Déclaration de M. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'intérieur et président du Mouvement des citoyens, sur les enjeux géopolitiques de la construction européenne et notamment la proposition allemande d'une Europe fédérale à la veille de la conférence intergouvernementale, Paris le 21 mai 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'intérieur et président du Mouvement des citoyens, sur les enjeux géopolitiques de la construction européenne et notamment la proposition allemande d'une Europe fédérale à la veille de la conférence intergouvernementale, Paris le 21 mai 2000.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;FRANCE. Mouvement des citoyens, président

Circonstances : Colloque du Mouvement des citoyens (MDC) "Mondialisation libérale, Europe, Etats-Nations" à Paris le 21 mai 2000

ti : Chers camarades, chers amis,

Dans une navigation au long cours il faut quelquefois vérifier ses repères. C'est à cela que servent les colloques périodiques organisés par le Mouvement des Citoyens. Nos repères depuis la création du MDC au tournant des années 92-93, après le référendum sur le traité de Maastricht, après la guerre du golfe sont bien connus. Rétablir un équilibre entre le capital et le travail, entre le citoyen et les lieux de décisions, entre le nord et le sud ; endiguer la globalisation sauvage sous l'égide de l'hyperpuissance (nommée ainsi par Hubert Védrine). Construire donc un monde multipolaire, républicaniser la construction européenne en campant le citoyen face au conformisme de ce nouveau cléricalisme que vient de décrire Régis Debray et que nous connaissons bien, par expérience, organiser l'avenir autour des États nations ; non pas que nous idolâtrions une forme historique qui après tout dans des pays voisins ne remonte qu'à un peu plus d'un siècle, bien que les racines soient évidemment antérieures. Mais, constatons que l'Allemagne a fait sa réunification et elle a tourné la page de la CDU dans un grand élan national. De même, l'Italie a mis un terme à la deuxième République et elle a porté sur les fonds baptismaux une formule nouvelle, dans un cadre national. Comme nous l'avons dit à l'instant en citant Valéry "on ne peut détruire que ce qu'on remplace". Or il y a un lien évident entre la nation et la démocratie. Le cinquième repère est de donner un horizon aux politiques publiques et sociales (thème de la table ronde). Comment le faire dans cet univers de la globalisation sauvage ? Dans les rapports préparatoires au colloque, nous avons vu qu'elle puise ses racines dans le triomphe de l'ultralibéralisme au début des années 80. Bien entendu, aussi dans l'immense bouleversement du monde de 1989 à 1991, à la veille de la création du MDC quand nous avons voulu essayer de redonner des repères dans ce monde très difficile. Nos pères fondateurs ne sont ni Jean Monnet ni Robert Schumann, ils sont beaucoup plus anciens et ils s'appellent Sisyphe qui se doit d'être heureux, malgré son rocher et Prométhée qui est le génie laïc par excellence. Avant de pousser plus avant mon intervention, je veux remercier les organisateurs Gisèle Sebag, Marinette Bache, Isabelle Mazzaschi et toute l'équipe de la rue du Faubourg Poissonnière. Remercier aussi pour le rapport introductif Sami Naïr, Jean-Yves Autexier, Dominique Garabiol, Patrick Rigaudière et bien entendu les intervenants : Danielle Auroi, Régis Debray, Sylvain Hercberg et ce matin, Philippe Grasset bien sûr, dont je tiens à saluer la qualité de la publication de défense qui est une chose remarquable (je lisais, déjà, cette revue quand j'étais Ministre de la Défense qui m'apprenait beaucoup plus de choses que de nombreux rapports). Jean-François Kahn, Bernard Cassen, Brigitte Sauzay, Gérard Lafay, Bernard Moss, et les autres. Je souhaite remercier outre les participants, Joschka Fischer qui est, en quelque sorte, la vedette américaine de notre colloque. Comme vous le savez, il a pris la précaution avant de prononcer sa désormais célèbre intervention à l'université de Humboldt, de préciser qu'il s'exprimait à titre personnel.

