Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec le "Press-club de France", sur les otages occidentaux aux Philippines, la présidence française de l'Union européenne et sur la situation au Proche-Orient, Paris le 18 mai 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec le "Press-club de France", sur les otages occidentaux aux Philippines, la présidence française de l'Union européenne et sur la situation au Proche-Orient, Paris le 18 mai 2000.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Réunion du Press-club de France à Paris le 18 mai 2000

ti : Q - Le 30 juin prochain, la France va relayer le Portugal pour prendre jusqu'au 31 décembre 2000 la présidence de l'Union européenne. Avec mes deux confrères ainsi que tous nos confrères et consoeurs français et étrangers présents dans cette salle, nous aurons l'occasion de vous interroger assez longuement sur les ambitions de la présidence française. Après quoi, si vous le voulez bien, nous aborderons avec vous la situation qui prévaut à l'heure actuelle et qui ne manque pas d'être inquiétante au Proche-Orient, quelques mots sur l'Afrique et d'autres questions diverses.

Avant d'attaquer le chapitre de l'Europe, une première question tout d'abord qui nous préoccupe tous et qui porte sur les 21 otages occidentaux retenus depuis 25 jours aux Philippines. Ces derniers jours, il y a eu plusieurs interprétations, vous tenez un certain nombre de propos selon lesquels vous auriez dit qu'il ne fallait pas se mêler de l'affaire des otages, pas trop en tout cas pour ne pas la compliquer. Cela veut-il dire qu'il faut faire une confiance aveugle au président philippin Estrada qui ne pense qu'à une chose : anéantir ces islamistes qui lui posent problème dans le sud des Philippines.

R - Dans cette malheureuse affaire d'otages, aussi bien dans le cas des Philippines que dans le cas du Caucase et il y en a eu d'autres malheureusement, nous sommes mobilisés et engagés dès le premier instant, dès que nous sommes informés de ce type de situation. Ceci concerne tout l'appareil diplomatique aussi bien à Paris, dans les directions compétentes, même au niveau de mon cabinet, au sein de la cellule de crise qu'au niveau des ambassades. L'esprit de mobilisation se crée pour que l'on ait un maximum d'informations sur la situation et que l'on soit au contact le plus près possible des autorités qui peuvent avoir une influence sur la situation de ces otages et que l'on se fasse une idée sur ce qu'il faut faire, ou éviter de faire, pour atteindre l'objectif qui est toujours le même, c'est-à-dire hâter la libération des otages et qu'ils soient libérés sains et saufs. C'est l'objectif constant et ce que nous avons réussi déjà dans plusieurs cas, car malheureusement ce type de prise d'otages se développe au fur et à mesure que les gens voyagent plus et un peu partout, dans des conditions parfois un peu risquées. C'est ce qui s'est passé dans cette affaire des Philippines. Dès que nous l'avons appris, nous sommes entrés en contact immédiat avec les Allemands et les Finlandais puisqu'il y a des otages de ces trois pays de l'Union européenne et nous avons élaboré une ligne commune. Nous avons aussitôt envoyé, par roulement, des hauts fonctionnaires importants des trois pays qui se réunissent en permanence et ils forment une seule équipe à Manille. Ils sont au contact des autorités philippines pour avoir des informations, bien entendu, mais aussi pour agir. J'ai dû m'exprimer pour appeler au sens des responsabilités concernant des interventions malencontreuses qui pourraient compliquer cette tâche.

Notre première intervention dans cette affaire a consisté à faire comprendre aux autorités philippines au plus haut niveau, cela a été fait par le président de la République lui-même et à tous les autres niveaux, que rien ne soit fait qui puisse mettre en péril la vie des otages et qu'aucune opération de force ne soit tentée pour mettre fin à ces opérations, car évidemment, les otages seraient très exposés. Ce message est passé à tous les niveaux, par les trois pays que j'ai cités, par d'autres pays amis qui sont proches des Philippins et je crois que ce message a été entendu et c'est également le message que nous avons demandé à M. Solana de porter après qu'il ait participé, avec les quinze ministres de l'Union européenne à une réunion aux Açores. Ce message a donc été entendu et nous avons au moins, dans un premier temps, évité que soit commise cette erreur qui aurait pu être tragique.

