Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la réforme du quinquennat et le calendrier électoral, et sur l'esprit fédéraliste qui doit présider à la construction européenne, Paris le 20 mai 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la réforme du quinquennat et le calendrier électoral, et sur l'esprit fédéraliste qui doit présider à la construction européenne, Paris le 20 mai 2000.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

Circonstances : Conseil national de l'UDF à Paris le 20 mai 2000

ti : Mes chers amis,

Je ne sais pas si vous avez le même sentiment que le mien, mais rarement une synthèse n'aura été aussi facile à faire, aussi évidente, aussi entraînante que celle qui est issue de la journée que nous avons passée ensemble aujourd'hui.

D'abord, un mot pour vous dire le sentiment de fierté qui est le mien à voir la puissance, la diversité, le nombre et la qualité de l'équipe que nous formons ensemble et qui est à cette tribune.

Je ne vois pas de parti politique en France qui puisse aligner une équipe supérieure en qualité et même en nombre à celle que vous avez entendue. C'est pour moi un puissant motif d'espoir, tout comme votre présence si nombreuse pour un conseil décidé depuis longtemps.

J'ai été très fier de la qualité des débats de ce matin. C'est un très bel enjeu que " Villes et villages du nouveau millénaire ". Et Jean-Louis Borloo, André Rossinot, Jean-Léonce Dupont ont très bien conduit ce débat. Il m'a semblé que venaient de nos rangs et de nos fédérations des propositions originales et puissantes qui nous identifient, qui ne ressemblent à aucune autre parce qu'elles sont animées du même esprit, un peu comme la préparation du projet que nous avons vécue pour les élections européennes. Cela aussi a également été pour moi un motif d'espoir très profond.

Mais le motif d'espoir le plus important est celui qu'Hervé de Charette et Renaud Donnedieu de Vabres avant lui ont analysé à cette tribune. Vous me pardonnerez si nos réflexions se ressemblent : c'est rassurant sur le fond, même si c'est un peu lassant d'un point de vue rhétorique.

On avait prévu ce Conseil national depuis longtemps, en choisissant un des derniers week-end de mai. Et l'on n'aurait pas pu mieux choisir si on avait eu une boule de cristal ! Car quelque chose est intervenu cette semaine dans la vie politique française qui donne un sens nouveau à l'élan que nous partageons et essayons de créer.

On dit qu'au printemps on entend craquer la banquise : la banquise est en train de craquer. Les grands sujets politiques qui étaient écartés depuis longtemps et que personne ne traitait, que l'on tenait soigneusement sous le couvercle, ces grands sujets politiques sont désormais sur le devant de la scène. Leur retour s'est fait par des voies inattendues, mais c'est à la fois le génie des grands hommes et la logique même de la vie qui font que l'on aille à l'essentiel par des voies inattendues ou détournées.
I
Un monde nouveau

Nous avons le sentiment que nous avons désormais une chance de lever les grands blocages qui paralysaient le pays. Ce mouvement qui vient de commencer ne s'arrêtera pas. Dans les deux années qui viennent, la France fera ses grands choix. C'est normal : ce sont les deux premières années du nouveau siècle et ce sont les
échéances de la démocratie.

Mon intuition, c'est qu'un monde nouveau, des temps nouveaux a t-on dit tout au long de la journée, demandent à naître. Un monde nouveau qui veut y voir clair, qui en a par-dessus la tête des mirages et des marécages, qui exprime même implicitement, même inconsciemment une attente de citoyenneté, c'est-à-dire une attente de responsabilité. Parce que la perfection de la citoyenneté, c'est la responsabilité.

Si la démocratie est fondée sur cette attente, alors le citoyen a le droit d'exiger de comprendre, d'avoir les éléments d'information sur tous les grands enjeux sur lesquels il aura à se prononcer. La clé de tout cela, comme Renaud Donnedieu de Vabres l'a dit, ce sont les institutions.

Les institutions ne sont pas un sujet pour les professeurs de droit constitutionnel, qui sont des experts. Il en faut et c'est bien. Mais l'enjeu du problème institutionnel, ce sont les citoyens. Les institutions sont faites pour leur garantir que leur pouvoir soit un pouvoir authentique. C'est bien ce qui est en jeu dans ces trois crises que nous avons identifiées : est-ce que le citoyen va avoir du pouvoir ou va-t-il continuer à avoir le sentiment que tout se passe, tout se décide loin et en dehors de lui, dans sa démocratie locale de plus en plus obscure, de plus en plus labyrinthique, illisible. Comme par exemple une feuille d'impôt de fiscalité locale et sa répartition des contributions à la vie locale ! Le citoyen n'y comprend rien, il est incapable de savoir qui a augmenté ses impôts. Tout cela participe à la crise institutionnelle.