L'intervention de Joschka Fischer était donc intéressante car d'une certaine manière, il a procédé, en pointant la crise de l'Union européenne, à un formidable aveu qui jusqu'à présent n'avait été fait que dans des cénacles très fermés. Effectivement, la construction européenne telle qu'elle s'est développée depuis une cinquantaine d'années c'est-à-dire depuis la déclaration de Robert Schuman et la CECA est aujourd'hui derrière nous. Il a ajouté qu'il ne voulait pas que l'on fasse des titres après son intervention, moi non plus, pas davantage que les titres faits après la sienne ! Nous sommes en face de la crise d'un certain type de construction européenne que l'on pourrait appeler l'Europe qui progresse de biais, qui ne dit jamais où elle va, qui procède par détours, qui veut créer des faits accomplis en dehors de tout débat démocratique de façon à pouvoir contourner la Démocratie et les Nations, cadres par excellence du débat démocratique. Cette méthode décrite par Joschka Fischer comme la méthode inductive chère à Jean Monnet : la proposition de la Commission puis le Conseil qui délibère en secret, tout cela c'est du passé. Bien évidemment, cette méthode n'a jamais réussi à définir la "subsidiarité". La raison en est simple : l'Europe s'est toujours faite à travers des réglementations concernant les petites choses ; elle s'est rarement définie par un projet clair sur les grandes. Les nations se sont déchargées sur l'Europe de l'accessoire où elle excelle, et de l'essentiel qu'elle néglige. C'est d'ailleurs ce que nous lui reprochons. L'intérêt général européen n'est pas porté par la Commission ; c'est une frénésie du pouvoir qui développe des programmes ambitieux dont on ne perçoit pas toujours le projet qui est derrière. En fait c'est l'idéologie libérale comme le rappelait si bien Sylvain Hercberg à propos du régime de l'électricité et du gaz. Il s'agit toujours d'ouvrir la voie aux grandes sociétés, aux grands intérêts. L'intérêt général est peu porté par le Conseil parce que le Conseil est un lieu de compromis, les débats s'y déroulent à huis clos. En l'absence de débat démocratique, je ne sais pas si l'on peut définir un intérêt général. Autrefois, c'était le privilège des princes : dans la république de Jean Bodin par exemple. Nous pourrions penser qu'à notre époque, l'intérêt général ne vaut rien sans un débat public. Par ailleurs, les institutions de Bruxelles sont surdéterminées par la philosophie libérale. Le traité de Maastricht le dit très clairement : toute politique est désormais obligée de "se conformer au principe d'une économie ouverte où la concurrence est libre". Par conséquent, toute politique qui s'inscrirait dans une autre perspective est rognée.

Enfin, la plupart des pays européens se trouvent aujourd'hui dans le sillage des États-Unis par une étrange mésestimation de ce qu'est l'Europe et son histoire et de ce que sont nos capacités. Pour des raisons historiques, géopolitiques diverses, c'est le cas de presque tous les pays européens.

La Grande-Bretagne se conçoit naturellement comme un pont entre l'Europe d'une part et le monde anglo-saxon et bien sûr les États-Unis. Elle voit là un dessein national. M. Blair explique d'ailleurs que Londres est la capitale du monde : il voit Londres sur ce pont entre l'Europe et les États-Unis, le Commonwealth, le monde anglophone.

L'Allemagne reste marquée par le traumatisme de la période du national-socialisme. Quoi de plus explicable d'ailleurs ? Psychologiquement, elle sait gré aux États-Unis de l'avoir délivrée du Mal et de lui avoir rendu sa liberté et son unité. Cela crée un lien de dépendance évident. Au fond, l'Allemagne fait commencer son histoire au lendemain de la seconde guerre mondiale. Ou alors, elle revient avant même la formation de la nation allemande au stade anté-national, celui du Saint Empire. L'Allemagne diabolise encore le concept de nation. Elle a beaucoup de peine à trouver un chemin entre sa conception de la nation qui était celle du VOLK dont elle ne veut plus parce qu'elle pressent que c'est là la racine des déraillements successifs qui l'ont conduit à la prise du pouvoir de Hitler en 1933 et elle fuit dans le post-national où elle retrouve d'ailleurs sa tradition anté-nationale c'est-à-dire la tradition du Saint-Empire. Sa vision n'est pas fixée ; cette grande nation n'a pas encore pris toute sa mesure de ce qu'a été son histoire depuis près de deux siècles. On peut considérer que dans la conception de Fichte, il y avait un certain nombre de facteurs qui nécessairement n'entraînaient pas du tout le nazisme mais l'ont favorisé. Puis, il y eut une série de déraillements successifs à travers l'échec de la révolution libérale en 1848 et le triomphe de Bismarck.