La deuxième action qui est menée depuis Manille, en étant le plus proche possible de la situation, c'est de faire parvenir une aide humanitaire, essentiellement des médicaments. C'est compliqué, cela passe par les autorités philippines centrales ou régionales et par plusieurs médiateurs, car les Philippins ont du mal à trouver le médiateur adéquat. Nous ne sommes pas en contact direct, nous ne négocions pas, les Philippins ne le veulent pas. L'avis des pays qui ont des otages a fait flamber les revendications des preneurs d'otages car ils voient qu'ils intéressent le monde entier. Ce qu'ils demandent pour laisser sortir cette femme allemande qui est en mauvaise santé a déjà doublé depuis notamment qu'il y a eu des émissions sur elle, je suis obligé de le dire malheureusement ; il y a un lien direct, c'est mécanique. Nous cherchons donc, par l'intermédiaire des médiateurs ou de certains médecins comme une doctoresse qui a eu le droit d'y aller à un moment donné, à apporter une aide humanitaire et nous sommes auprès des autorités philippines pour comprendre ce qu'elles font, les encadrer, les stimuler, les conseiller. Mais nous sommes aux Philippines, nous ne pouvons pas nous substituer à ces autorités, surtout dans ces conditions qui sont extraordinairement compliquées.

Nous resterons mobilisés, du président de la République au plus modeste des fonctionnaires qui a un rôle dans cette affaire, nous resterons mobilisés jusqu'à ce qu'ils aient pu sortir sains et saufs.

C'est exactement la même chose pour Brice Fleutiaux qui est malheureusement retenu en otage dans le Caucase depuis le mois d'octobre et nous sommes également mobilisés tous les jours avec un contact quotidien avec tel ou tel membre de la famille. Notre objectif est exactement le même. Je demande qu'on nous aide en ne faisant rien qui puisse compliquer cette tâche difficile et en comprenant ce que l'on fait et en ne nous demandant pas sans arrêt si on s'en occupe, alors que tout le monde sait que nous nous en occupons 24 heures sur 24 jusqu'au résultat escompté. Malheureusement, c'est un phénomène qui fait partie du monde contemporain et je souhaite que tous ceux qui ont à voyager, professionnellement ou pour des raisons privées fassent attention, se renseignent le plus possible.

Je rappelle d'ailleurs que le Quai d'Orsay a créé un site Internet qui s'appelle "conseils aux voyageurs" et qui comporte des indications, des mises en garde lorsqu'il y a des situations de risques connues. Mais, on ne les connaît pas toutes à l'avance. Il y a donc un minimum de précautions, on ne peut pas aller dans le monde actuel, tel qu'il est, n'importe où sans se soucier du contexte.

Q - Avez-vous vraiment l'impression que les autorités philippines ont une capacité d'intervention autre que militaire dans le sud du pays ? Envoyer M. Solana, était-ce vraiment une action positive pour l'Europe et dans l'intérêt des otages ?

R - Concernant la capacité d'intervention, nous sommes aux Philippines, même si c'est une région qui fait l'objet d'actions ou de guérillas indépendantistes depuis des dizaines d'années et si quelqu'un a une capacité d'intervention dans cette zone, au sens large du terme, ce sont les Philippins et pas les autres. Je ne sais pas exactement quelle est leur capacité, ce n'est pas évident, ils sont contestés, ils ont du mal à trouver le bon médiateur, je le disais, ils viennent d'en nommer un nouveau, qui sera en contact, avant d'agir sur place, avec nos représentants à Manille, comme je le disais tout à l'heure, car nous agissons étroitement et si quelqu'un a cette capacité, ce sont les autorités philippines.

Pour l'intervention de M. Solana, il ne faut pas la lire comme étant une sorte d'invention pour démontrer une capacité européenne. C'est beaucoup plus simple que cela, il y a des ressortissants des trois pays de l'Union européenne, nous étions réunis ensemble, nous voulions nous assurer que ce message adressé aux autorités philippines de ne rien faire qui puisse mettre en danger la vie de nos ressortissants était bien passé. Il nous a semblé qu'il y a une certaine logique à ce que M. Solana, en notre nom, les trois pays et la présidence portugaise aille le dire. Ce n'était pas illogique il reste des liens entre les Philippines et L'Espagne et il nous paraissait être l'homme de la situation. Cela ne se veut pas une démonstration européenne, c'était une occasion politique et humanitaire, c'était une opportunité.