Nous proposerons, je n'y reviens pas parce qu'on en a parlé tout au cours de la journée, une réforme de la démocratie locale, une réforme des institutions locales pour que désormais le citoyen s'y retrouve et que l'on sorte du labyrinthe dans lequel on a enfermé sa conscience.

Je voudrais concentrer mon intervention sur les deux autres grandes crises : la crise institutionnelle de la démocratie nationale et la crise institutionnelle de la démocratie européenne.

Ces deux crises sont les deux grands sujets de l'actualité et les deux grands piliers de notre engagement national.

II
Une crise de la démocratie nationale

La crise institutionnelle de la démocratie nationale culmine dans la cohabitation. Elle n'y est pas toute entière, mais il me semble que la cohabitation résume cette crise. Parce que la cohabitation amoindrit la fonction présidentielle, parce qu'elle divise l'exécutif, elle atteint à l'essentiel nos institutions.

Ce n'est pas un sujet que nous avons abordé souvent. Vous me permettrez de m'expliquer un instant sur cette importance que nous accordons à la fonction présidentielle. Je le dis en sachant bien que nous sommes des familles politiques, depuis les radicaux jusqu'aux indépendants ou aux démocrates chrétiens -pour parler des vieilles familles -, qui ont beaucoup hésité sur la question présidentielle. Chacune de nos familles s'est coupée en deux autrefois sur ce sujet. Il me semble que nous pouvons être réconciliés aujourd'hui et reprendre ce sujet parce qu'il est essentiel derrière les débats que nous allons vivre.

Naturellement, vous le comprenez bien, je le dis en préambule, la question de la durée du mandat du président de la République n'est pas la question de la durée pendant laquelle le président va demeurer à l'Elysée entre deux élections ! Ce qu'on traite, en discutant de la durée de cinq ans, c'est la nature de la fonction présidentielle.

Notre choix n'est pas anodin et, si mon intuition est juste, les débats ne vont pas être anodins non plus. Parce que c'est l'essentiel qui est en jeu.

On dit généralement que le président est la clé de voûte de nos institutions parce qu'il est élu au suffrage universel. Cette formule est vraie. D'ailleurs je signale qu'il y a encore beaucoup de gens de bonne foi qui le regrettent, qui considèrent, sans oser le dire, que cette élection " fausse " la vie politique française, qu'elle " bipolarise " à l'excès, qu'elle " empoisonne " tous les débats de la politique française.

III
Défendre la fonction présidentielle

Evidemment, personne ne la remettra en cause. Ce que nous disons, c'est qu'il faut aujourd'hui non pas subir l'élection présidentielle, mais la défendre sur le principe. Et je voudrais vous donner quelques arguments sur ce sujet.

Le mérite de l'élection présidentielle est qu'elle donne du pouvoir au citoyen. Le mérite de l'élection présidentielle est qu'elle lui permet des choix clairs.

Parce que les véritables choix clairs s'incarnent non pas dans des programmes, mais dans des hommes. C'est le cas dans toutes les démocraties. A côté de nous, les Allemands, les Espagnols, les Anglais n'ont pas d'élection présidentielle et pourtant ils font des choix clairs. Mais en élisant leurs députés, ils choisissent leur chef de gouvernement : quand on vote CDU, on vote pour Helmut Kohl, quand on vote SPD, on vote pour Schröder, quand on vote travailliste, on vote Blair. On choisit l'homme qui conduira la politique gouvernementale. Ni le roi d'Espagne, ni la reine d'Angleterre, ni le président de la République allemande n'ont de latitude pour choisir le chef de l'action gouvernementale. Une fois que les électeurs ont tranché, ils ont choisi en même temps la majorité et le chef du gouvernement. En France, ce n'est pas le cas puisqu'on a donné au président de la République la prérogative de choisir le Premier Ministre, ce qui n'est pas du tout la même chose.

La France, en choisissant cet autre chemin, en choisissant le chemin d'un président actif, a fait le bon choix.

Je fais ici appel aux souvenirs de ceux qui comme moi ont participé très souvent à l'élaboration de programmes de coalition. Les programmes de coalition demandent constamment la recherche difficile des équilibres, c'est-à-dire des compromis. Sur l'économie, il faut trouver quelque chose d'acceptable à la fois par Madelin et par Séguin ; sur l'Europe, il faut trouver quelque chose qui soit acceptable par Pasqua et par nous. Rien de tout cela n'est simple ni complètement clair : les cotes mal taillées, les compromis sont légitimes puisque l'on va agir ensemble.