Tout cela est très difficile à expliquer mais, nous comprenons parfaitement que l'Allemagne aujourd'hui inscrive sa politique extérieure et surtout sa politique d'ouverture à l'Est, dans le sillage de la politique américaine. Par conséquent, elle ne conteste pas le "new world order" (le nouvel ordre du monde) : l'Allemagne est très contente finalement d'intervenir sous la bannière de l'OTAN au KOSOVO. A ses yeux, c'était presque une réhabilitation, car c'était la première fois que l'on voyait des soldats allemands en dehors des frontières de l'Allemagne, depuis la deuxième guerre mondiale. Et en définitive, ils ne se posaient guère le problème de savoir si cette guerre était juste ou non, nécessaire ou non.


Je pourrais évoquer les pays de l'Europe du sud : l'Espagne, l'Italie qui sont de grandes nations mais qui pensent toujours pouvoir développer vis-à-vis des États-Unis une stratégie d'influence ; notamment les Italiens à travers la forte communauté italienne vivant aux États-Unis L'Espagne, dans la phase historique actuelle correspondant à sa réintégration au sein de l'Europe, ne veut pas s'isoler bien qu'elle ait intérêt à affirmer à l'avenir une ligne européenne indépendante.

Je ne parlerai pas des pays de l'Europe du Nord parce que depuis Narvik et depuis l'invasion de la Hollande et de la Belgique en 1940 ils ont considéré, en effet, qu'ils ne pouvaient plus attendre de secours de la France et de la Grande-Bretagne donc, ils regardent vers les États-Unis

Nous pouvons dire la même chose des pays de l'Europe centrale : la Pologne en particulier, depuis la deuxième guerre mondiale. Coincés entre la Russie d'un côté et l'Allemagne de l'autre, ils regardent bien évidemment d'abord vers les États-Unis

Tous ces éléments rendent la construction d'une Europe européenne particulièrement difficile. D'autant plus difficile que l'Europe qui s'est développée est une Europe libérale qui ne sert pas de contrepoids ou de rempart par rapport à la globalisation sauvage mettant au premier plan les marchés financiers. Elle fonctionne beaucoup plus comme un relais de cette globalisation.

Du point de vue de la culture et de la civilisation ; qu'est ce que l'Europe est aujourd'hui capable de dire qui soit très différent du discours qui nous vient des États-Unis ? Nous sommes, me semble-t-il, dans la civilisation des tuyaux, civilisation de l'image, d'Internet, du transport de données. On s'intéresse à la communication pour la communication. Ce monde est celui de la communication vide, l'originalité du message ne se voit pas. Les concepts triomphants en Europe, parfois même plus qu'aux États-Unis, sont les thèmes de la fin de l'histoire, le thème de la nouvelle économie qui renverrait l'économie traditionnelle au vestiaire qui déjà nous fait entrer dans une société duale où il y a d'un côté, les "branchés" et de l'autre, les "débranchés". Cette Europe ne s'est pas donné les moyens de gagner la guerre des contenus parce qu'elle n'a pas de projet, de visée "civilisationnelle" dans le domaine de la production d'informations, d'images, de biens culturels. En matière de formation, ce qui vient d'Amérique a une puissance extraordinaire. Heureusement, l'AFP résiste encore mais pour combien de temps ? Pour maintenir, le rayonnement de nos universités et de la science française, il faut se battre. A cela s'ajoute, le poids du politiquement correct et du nouveau cléricalisme évoqué par Régis Debray. Pour nous exprimer, nous devons aller à contre-courant. Mais ce que nous disons est important parce que cela dérange et cela crée des repères dans le paysage.