Q - Comme beaucoup de nous, j'ai eu l'occasion d'interviewer le père d'une des otages, quel est le soutien concret et direct du Quai d'Orsay vis-à-vis des familles ?

R - Il y a dans les directions du Quai d'Orsay dont je vous ai parlé, des agents qui sont en contact presque quotidien, qui les appellent pour leur donner des informations chaque fois que nous en avons pour voir quel est leur moral, quelles questions ils peuvent avoir à poser. Ces personnes sont reçues dès qu'elles le souhaitent par ailleurs, par le président de la République, par le Premier ministre ou moi-même et aussi par ceux qui sont en charge directe de ce dossier. Ce sont des moyens d'attention, des moyens psychologiques et des moyens d'informations pour aider ces familles qui sont dans des situations terribles. Ils sont rongés par l'inquiétude, le sentiment d'impuissance, elles cherchent à comprendre ce qui se passe. C'est très douloureux avec l'éloignement d'essayer de comprendre et de ne jamais y arriver complètement. Personne n'y arrive complètement puisque, précisément, c'est la nature de la situation qui fait que nous sommes au milieu de guerres, dans une situation de chaos. Cela ajoute à l'inquiétude, on voit les jours passer, les semaines et on est sûr de rien. Nous n'avons pas de réponse car la seule bonne réponse est que les gens rentrent chez eux. Mais nous faisons tout ce que nous pouvons, tout ce que peut faire une administration composée de diplomates qui sont très très dévoués à cette tâche et qui la prennent à c¿ur et qui finissent par espérer, avec autant d'impatience que les familles, la libération.

Q - Avez-vous l'impression d'avoir à faire à une prise d'otages politique ou simplement à des bandits ? Et d'autre part, la singularité de cette prise d'otages où l'on sait où sont détenus les otages, on connaît les ravisseurs nommément, cela ne complique-t-il pas terriblement les choses ? Les otages deviennent non seulement une monnaie d'échange mais presque une sauvegarde pour les ravisseurs.

R - Dans les prises d'otages, il y a toujours de tout, celles qui sont crapuleuses où l'on essaie d'extorquer des rançons, il y a des régions où cela devient une sorte d'industrie, c'est devenu le cas dans le Caucase, et il y a des prises d'otages à caractère politique pour obtenir un échange, pour faire parler de soi, pour se venger, pour exprimer des revendications politiques et dans l'affaire des Philippines, on voit que tout est mêlé. Il y a certains moments, dans certaines zones du monde particulièrement troublées, le fait d'avoir des otages peut être une protection, servir de bouclier pour négocier des conditions comme ici en groupe. On voit que c'est une combinaison et en effet, cela complique les choses et c'est pour cela que je pense qu'il faut faire attention, tout en accomplissant un légitime travail d'informations, de ne pas trop entrer dans cette logique.

Q - Les autorités philippines vous ont-elles transmis une demande d'argent pour la libération des deux otages français et si jamais c'était le cas, accepteriez-vous de payer ce qui serait un précédent ? Vous concertez-vous avec les Allemands et les Finlandais pour avoir une position ferme de la part des Européens en disant qu'il n'est pas question de payer ?

R - Il y a toujours eu un refus de payer dans les prises d'otages et je crois que c'est le cas des autres pays européens. C'est le cas des autres pays européens que je connais, et là les Philippins ne nous ont rien demandé de tel. Pour différentes raisons, les Philippins espèrent maintenant qu'ils ont renoncé à l'action de force à laquelle ils avaient peut-être pensé au début. Suite à nos messages, ils ont renoncé. Ils espèrent trouver une solution par différentes médiations et ce n'est pas pour rien qu'ils changent de médiateurs pour trouver celui qui pourra, à la fois agir en leur nom, et qui soit admis, par les ravisseurs.

Q - Y a-t-il au fil du temps, une stratégie qui se serait affinée au cours de la prise d'otages, l'expérience aidant, y a-t-il maintenant une sorte de protocole de résolution pour ce problème ?

