véhicules. Nous y ajoutons des créations de postes répondant à la priorité pour la sécurité intérieure. La concertation méthodique et responsable que nous avons eue pour préparer ces mesures va se poursuivre pour apprécier leur réalisation.

LE POINT
vous envisagez un recrutement direct des officiers de gendarmerie, passant jusqu'alors par les écoles de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air. Pourquoi cette mesure ?

ALAIN RICHARD
Actuellement, les quatre cinquièmes des officiers de gendarmerie sont recrutés par concours, à partir des sous-officiers, ou entrent en cours de carrière venant des armées, ou sont recrutés par contrat et suivent une formation initiale dans l'école d'application de la gendarmerie à Melun. La question qui est posée, ne concerne qu'un cinquième des officiers : recrutés de toute façon par concours, doivent-ils passer par les écoles d'officiers des armées, et notamment Saint Cyr-Coëtquidan, ou acquérir leur formation militaire et spécialisée dans un autre cadre ? Il faut bien constater qu'aujourd'hui les fonctions d'officier de gendarmerie font appel à des connaissances et à des savoir-faire suffisamment distincts de ceux des officiers de l'armée de terre pour que la question soit approfondie.

LE POINT
le départ "conditionnel" des militaires, à savoir une promotion contre une promesse de démission, paraît poser problème. Qu'en pensez-vous ?

ALAIN RICHARD
La professionnalisation, énorme réforme, se déroule très favorablement.Nous avons aujourd'hui un bon équilibre des carrières d'officiers qui se concrétise par des recrutements de qualité et des reconversions satisfaisantes pour ceux qui rejoignent le civil. Pour consolider cela, nous devons assurer une rotation suffisante évitant que les armées soient surchargées en personnel très ancien, avec de moindres capacités d'adaptation et de mobilité. Il faut aussi faciliter le démarrage d'une seconde carrière pour ceux qui quittent la Défense en milieu de vie professionnelle. Donc le conditionnalat qui consiste à prendre l'engagement anticipé de quitter le service au moment d'une promotion de grade est une technique de gestion que je trouve légitime. Car c'est à la fois l'intérêt du service et des personnes concernées. Quant à la possibilité de sur-classement en fin de conditionnalat, elle doit rester exceptionnel en cas de mérites particuliers ou de besoin de résorption de sureffectifs dans une spécialité. Mes instructions visent à ne recourir à cet avantage que de manière extrêmement restreinte.


(Source http://www.defense.gouv.fr, le 10 mars 2000)

Extraits de l'interview à RMC le 13 mars (texte intégral sur microfiche) :

Q - Une question au ministre de la Défense. Vous avez milité beaucoup pour l'intervention occidentale au Kosovo. Est-ce que ce n'est pas mission impossible pour les 30 000 hommes de la Kfor - et donc particulièrement pour les 4 500 soldats français que, finalement, ceux qui sont arrivés comme protecteurs soient devenus des cibles ? N'est-ce pas une très mauvaise évolution ?

R - On a décidé cette action militaire il y a un an au nom du droit pour tous les Kosovars de vivre en paix dans cette province. On savait que c'était difficile, on savait que qu'il y avait des tas de choses qui s'opposaient à ce droit pour tous. C'est toujours difficile, mais c'est toujours juste. Les Serbes sont minoritaires, ont un réflexe d'auto-protection. Les Albanophones sont maintenant majoritaires dans la province, mais ils sont à la fois inquiets, amers et puis ils sont traversés par des rivalités de pouvoir. Donc les militaires ont un rôle - c'est vrai - difficile qui est de dissuader la violence armée à l'intérieur par les trafics, la criminalité mais aussi la violence armée qui peut venir de l'extérieur avec les incidents de frontières et les initiatives de Belgrade. Je crois que les militaires sont prêts à assumer ce rôle. On parle des périodes où il y a une remontée de violence et puis 8 jours après vous n'en entendez plus parler. Cela veut simplement dire que nous avons réussi à maîtriser la violence. Cela fait partie du cours normal de la vie médiatique. On est resté quatre mois pratiquement sans entendre parler de violences au Kosovo...

Q - Le problème n'est pas réglé quand même !

R - Le problème ne pourra se régler que dans la longue durée. Je ne sais pas depuis combien de temps vous avez commenté la situation en Bosnie. Si on avait fait l'examen de la situation en Bosnie un an après les accords de Dayton, tout le monde aurait été désespéré en disant : "On n'y arrivera jamais, on n'arrivera jamais à faire coexister dans cette petite République des gens qui se sont combattus pendant des dizaines d'années." Aujourd'hui ils coexistent et on voit même par quelques petits signes qu'ils coopèrent. Il faudra du temps. Et cela demande de la détermination. C'est en dernière analyse, comme l'année dernière avec les frappes, un test de la détermination des démocraties. Moi, j'y crois.

Q - Est-ce qu'il n'y a pas une différence quand même : les moyens financiers limités pendant la guerre semblent très limités aujourd'hui ?

R - Non, c'est vraiment un fait de circonstances. Les crédits sont en train d'arriver. Il y a un ensemble et de pays et d'organisations internationales qui doivent contribuer, donc cela se traduit par des retards. Mais Bernard Kouchner, que je voyais encore la semaine dernière, me disait que ça allait mieux.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 mars 2000)

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