J'évoquais la crise de la construction européenne, l'absence d'un projet de civilisation. La faiblesse de l'euro fait couler beaucoup d'encre, mais le MDC l'ayant souhaitée ne la déplore pas. Nous l'avions posé comme une des conditions de possibilité de l'euro, avec l'inclusion des pays d'Europe du Sud. Un euro large devait immanquablement contribuer à ce qu'il fût faible. Mais, comme l'a relevé Gerhard Schröder, ce n'est pas une catastrophe, il n'y avait pas lieu de monter sur les barricades parce que l'euro est trop faible. En effet, le taux de chômage dans l'Union Européenne reste en moyenne à 10 %, beaucoup plus qu'aux États-Unis et au Japon. L'euro faible n'est pas une mauvaise chose car il dope les exportations et la croissance (c'est le cas en Allemagne et en France). Après les années de pénitence que nous avons connues après la conclusion du traité de Maastricht et même avant avec le franc fort (l'alignement du franc sur le mark) nous apprécions un peu de répit. Évidemment, le risque est le relèvement des taux d'intérêt par la Banque centrale européenne qui est une banque indépendante, en l'absence de tout contrôle politique et de tout gouvernement économique. Depuis deux ans, ce qui se passe montre clairement que la faiblesse de l'euro n'est que l'envers de la force du dollar. En effet, il suffirait d'un dollar faible pour des raisons décidées par le trésor américain (ce fut le cas au début de la décennie 90) pour que l'euro remonte. Ce n'est pas nous qui décidons, en dernier ressort, de la force ou de la faiblesse de l'euro. Cette faiblesse révèle surtout l'inconsistance de l'idée politique qui sous-tend le projet de l'euro. Nous avons voulu créer la première monnaie sans État, avant d'avoir façonné une identité politique européenne autour d'un projet politique.

Toujours au titre de la crise des institutions européennes, le blocage actuel résulte du choix de l'élargissement fait au lendemain même de la conclusion du traité de Maastricht sous l'impulsion du chancelier Kohl au sommet de Copenhague, l'ouverture aux pays d'Europe centrale et orientale. A 15, le fonctionnement des institutions est déjà bloqué. Nous le voyons au niveau de la Commission avec notamment l'épisode Santer et Romano Prodi qui, il y a un an, apparaissait comme un sauveur ne l'est plus tout à fait aujourd'hui. Le parlement européen qui était conçu pour aider la Commission à s'affirmer vis-à-vis du Conseil se met à la contester ! Dans le Conseil, c'est absolument sidérant : nous assistons à 15 monologues et plus encore lors des Conseils JAI (Justice Affaires Intérieures) où deux ministres sont présents (30 au total). Tandis que les malheureux derniers Présidents finlandais ou portugais doivent faire la synthèse. Je renvoie à Danielle Auroi et à Sami Naïr le soin de vous décrire les débats du Parlement Européen. Cela ressemble à une grande volière. En approfondissant un peu, nous pourrions y trouver du bon. J'ai toujours dit que le Parlement européen pouvait être un forum utile. Définir un intérêt général commun est de plus en plus difficile lorsque le nombre des participants s'accroît.

Ce blocage évident doit nous amener à trouver une solution. Amsterdam a déjà échoué. La CIG (conférence inter-gouvernementale) devait, au terme du Traité de Maastricht, faire un bilan en 1996 et redresser ce qui ne marchait pas. Mais, nous n'avons pas réussi à redimensionner ces institutions alors que nous n'étions que 15. Alors, le traité d'Amsterdam a, faute de mieux, communautarisé les problèmes d'asile et d'immigration.

Pour sortir de cette crise, deux tentations se font jour : elles ne sont pas forcément alternatives ou contradictoires.

