Tribune de M. Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'industrie, dans "Les Echos" le 29 mai 2000, intitulée "France-Allemagne, une amitié morale" sur la coopération technologique et industrielle franco-allemande. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'industrie, dans "Les Echos" le 29 mai 2000, intitulée "France-Allemagne, une amitié morale" sur la coopération technologique et industrielle franco-allemande.

Personnalité, fonction : PIERRET Christian.

FRANCE. SE à l'industrie

ti : La mémoire de la relation entre la France et l'Allemagne est un patrimoine universel. Plus d'un millénaire aura été nécessaire à nos deux peuples frères pour se reconnaître tels qu'ils sont, pour s'admettre, pour se comprendre - enracinant leurs Lumières dans la poésie et les arts, cherchant l'un chez l'autre les enseignements de la science, de la philosophie, de la politique -, pour enfin unir leur destin et offrir à l'Europe l'énergie de leur réconciliation visionnaire. Sans ce couple qui a sublimé ses sentiments souvent antagonistes en raison et volonté, l'Europe telle que nous la connaissons n'aurait pas vu le jour. Notre amitié est morale, elle exige le parler vrai mais exclut le parler mal. Taire nos préjugés pour bâtir ensemble : chacun comprendra que ce langage est celui de la France, de son gouvernement.

Voici cinquante ans, la mise en commun de la production du charbon et de l'acier, le démarrage de la coopération industrielle, les mots d'apaisement concernant le statut de la Sarre qui précédèrent la signature du traité de Paris, tout cela a constitué le socle de l'édifice européen. Les pères fondateurs ont fait l'Europe ainsi pour qu'il ne soit jamais possible de la défaire. Nous continuons d'avancer portés par leur intuition ; la diversité et la solidité des liens entre nos pays, leurs économies, leurs travailleurs en témoignent concrètement. Inutile d'égrainer tous les chiffres, l'essentiel suffit : l'Allemagne reste le premier partenaire commercial de la France, la France le premier client de l'Allemagne. Cette relation est structurelle, durable, équilibrée.

La nature de notre coopération industrielle a cependant évolué. Encore récemment centrée sur quelques projets d'envergure relevant d'une politique industrielle concertée, elle est de plus en plus déterminée par des objectifs propres aux entreprises qui obéissent à des logiques nouvelles, à des stratégies particulières. Cela n'interdit pas le succès. On l'a vu dans le domaine de l'aéronautique et de la défense dont la réussite d'Airbus et, bientôt, d'EADS sont les emblèmes. Eurotrain progresse sur le projet de ligne Pékin-Shanghai. Alstom et Siemens, en liaison avec la SNCF et la Deutsche Bahn AG, viennent d'annoncer leur volonté de former, sur une base égalitaire, un consortium pour développer et construire un nouveau train transfrontalier. On aurait surtout tort de déceler dans cette nouvelle donne le signe d'un affaiblissement de la relation franco-allemande : elle suit simplement le mouvement du monde, les impératifs d'économies moins étatisées, plus concurrentielles, très ouvertes. L'important c'est que les industries européennes gagnent.

Cette transformation doit par contre nous inciter à nous concentrer sur d'autres domaines, à découvrir les chantiers qui seront le charbon et l'acier du XXIème siècle, bien évidemment liés aux technologies de l'information et de la communication, et à l'innovation qui sera un enjeu majeur de la présidence française conformément aux conclusions du Conseil européen de Lisbonne. Etape décisive, la création d'un tableau de bord européen de l'innovation viendra concrétiser cette orientation lors du Conseil industrie du 5 décembre. D'autres initiatives progressent rapidement ; en particulier, le groupe de travail sur l'accès des entreprises au financement et au capital-risque dont les premiers travaux sont prometteurs. Un concept inédit, européen, de l'entreprendre s'y forge.

Certains sujets sont plus délicats. Mais les couples qui durent ne sont-ils pas ceux qui savent se parler franchement ? Si la question des déchets nucléaires allemands reste une préoccupation de nos deux gouvernements, nous pouvons avoir confiance dans notre capacité commune à surmonter les derniers obstacles. Nous aurons aussi à terminer nos travaux sur la sortie du traité Ceca. Sur les marchés des télécommunications, de l'électricité et des chemins de fer - l'ouverture des services publics en général -, des discussions sérieuses, peut-être animées, sont à prévoir. Un sujet conséquent de la présidence française sera notamment la directive sur les services postaux pour laquelle la Commission souhaite proposer de nouvelles règles du jeu. Le service postal est un élément essentiel de la cohésion sociale et territoriale de l'Union, en particulier dans les zones urbaines et rurales fragilisées. Et la France considère le service universel, les obligations définies dans la directive actuelle, comme des acquis qu'elle défendra pour le bénéfice des populations.

D'autres préoccupations seront à l'ordre du jour : l'harmonisation du brevet européen par la voie intergouvernementale, la promotion d'un nouveau brevet, communautaire, dont le dernier Conseil avait fixé la réalisation à l'horizon 2001. C'est un sujet complexe mais décisif pour l'avenir. Un espace de liberté ne saurait être une zone de non droit. Aussi devons-nous protéger la créativité de ceux qui imaginent, inventent, innovent ; ils sont le c¿ur battant de la nouvelle économie. Le couple franco-allemand a de beaux jours devant lui s'il veut bien prendre le temps d'une profonde inspiration pour un nouveau souffle. De même que la France se modernise, l'Allemagne rajeunit et se réinvente, plus de dix ans après la chute du mur. C'est le signe que nos sociétés évoluent parallèlement, c'est l'indication qu'il nous reste à tracer le chemin politique que nous voulons poursuivre en commun. Nous partageons le souci de la justice sociale, de l'égalité des chances, de la liberté, de la diversité culturelle. Nous savons qu'un grand marché ne fait pas seul une grande union. Au sein du couple franco-allemand, la social-démocratie n'est pas réduite aux acquis. Alors, il nous reste à faire des propositions ambitieuses qui feront progresser l'Europe sur le chemin du fédéralisme qui est aussi celui de la démocratie. A écouter les propos élevés de Joschka Fischer, un bel espoir est promis. La présidence française fournit l'occasion historique d'un nouveau départ.

Dès à présent, l'Europe doit se donner les moyens institutionnels de décisions politiques. L'urgence de l'approfondissement précède la promesse de l'élargissement : comment, en effet, faire fonctionner une Union à trente ? L'ordre de la raison doit l'emporter sur celui des sentiments. Le Premier ministre, Lionel Jospin, a résolument indiqué la voie devant l'Assemblée nationale, le 9 mai dernier. Cela s'appelle bien sûr l'extension du vote à la majorité qualifiée, par exemple sur les matières fiscales comme l'a justement dit Laurent Fabius, et même le vote à la majorité simple sur d'autres sujets. Cela passe également par une conception 'non minimaliste' des coopérations renforcées, la pleine réussite de la Conférence intergouvernementale, et l'élaboration de la Charte des droits fondamentaux. Enfin, cela s'appellera un jour une Constitution. Car, en matière européenne, le véritable réalisme est toujours l'ambition.

( Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 juin 2000)


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