L'élection présidentielle, c'est autre chose : c'est une vision. Lorsque cette vision existe, c'est un bloc, une lecture des temps, un mouvement qui va permettre d'affronter l'avenir et par son choix, le pays s'exprime. La confrontation des visions permet à un peuple, le nôtre, de s'exprimer sur son destin.

Vous avez encore en mémoire tous les slogans des élections présidentielles, alors que vous ne vous souvenez plus des slogans des législatives.74 " le changement dans la continuité ", 81 " la force tranquille ", 88 " la France unie ", 95 " la fracture sociale ".

Si vous confrontez ces slogans avec la réalité, vous vous apercevrez que le pays a choisi à chaque fois de dire quelque chose de profond sur ses attentes et sur ses choix. Il est arrivé que ces choix ne soient pas intégralement respectés ; mais chaque fois qu'ils ne l'ont pas été, par la faute des gouvernants et pas par la faute des peuples, cela s'est avéré mortel pour l'action conduite. Comme s'il y avait un contrat de confiance indissoluble dès l'instant qu'on s'était engagé, non pas sur un programme, mais sur une vision. C'étaient deux petits mots chaque fois, mais qui ont donné à l'action la force d'un contrat scellé dans le marbre. Voilà la Vème République !

La cohabitation a installé un virus mortel au c¿ur de nos institutions. Ce virus est celui de la division de l'exécutif en deux pôles, deux pouvoirs quasi égaux et hostiles entre eux. Il n'y a pas de peuple, pas de nation, pas d'Etat parmi tous les grands pays du monde qui aient osé s'offrir ce luxe impensable d'un exécutif coupé en deux moitiés hostiles l'une à l'autre. Cela conduit inéluctablement à l'impuissance et à la perte de crédit des gouvernants. Cette situation était autorisée par la lettre de nos institutions, mais je crois qu'elle ne l'était pas par l'esprit.

Le contrat fondamental de la Vème République, celui que de Gaulle a pratiqué, c'est que le président de la République élu pour sept ans avait l'occasion de vérifier sa légitimité à chaque élection importante ou à chaque référendum, et que s'il perdait, il s'en allait.

Le fait d'avoir accepté avec le temps l'idée inverse, qui fait que perdant une élection, on reste, a profondément atteint la fonction présidentielle. Le président de la République française de la Vème République s'est résolu non plus à faire, mais à laisser faire. Une cohabitation de cinq années consécutive à la dissolution, c'était la certitude d'une crise majeure de la fonction présidentielle. La légitimité du contrat parlementaire a pris le pas sur la légitimité du contrat présidentiel. La question posée par le quinquennat est de savoir si oui ou non on rend au président de la République la plénitude de la légitimité et du sens de la fonction qu'il exerce. La question de la durée du mandat présidentiel se tranche en réfléchissant au rôle que l'on veut faire tenir au président de la République.

IV
Le quinquennat

Nous, nous disons que nous avons désormais besoin du même rythme pour le mandat du président et pour le mandat des députés. Un mandat de cinq ans est plus en phase avec le rythme de notre époque, mais c'est surtout le moyen de retrouver la légitimité de la fonction présidentielle, de la refonder en permettant que l'élection du président et des députés soit organisée dans la même période.

Cela ne supprime pas tout risque de cohabitation, mais cela les amoindrit. Acceptons l'idée que le pays puisse vouloir un équilibre : cela ne serait plus la cohabitation hostile, mais le mandat de travailler ensemble, donné par le pays, à un président et à une majorité. Cela ne serait plus une cohabitation, mais une coopération voulue et ordonnée par le peuple souverain. Cela ne serait plus l'affrontement larvé que nous connaissons actuellement, c'est-à-dire du poison dans toutes les fioles, cette espèce de sumo qui mobilise des forces immenses pour chercher à déséquilibrer l'autre sans avoir l'air de bouger soi-même.

Quelle pitié de penser que les forces des deux pôles de l'exécutif sont dirigées l'une contre l'autre et non pas réunies pour travailler ensemble dans le bien du pays ! C'est terriblement frappant avec ce nouveau bras de fer de la cohabitation que nous connaissons aujourd'hui où le Premier Ministre essaie sans grande élégance de prendre le pas sur le président de la République pour résoudre à son profit la question de la durée du mandat présidentiel.