La première tentation est celle de l'Europe contentieuse qui va avec l'Europe libérale. Ce projet de charte des droits fondamentaux devrait être élaboré pour le sommet de Nice. Cela ne me semble pas tout à fait innocent car nous avons déjà au niveau européen, la convention de sauvegarde des droits de l'homme qui induit une jurisprudence qui a amené la loi française à évoluer. Par exemple, dans le domaine du regroupement familial, nous avons repris l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme : celle-ci est déjà une convention au niveau du Conseil de l'Europe. Y ajouter une charte des droits fondamentaux entraînera inévitablement un conflit. Plus grave encore, nous subvertissons toute la hiérarchie des normes juridiques en France. Lorsque la jurisprudence européenne se sera établie à travers des décisions qui s'imposeront au législateur français, petit à petit les parlements seront dessaisis de leur droit de légiférer. Tout l'édifice du "bloc de constitutionnalité" forgé par le Conseil Constitutionnel, depuis le début des années 60, se trouvera remis en cause. Le Conseil Constitutionnel a défini ce bloc de constitutionnalité à partir du préambule de la Constitution de 1946 et de 1958, de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et même des droits fondamentaux. A partir du moment où la Charte des droits fondamentaux aurait une vertu contraignante, si elle était incluse dans un traité européen, tout cet édifice serait détruit au profit du pouvoir des juges européens. Donc, la tentation est grande de s'engouffrer dans cette brèche. Et parce que c'est très démagogique, on nous fera valoir que ce seraient des droits sociaux. Un certain nombre de pays et pas seulement la Grande Bretagne s'y opposeront puis, l'inégalité est telle entre le Portugal et l'Allemagne que nous n'irons que jusqu'à un degré très général dans cette direction. Mais on y ajoutera les droits civils et politiques et pourquoi pas le droit à l'éducation bien que ce dernier échappe, en principe, à la compétence de la Commission européenne et de l'Union européenne. Déjà, j'ai pu voir dans des moutures de textes issus des travaux de la Convention pour la charte fondamentale présidée par Roman Herzog, ancien président de RFA, que le principe de laïcité n'existe plus ; on pose simplement le principe de la gratuité de l'enseignement dès lors que l'éducation serait obligatoire.

Ceci est très insuffisant ; ce projet de charte des droits fondamentaux va très bien avec l'idée d'une Europe qui ne serait plus qu'une grande zone de libre échange, régulée par la jurisprudence de la Cour de Justice des Communautés européennes. Je crains que le Conseil européen soit mis devant le fait accompli, dans quelques semaines, au Portugal et plus encore, au sommet de Nice. Lorsque cette charte sera avalisée, nous nous trouverons encore plus devant le diktat du "politiquement correct". Comment combattre une charte des droits fondamentaux sans passer pour un hérétique, quelqu'un ne voulant pas reconnaître des droits ! En Europe, non seulement en France, l'action des gouvernements doit de plus en plus se conformer à la grande maxime : "On ne peut pas ne pas". "On ne peut pas ne pas bombarder Belgrade" parce que nous avons dit que nous le ferions. "On ne peut pas ne pas envoyer des policiers au Kosovo" parce qu'un certain nombre de personnes s'étripent, même si ce problème dépasse bien évidemment la compétence des policiers qui ne parlent pas la langue du pays, n'en connaissent pas le droit, et qui agiraient en dehors du contrôle de juges qui n'existent pas. Tout simplement on ne veut pas peser le problème politique du statut du Kosovo. Le poids du politiquement correct est terrible. Le Conseil Européen de Nice ne pourra donc pas ne pas donner son satisfecit et plus que cela, son accord à un projet mitonné dans le plus grand secret. "On ne peut pas ne pas" est le vrai ressort de la plupart de nos politiques. Nous ne faisons plus ce qu'il est juste et bon de faire, du point de vue de l'intérêt général. Nous donnons notre accord à telle politique parce que nous ne pouvons pas décemment la refuser. Ceci procède de cette "emprise" que décrivait Régis Debray qui, politiquement, se traduit par "on ne peut pas ne pas".

