Allocution de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur l'histoire de la construction européenne depuis la déclaration Schuman en 1950 à aujourd'hui, Paris le 9 mai 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur l'histoire de la construction européenne depuis la déclaration Schuman en 1950 à aujourd'hui, Paris le 9 mai 2000.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Réception pour le cinquantenaire de la déclaration Schuman, à Paris, le 9 mai 2000

ti : Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, il y a 50 ans, jour pour jour, dans ce salon de l'Horloge où nous nous trouvons ce soir, Robert Schuman, alors ministre des Affaires étrangères lisait de sa voix inimitable, la déclaration à laquelle son nom reste attaché bien que son oeuvre soit plus large encore. Mais, c'est ce qui a marqué les esprits avec le recul à juste titre.

C'était la 9ème mouture du projet qui lui avait été communiqué par Jean Monnet et qu'il avait refait, en l'adaptant au contexte politique dans lequel il agissait.

Un demi-siècle plus tard, je voudrais saluer, comme tant d'autres avant moi, l'audace et la pertinence de la démarche de Robert Schuman. Jusqu'à aujourd'hui, elle reste une référence pour l'Europe et un exemple pour nous tous. Nous avons du mal à imaginer dans quelle situation, cinq ans seulement après la fin de la guerre, nos nations se trouvaient alors. Le Conseil de l'Europe, l'Otan avaient été créés. La reconstruction avait commencé avec ardeur mais la question se posait, toujours, lancinante : comment empêcher, à tout jamais, ces affrontements fratricides et leurs abominables conséquences ?

Comment éliminer l'opposition séculaire de la France et de l'Allemagne ? Comment engager les peuples d'Europe dans une paix irréversible ? Comment aller vers cette union plusieurs fois rêvée au cours des siècles par des philosophes ou par des écrivains, parfois tentés par les armes et de toute façon, jamais réalisés de manière durable, toutes les tentatives impériales ayant échoué lamentablement. De toute façon, c'est à tout autre chose que pensaient les esprits novateurs et courageux si peu de temps après la fin de la seconde guerre mondiale.

Ce thème avait été au centre du fameux congrès réuni à La Haye en 1948, sur la lancée d'un discours spectaculaire de Winston Churchill qui, en septembre 1946, avait évoqué la perspective d'Etats unis d'Europe.

Mais c'est en 1950, en mai 1950, le 9 mai, que vient la percée décisive avec la déclaration Schuman, inspirée par la méthode Monnet. Personne n'a oublié ces mots et aujourd'hui même, on les rappelle très utilement. " L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble. Elle se fera par des réalisations concrètes, créant d'abord une solidarité de fait ". Tout y est, l'ambition est affichée, l'Europe se fera. Si la voix paraît modeste, elle révolutionne en fait les données de la question européenne et son horizon sans limite. On le verra au fil des décennies, cela reste vrai.

Le député de la Moselle pose la première pierre en proposant de placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une haute autorité commune, supranationale dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d'Europe. Chaque mot compte, mettre en commun, au service de la paix, les ressources guerrières des deux peuples qui s'étaient le plus combattu, c'est l'action sur un point décisif pour rendre la guerre matériellement impossible. Placée sous une autorité commune, cette action était ouverte aux autres pays d'Europe. Le phénoménal succès ultérieur de la Communauté européenne est déjà contenu dans ces phrases et dans cette méthode. Les chefs d'Etat et de gouvernements européens s'en sont tous ensuite inspirés, qu'ils aient été 6, 9 ou 10, 12 ou 15, ajoutant avec la même détermination, de traité en traité, les solidarités aux solidarités. Mise en place de la CECA à six pays, création de la Communauté économique européenne et d'Euratom, Marché commun, Politique agricole commune, Marché unique, Union économique et monétaire, Monnaie unique, suppression des frontières internes et la suite...

La suite, c'est aujourd'hui, en l'an 2000 ; nous avons commencé à bâtir une Europe de la Défense, par une convergence créatrice nos différentes approches. Nous mettons en place, sujet après sujet, les éléments d'une politique étrangère commune, nous établissons une citoyenneté commune, nous organisons un espace de coopérations judiciaires et policières. En même temps, la Communauté européenne, puis l'Union européenne se sont déjà élargies quatre fois. Cette ouverture figurait dans cette déclaration que j'ai rappelée tout à l'heure et elle a été confirmée dans le Traité de Rome. Notre construction est ouverte aux pays d'Europe qui souhaitent s'y associer, qui adhèrent à nos valeurs, et qui sont prêts à partager les solidarités que nous avons établies. Robert Schuman appelait aussi une Europe organisée et vivante à apporter sa contribution au progrès de la civilisation et de la sauvegarde de la paix dans le monde. Cette ambition aussi reste actuelle. L'Europe a noué aujourd'hui des relations d'un type nouveau dans le monde entier et n'a nulle part de véritables ennemis. Elle est le premier pourvoyeur d'aides au développement, d'aides humanitaire, souvent d'assistance financière et technique, de plus en plus, elle propose, elle prend des initiatives pour réguler et humaniser la mondialisation, pour créer un monde multipolaire et plus harmonieux, pour résoudre des conflits et des différends, là où elle peut être utile.

Chacun des termes de la déclaration dont nous fêtons le cinquantième anniversaire garde son actualité.

L'Europe est devenue infiniment plus complexe, ses institutions aussi, le monde s'est décompartimenté, il est devenu global, les défis sont immenses : comment réussir le plus grand élargissement jamais réalisé de 15 à 27 et un jour, plus ; comment préserver les acquis communautaires et fonctionner ensuite ; comment renforcer l'union entre nos peuples ; comment consolider les valeurs d'humanisme et de démocratie que nous avons en partage ; comment mieux répondre aux attentes concrètes des Européens ; comment faire pour que l'Europe soit forte et utile au monde.

Devant ces problèmes très complexes qui ne se posent que parce que nous avons réussi, et que nous avons franchi tous les obstacles et que nous restons aussi ambitieux, que nous voulons aller encore plus loin, je souhaite que nous sachions retrouver la ténacité tranquille, la persévérance concrète de la déclaration Schuman. Nous l'aurons à l'esprit, à partir du 1er juillet, nous l'avons déjà mais dans un rôle nouveau, différent, en recevant des mains de nos amis portugais dont je salue ici le travail, la présidence de l'Union.

Le Premier ministre l'a dit cet après-midi, devant l'Assemblée nationale, il a dit ce que seront nos priorités à ce titre. Si nous savons mettre à profit les enseignements de Robert Schuman et de Jean Monnet, nous ne nous enliserons pas. A un moment que chacun pressent comme décisif, dans des controverses théoriques, pendant la conférence intergouvernementale et après, nous privilégierons ce qui permettra à l'Europe de continuer à progresser demain, ce qui n'ira pas sans un minimum de souplesse, sous une forme ou sous une autre. C'est, je crois, ce que l'on attend de nous.

Voilà ce que je voulais vous dire ce soir, en ayant à l'esprit ce grand texte fondateur et je vais maintenant passer la parole à Pierre Moscovici./.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 mai 2000)

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