Je veux vous dire simplement ceci : le choix de cinq ans, c'est le choix d'un président actif, d'un entraîneur et d'un capitaine, et pas d'un arbitre lointain. La même durée pour le mandat des députés et pour le mandat du président, c'est le choix de l'unité et de la cohérence . Il faut donc le faire, et le faire vite, et le faire sans considération des intérêts des uns ou des autres, des intérêts de personnes ou des intérêts de parti.Le quinquennat, ce n'est pas l'intérêt de Jospin contre Chirac ou l'intérêt de Chirac contre Jospin. Si tel était le cas, le peuple ne s'y tromperait pas et ce serait un échec. Le quinquennat ne sera une réussite que si tout le monde aperçoit, et nous avons l'intention de le dire, que c'est l'intérêt national.

Vous le savez, il y a actuellement un débat, une querelle, sur la méthode. Naturellement, c'est le choix de président de la République. Comme le dit Hervé de Charrette : " Il n'y a pas le feu au lac ! ". Si j'avais un conseil à donner, devant vous, au président de la République, il serait celui-ci : pourquoi ne pas laisser faire l'initiative et se dérouler le débat au Parlement ? Ensuite, le référendum viendra car on ne peut pas trancher une question aussi importante qui définit la fonction du président de la République sans faire appel au peuple. Référendum il y aura.

Mais dans la première phase qui consiste à peser, à débattre, à échanger des arguments, il me semble qu'il y aurait grand intérêt à laisser le débat se faire au Parlement. Valéry Giscard d'Estaing en a pris l'initiative et c'est bien. Puisqu'on veut rendre au Parlement la plénitude de ses fonctions, nous avons pour une fois l'occasion de le faire : pourquoi ne pas laisser pour la première fois sous la Ve République le Parlement faire son travail de législateur constitutionnel ?

V
La calendrier électoral

Lorsque le débat aura été tranché, le lendemain même, se posera une question que nous étions jusqu'à maintenant les seuls à poser dans le paysage politique français, et qui faisait naître ici ou là des réactions narquoises : c'est la question du calendrier de 2002. Parce que si l'on ne fait rien sur le calendrier de 2002, alors ce calendrier -que j'avais qualifié de " dingo " - qui fait élire les députés avant le président de la République, ne jouera pas seulement en 2002, mais également en 2007, en 2012. Bref, on se trouverait dans une situation dans laquelle on aurait organisé une République qui marche sur la tête !

Le devoir conjoint, et non l'opportunité -, de toutes les forces politiques françaises représentées au Parlement et de tous ceux qui sont attachés à la démocratie et à sa loi, sera de dire : prenons ensemble la responsabilité, décidons ensemble - il suffit d'un texte d'une ligne- de remettre les choses à l'endroit pour 2002 et pour la suite. Faisons en sorte, que le président de la République, comme il convient, soit élu par les Français sur un contrat d'avenir et que l'élection des députés vienne ensuite pour lui donner la majorité que les Français choisiront.

VI
Schuman et Fischer

Ce sont des temps nouveaux et la réflexion sur la démocratie locale et nationale s'élargira nécessairement à la réflexion sur l'Europe. Sur ce sujet essentiel pour notre avenir, il s'est passé cette semaine quelque chose d'important et probablement historique. Un responsable gouvernemental de premier plan, le ministre des Affaires étrangères allemand, Monsieur Joschka Fischer, a osé reprendre, au moins dans les intentions, le chemin de Robert Schuman.

C'est le mois de mai 2000 : beaucoup de cérémonies et de colloques ont célébré le cinquantième anniversaire d'un moment de l'histoire qui est à mes yeux plus important que toutes les victoires que l'on fête à son de clairon, toutes les batailles, tous les traités, tous les rendez-vous habituels qu'on honore.

Le 9 mai 1950, il y a cinquante ans, un événement s'est produit qui est sans précédent dans l'histoire des hommes. Pour la première fois, dans l'histoire de tous les pays et de tous les temps, un responsable politique a proposé à son pays d'abandonner la politique des rapports de force pour construire avec ses voisins une
communauté de destin.

Et cette entreprise sans précédent a réussi ! Les nations européennes se sont liées non pas par l'empire des unes sur les autres, ni même par un traité d'équilibre qui est encore un rapport de forces, mais à égalité entre les puissants et les faibles. Par la participation libre et volontaire s'est construite une communauté où chacun a renoncé à la force pour conquérir le droit.