Le grand risque comme l'a pointé le rapport introductif, c'est le règne du marché plus le règne des "lawyers". Cette démocratie appelée contentieuse est très loin de la Démocratie parce qu'elle n'est accessible qu'à ceux qui peuvent se payer des avocats.

Une autre tentation, pas forcément contradictoire et davantage inscrite dans l'actualité, est le projet de Joschka Fischer d'une Europe fédérale. Tout d'abord, je voudrais pointer une certaine continuité avec l'idée que l'on trouvait dans le rapport "Schaüble-Lamers", de 1994, ces leaders de la CDU, réclamant en 1994 un noyau dur européen autour de quatre ou cinq pays. Joschka Fischer envisage de pouvoir être à onze dans le cadre de l'euro et ajoute que cela pourrait s'agrandir. Nous voyons bien comment l'Allemagne, tout naturellement, est amenée à plaquer son modèle fédéral sur l'idée qu'elle se fait de l'Europe future et de son fonctionnement. La proposition de Joschka Fischer vaut d'abord comme aveu d'une crise irréversible de la méthode Monnet et du modèle d'institutions européennes qui s'est développé depuis une quarantaine d'années. Nous voyons aussi que l'idée de définir des domaines de souveraineté distincts, à un niveau pour la fédération, à un autre laissé aux États, est en contradiction complète avec l'Europe telle qu'elle existe où ce qui figure, au niveau des acquis communautaires est surtout : la réglementation de la chasse, la fixation de normes pour les véhicules, les fromages, etc. Tout cela n'a absolument rien à voir avec l'idée de s'occuper au niveau européen de diplomatie, de défense, de monnaie, etc. Tandis que tout ce qui est subsidiaire serait laissé aux nations.

Alors comment passe-t-on d'un système à l'autre ? J'aimerais que Joschka Fischer nous explique cette transition qui selon lui serait une transition à long terme. Le reproche que l'on pourrait faire à la proposition de Joschka Fischer, c'est d'être avant tout une solution technique, procédurale apportée au problème de la crise de la construction européenne. Ce n'est pas une réponse politique, car il ne définit pas un projet politique pour l'Europe du XXIème siècle. Joschka Fischer définit une répartition assez mystérieuse des compétences entre deux niveaux : il raisonne en termes de compétences alors qu'il faudrait mettre en avant un projet de civilisation qui soit aussi un projet géopolitique. Sa conception enfin est dépassée : on ne peut pas, sans aller au rebours de l'histoire, substituer à ce que l'on appelait "le mur de la honte", un mur de l'argent fut-il celui de l'euro 11. Cette idée d'un noyau dur fédéral, à l'intérieur de l'Europe de l'après-communisme, est un contresens historique. Il manifeste simplement la fuite dans le postnational qu'est aussi la résurgence du rêve nostalgique du Saint Empire romain germanique qui ferait remonter tout le cours de l'histoire européenne sur un millénaire. Ce rêve traduit la difficulté de l'Allemagne à s'affranchir de son ancienne conception du Volk pour inventer un concept de nation citoyenne, à la mesure d'une histoire tellement riche qu'elle n'arrive pas encore à la dominer. Il est absurde de ne pas pouvoir se référer innocemment aux Romantiques allemands parce qu'on nous expliquera que c'est dans ce romantisme allemand que l'histoire ultérieure de l'Allemagne plonge ses racines. Cela n'est pas sérieux, on doit pouvoir aimer les romantiques allemands sans être pour autant suspect d'une quelconque inclination pour ce qui a suivi. En réalité, l'Allemagne fait dans le post-national. Vous connaissez les théories de Jürgen Habermas sur ce sujet : une espèce de conception de la nation purement civique, totalement déconnectée de l'histoire réelle. Dans le post-national, elle renoue inconsciemment avec sa tradition anté-nationale parce qu'après ce déraillement catastrophique qu'a été, dans son histoire, l'épisode nazi elle continue à diaboliser le concept de nation. Nous devons donc privilégier le dialogue de fond avec l'Allemagne parce que de toute évidence, l'Europe est ainsi faite : il y a les peuples du Nord et les peuples du Sud, les peuples germaniques et les peuples latins. La France et l'Allemagne sont les deux pays les plus étroitement connectés l'un à l'autre, par lesquels tout passe. Sans cette critique de la conception du Volk et l'affirmation d'une conception de la nation citoyenne allemande, nous ne pourrons pas fonder une relation saine avec elle. Plus simplement, je dirais qu'entre les thèses "völkisch" de Jörg Haider et le concept postnational de Jürgen Habermas, il y a place pour une conception citoyenne de la nation allemande capable de mettre ce grand peuple en mesure de relever les défis du XXIème siècle dans une relation fraternelle avec la France. Il est évident que ce discours n'est pas aujourd'hui le discours dominant, pourtant si l'on veut bien réfléchir au problème de l'identité en Europe , c'est bien là que se situe le blocage, entre l'identité républicaine articulée à l'universel et des conceptions dépassées de la nation souche. Même si l'Allemagne a beaucoup bougé grâce notamment à la victoire du chancelier Gerhard Schröder et au gouvernement SPD Vert : ainsi la réforme du code de la nationalité en Allemagne a été un moment extrêmement important car en changeant la définition de l'étranger, on change forcément aussi la définition de l'Allemand. Mais, c'est un effort de longue haleine.

Quelle Europe voulons-nous construire ? Aucune Europe ne vaut qui ne repose d'abord sur un dessein politique : l'Europe sera un projet ou ne sera pas. Un projet de civilisation, j'ai évoqué la révolution des contenus. Un autre rapport au temps et sans doute aussi aux médias. A ce propos, la réflexion de Régis Debray sur la médiologie nous intéresse au plus haut point. Un projet géopolitique aussi, parce qu'il n'y a pas d'Europe européenne, il n'y a pas d'Europe indépendante dans le monde tel qu'il est, s'il ne s'établit pas un axe Paris-Berlin-Moscou, qui est l'axe de l'indépendance européenne. Bien entendu, beaucoup de problèmes se posent. Si nous voulons faire l'économie d'une réflexion stratégique à long terme dans nos rapports avec la Russie, nous ne ferons jamais autre chose qu'une succursale américaine. Il nous faut donc savoir si nous sommes inféodés définitivement à l'Amérique ou si nous voulons bâtir un monde multipolaire, choix qui conditionne tout le reste. Et puis, l'Europe ne peut pas ignorer la Méditerranée, le Maghreb, la Turquie, la nécessaire solution des problèmes qui se posent au Proche-Orient et d'abord la construction d'un État palestinien qui soit aussi une garantie de sécurité pour Israël. Puis en dernier ressort, ce qui est en cause, c'est bien le rapport de l'Europe aux États-Unis Serons-nous une banlieue, même riche, de l'Empire américain, une sorte de Ligue Hanséatique du troisième millénaire ? Basculerons-nous vers une espèce de grande Suisse ? Nous sommes-nous résignés à ne plus compter dans l'avenir du monde sauf sous l'angle des expéditions humanitaires et des ONG que nous pouvons effectivement envoyer ici et là ? ou entendons-nous redevenir le grand carrefour du monde que l'Europe a été et qu'elle peut être à nouveau, pesant de son poids qui est grand pour orienter la puissance américaine, pas toujours si sûre d'elle-même ? Naturellement, pour cela, nous devons compter avec la Russie, la Chine, le Japon, l'Inde et d'autres encore. Ce projet d'indépendance européenne ne peut naître que d'un dialogue entre les nations, lieu privilégié de la démocratie. Je ne dis pas que les débats se déroulant au Parlement européen ne peuvent pas y contribuer. Le Parlement européen a voté une résolution sur l'Irak demandant la levée de l'embargo, il a eu un écho peut-être trop modeste à nos yeux. Enfin, je ne néglige pas ce qui peut être fait. Mais nous ne pouvons pas faire l'impasse sur les nations parce que cela signifierait faire l'impasse sur la démocratie. Et l'Europe doit être une union de nations comme l'avait dit d'ailleurs Lionel Jospin à la réunion de Milan, l'Europe se fera dans le prolongement des Nations, non pas contre elles. Le discours de Joschka Fischer par rapport au projet Shaüble-Lamers marque tout de même une certaine avancée dans cette direction. Ce dialogue de fond est particulièrement important pour la France et l'Allemagne pour les raisons évoquées tout à l'heure. Dans l'état actuel des choses, je préconiserais avant même les coopérations renforcées qui sont un peu "la tarte à la crème", un nouveau traité de l'Élysée entre la France et l'Allemagne précédé d'un travail sérieux, approfondi, franc sur un certain nombre de domaines clés. L'Europe elle-même ne pourra être d'abord qu'une confédération souple États qui peut être structurée par des coopérations renforcées par domaine comme l'a évoqué Gérard Lafay ce matin. Dans des domaines aussi décisifs que la défense, la diplomatie, la monnaie, l'agriculture, la libre circulation des personnes. Cela existe déjà, il suffit donc de perfectionner ce qui existe. Mais, nous ne voyons pas comment les institutions traditionnelles de l'Union européenne ne perdraient pas un peu de leur substance si l'on privilégie ces coopérations renforcées. L'idée est naturellement d'aller vers le sentiment d'un destin de plus en plus partagé, il faut renforcer le dialogue entre les peuples européens, leur donner le sentiment de ce qu'ils ont à faire ensemble.