Et je voudrais que l'on prenne ensemble conscience d'une chose : cette entreprise sans exemple, la plus belle de l'histoire de l'humanité qui changera la face du monde dans les siècles qui viennent, c'est l'un des nôtres qui l'a apportée à la planète des hommes. Un homme qui était, il y a quelques décennies à peine, assis à cette tribune, tantôt président, tantôt militant de la famille politique que nous formons, en France, chez nous. C'est de cet homme humble et modeste, d'autant plus grand qu'il était modeste, qu'est venue cette bonne nouvelle. J'ai dit que c'était une entreprise qui changerait la face du monde parce que ce n'est pas uniquement l'affaire de l'Europe. Pour tous ceux qui refusent le destin meurtrier des guerres tribales, ethniques, nationalistes, des contrôles, des forces en conflit, il n'y a qu'une issue. Et cette issue, c'est l'esprit fédéral.

VII
L'esprit fédéral

L'esprit fédéral que l'on nous accusait d'utiliser comme un archaïsme il y a encore onze mois, en disant " ces ringards, ces marginaux, qui veulent défendre l'esprit fédéral ", l'esprit fédéral est la seule issue au drame africain, il est la seule issue au drame du Moyen-Orient, il est la seule issue chaque fois que l'on assiste au scénario de la domination des puissants sur les asservis. Et c'est l'un des nôtres qui l'a apporté à l'humanité.

Encore faut-il savoir ce qu'est l'esprit fédéral. Je vous invite à cette réhabilitation, à ce combat. L'esprit fédéral authentique, c'est à peu près le contraire de ce qu'on en dit en France. Il faut mener le combat à visage découvert pour dire ce qu'est l'esprit fédéral.

L'esprit fédéral, ce n'est pas de renoncer à son identité, mais de choisir au contraire de sauver son identité dans un ensemble plus fort qu'on ne pourrait jamais l'être soi-même. Les institutions fédérales ne sont pas réductrices d'identité et de liberté, elles sont protectrices des diversités. Elles ne consistent pas à renoncer à sa souveraineté, mais au contraire à retrouver ensemble une souveraineté que l'on ne peut plus exercer tout seul.

Souvenez-vous du combat que nous avons mené il y un an. Presque 10 % des Français nous ont suivis. Nicole Fontaine a été élue présidente du Parlement européen. Nous avons créé à Strasbourg un intergroupe pour la constitution européenne : il compte aujourd'hui plus de 250 parlementaires européens de toutes les nations européennes. Et aujourd'hui Joschka Fischer s'avance sur la scène européenne et lance dans le débat sur la CIG ses idées qui sont au mot près les nôtres et que nous avons défendues en France. Et l'écho que ces déclarations ont recueilli dans toute l'Europe dit une seule chose : c'est là le coeur de la cible.

Et de plus en plus de Français nous disent : " maintenant que l'Euro est fait, arrêtez de tergiverser et faites l'Europe ". La crise de l'Euro n'est pas une crise de l'Europe, c'est une crise de l'absence d'Europe ! Parce qu'il n'y a pas de monnaie sans pouvoir démocratique pour assurer son avenir et en partager la conduite avec les banquiers centraux. Tout le monde désormais s'accorde à le dire. Et cette marche vers l'union politique ne s'interrompra pas.

Le scandale de l'hésitation sur l'extradition de cet assassin de trois jeunes filles n'est pas une crise de l'Europe, c'est une crise de l'absence d'Europe ! Nous avons besoin d'un espace juridique européen où les assassins ne puissent plus se servir des frontières pour se cacher derrière elles. L'Europe, c'est la réponse à ces maux que nos Etats séparés sont incapables de défendre ensemble.

C'est une question qui concerne également l'élargissement car on mentirait aux pays qui veulent adhérer à l'Europe en leur laissant croire qu'ils vont adhérer à l'Europe telle qu'elle existe aujourd'hui. En réalité, c'est à l'Europe telle qu'elle existera demain qu'ils vont adhérer. Il est donc très important de leur donner une direction.

C'est aux peuples qu'il faut donner le pouvoir. Beaucoup d'entre vous ont lu le texte de Joschka Fischer et le programme que nous avons défendu aux élections européennes. Je voudrais en reprendre les idées-forces en deux phrases : " le seul horizon possible pour l'Europe est une union politique, une fédération des peuples et des Etats européens " et " il n'y aura de pouvoir politique accepté que s'il est issu d'une démocratie parlementaire directement contrôlée par les peuples ".