S'agissant de l'euro, aujourd'hui monnaie commune, je m'interroge sur le fait de savoir s'il ne serait pas raisonnable d'y regarder à deux fois avant de plonger, le 1er janvier 2002, dans la monnaie unique.

Je m'interroge pour deux raisons : il me semble en effet qu'il y a deux préalables à lever. Tout d'abord, la réforme du statut de la Banque Centrale Européenne inscrite dans notre programme commun, MDC-PS pour les élections européennes. Les statuts de la Banque Européenne n'ont pas été modifiés. La question du gouvernement économique reste toujours posée et puis, l'avenir de la Grande-Bretagne et celui de la livre britannique est évidemment une question essentielle. Ne faudrait-il pas se donner le temps de voir venir ? Au total, l'Europe est un processus qui ne peut progresser que si la France reste capable de faire entendre sa voix ; il y a une cure de désintoxication "européiste" à mener, il faut sortir de la téléologie et j'ajoute aussi de la théologie. Mais enfin, il n'y a pas de téléologie sans théologie : de ce règne des fins qui sanctifient les moyens. Au nom de l'Europe, on peut faire n'importe quoi et que chaque fois que quelque chose ne va pas, comme le rappelait Georges Sarre tout à l'heure, c'est "faute d'Europe". Il faut réapprendre à raisonner à partir du monde tel qu'il est, faire entendre la voix de la France. La faire entendre d'abord au sein de la gauche plurielle. C'est en tout cas la vocation que s'est donnée le Mouvement des Citoyens en choisissant comme slogan "relever la France avec la Gauche" car la France est une articulation particulière avec l'universel que l'Europe ne fournit pas aujourd'hui. Le reste du monde attend encore que la France joue ce rôle. Le Mouvement des Citoyens a refusé au sein de la majorité plurielle la voix des surenchères en privilégiant la cohérence de la majorité gouvernementale. Nous avons voulu donner au gouvernement de la gauche toutes ses chances et d'une certaine manière, nous avons pris sur nos épaules un certain nombre de problèmes qui n'étaient pas parmi les plus faciles. La pertinence de ce choix se manifestera à la lumière des résultats de la conférence inter-gouvernementale qui va s'ouvrir. Quoi qu'il arrive, nous ferons entendre la voix de la France dans la durée. On ne raisonne pas en effet, dans la perspective des municipales ou des présidentielles. Nous devons voir plus loin, une France fidèle à l'idée républicaine qui la porte et qu'elle porte depuis deux siècles. Mais cette idée sera la seule qui pourra porter le projet d'une Europe européenne indépendante, citoyenne. Donc le choix du MDC est de peser autant que possible et de témoigner autant que nécessaire.

Merci.


(source http://www.mdc-france.org, le 5 novembre 2001)

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