VIII
Rendre le pouvoir aux peuples

C'est aux peuples qu'il faut donner le pouvoir en Europe, et plus seulement aux gouvernements, aux diplomaties, aux technocraties, aux fonctionnaires, comme on se plait à le dire. Le pouvoir des peuples, c'est l'élection des pouvoirs européens, leur unité, leur lisibilité.

Ces principes se déclinent concrètement :

1. Une constitution pour l'Europe, une loi fondamentale pour que tous les citoyens sachent, comprennent, apprennent à l'école comment l'Europe fonctionne, comment les décisions se prennent et comment ils peuvent peser eux-mêmes sur leur avenir de citoyens européens. Une constitution pour l'Europe. C'est notre idée, et nous devons désormais la faire entrer dans la réalité.

2. Un président pour l'Europe élu au suffrage universel un jour de manière transparente par ces élus du peuple que sont les parlementaires européens et les parlementaires nationaux. Nous avons proposé - et Monsieur Fischer a repris cette idée - que ce président pour l'Europe puisse être le président de la commission européenne, dont il faut cesser de faire un organe technocratique pour en faire un organe politique défenseur de l'intérêt général européen, et qu'il faut à ce titre défendre, réhabiliter et réformer s'il le faut.


3. La réhabilitation du Parlement européen, par exemple en garantissant que les leaders nationaux puissent y siéger effectivement et où les grandes " élites politiques européennes " -selon l'expression de Monsieur Fischer - et non pas des spécialistes exclus de leur vie politique nationale, se retrouvent et débattent ensemble. C'est à ce titre que je voudrais dénoncer à cette tribune la loi scélérate qui fait que parmi tous les citoyens français -les quarante millions de citoyens éligibles-, il n'y ait que 89, les parlementaires européens, qui soient interdits d'exercer des fonctions locales. La loi qui a été votée sur ce sujet est une loi
anti-européenne.

4. La clarification de la répartition des pouvoirs. L'esprit fédéral, ce n'est pas de donner tous les pouvoirs centralisés entre les mains d'une capitale lointaine, mais de limiter strictement par la constitution les pouvoirs des institutions fédérales aux seuls domaines de compétence fédérale.

Pour cela, il faut que ces pouvoirs soient fixés, limitativement définis et énumérés. La subsidiarité ne doit plus être un principe auquel on se réfère comme à un voeu pieux, mais elle doit être une loi respectée par tous.

Dans l'esprit fédéral, il n'y a pas à "décentraliser" un pouvoir que le centre détiendrait et qu'il aurait la bonté de confier à la base. Dans l'esprit fédéral, le pouvoir vient de la base et c'est lui qui le confie au sommet quand il ne peut pas l'exercer. Ce sont des peuples, des régions et des Etats qui se fédèrent que vient la légitimité du pouvoir, du bas vers le haut et non pas le contraire, c'est-à-dire l'exigence des temps nouveaux.

Et naturellement, pour l'esprit jacobin français, c'est une révolution. Et cette révolution emportera des conséquences y compris dans l'organisation de notre vie nationale, régionale et locale.

L'esprit fédéral ne se divisera pas. La confiance au terrain ne se limitera pas aux seules relations entre l'Europe et la France. Il faudra qu'il y ait nécessairement un mouvement du même ordre en France qui aille de l'Etat français vers les collectivités locales en charge des enjeux locaux.

IX
Conclusion
Ces enjeux sont devant nous et c'est à la France d'y répondre.

De même que l'Europe ne serait pas née il y a cinquante ans sans l'accord de la France et de l'Allemagne, de même l'Europe du futur ne se fera pas si la France ne sait pas aujourd'hui répondre à l'Allemagne. Cela se joue dans les jours et les heures qui viennent. Nous devons saisir la chance qui s'offre.

C'est aux fondateurs de devenir des refondateurs. C'est à nous de dire où nous allons. L'Allemagne a parlé, c'est à la France de répondre. Cela décrit un moment formidable : celui où se dessine le destin. Nous avons dit quel était notre choix, et au fond, il est normal que ce choix soit celui de l'Union pour la Démocratie Française. Nous voulons refonder la démocratie locale. Nous voulons refonder notre démocratie nationale. Nous voulons fonder la démocratie européenne.

C'est le moment d'y engager nos forces. C'est le moment d'y croire. Les temps nouveaux, c'est notre chance. Les temps nouveaux, ce sont les nôtres.

Je vous remercie.


(Source http://www.udf.org, le 8 mars 2002)

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