R - Je ne crois pas que l'on puisse dire cela parce que les situations sont trop diverses. Il ne faut pas comparer ce qui avait été la grande prise d'otages des Américains à l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran, l'affaire de nos otages au Liban que personne n'a oubliée, les innombrables prises d'otages dans le Caucase, cette affaire-là, d'autres qui sont arrivées dans telle ou telle région troublée. J'ai passé en revue les différents motifs qui inspirent les ravisseurs, on voit qu'il y en a beaucoup et l'attitude à adopter ne peut pas être exactement la même, sauf une remarque très générale. Lorsque vous avez à faire à des ravisseurs qui font cela pour espérer en retirer un prix ou lorsque vous avez à faire à des ravisseurs qui veulent employer ce levier pour faire mieux connaître leurs revendications, il est certain que si on entre dans cette logique, on l'alimente et on la récompense en quelque sorte et on a de fortes chances de faire durer les choses. Cela ne s'applique pas à tous les cas de figure. Non, c'est trop atypique, sauf un principe que l'on retrouve dans tous les cas, c'est le fil conducteur, c'est préserver la vie des otages. Le réflexe numéro 1 est d'agir par tous les moyens dont on dispose, pour que leur vie ne soit pas mise en péril.

Q - Votre homologue allemand a fait un rêve, il l'a exprimé devant des universités à Berlin, mais pas en tant que ministre à titre personnel. Cela a été applaudi au parlement européen cette semaine, vous avez fait part de l'intérêt de la proposition, il y a deux ministres dans la tribune de Libération qui ont applaudi des deux mains. Avez-vous le même enthousiasme ?

R - Mon rôle n'est pas celui-là. J'ai eu l'occasion de dire que ce débat sur l'avenir de l'Europe à long terme, comme l'a dit M. Fischer était très important car tous les Européens ont maintenant compris que le grand élargissement vers lequel nous allons va modifier de façon substantielle les bases de la construction européenne telle que nous la connaissons. Nous avons commencé à 6 nous sommes aujourd'hui 15, on voit aujourd'hui que cette Europe a du mal à fonctionner, qu'elle doit être vraiment réformée, nous en avons enfin convaincu les autres et ce sera encore plus vrai lorsque nous serons plus nombreux encore. Ce débat est nécessaire et depuis que je suis ministre, j'ai eu l'occasion de dire à plusieurs reprises que le moment était venu de réfléchir aux limites géographiques que nous atteindrons un jour, aux limites institutionnelles. Ayant dit cela, ayant parlé avec M. Fischer de très nombreuses fois sur ces questions, nous avions même mis en place dès novembre 1998 un groupe de travail de collaborateurs proches pour réfléchir à l'Europe à 30 et à ses conséquences, aux initiatives à prendre. Je ne peux que me réjouir de voir que M. Fischer vienne enrichir ce débat dans lequel il y a déjà beaucoup de propositions qui ont été faites par les uns et les autres. Certaines solutions sont très pragmatiques, les autres sont plus théoriques, certaines sont très souples, d'autres sont autour de l'idée fédérale. Il y a deux grandes familles de solutions, la solution pragmatique et la solution fédérale. Je trouve que c'est une très bonne chose.

Notre rôle, le rôle des autorités françaises aujourd'hui, et ce que les Européens attendent de nous, n'est pas d'abord et avant tout de nous livrer à une très intéressante réflexion à haute voix sur ce que sera l'Europe à long terme. Ce que l'on attend de nous, c'est de réussir cette présidence qui approche, c'est-à-dire, concrètement, faire aboutir la Conférence intergouvernementale qui n'a pas pu se conclure en 1997 à Amsterdam, de la conclure sur les réformes institutionnelles car si nous n'arrivons pas à réussir cette CIG, ce n'est pas la peine de parler de l'Europe à long terme.

Q - Joschka Fischer n'enverrait-il pas une torpille pour la présidence française ?

R - Bien sûr que non, je ne vois même pas sous quel angle on pourrait l'interpréter ainsi. Je ne vois même pas pourquoi on pourrait se poser la question étant donné que lui-même insiste beaucoup sur cette réflexion à long terme. A ce moment-là, pourquoi ne dites-vous pas cela de la proposition de Jacques Delors qui a lancé une idée sur la fédération d'Etats nations ? Pourquoi ne dites-vous pas cela sur les idées relancées par Helmut Schmidt et Valery Giscard d'Estaing, sur le fait que l'Euro-11 qui pourrait devenir le noyau dur de l'Europe. Il y a toute une famille de propositions, pourquoi dire cela brusquement sur les propositions de M. Fischer, il y en aura d'autres, j'en souhaite d'autres d'ailleurs. Qu'est-ce qui a stimulé, aiguisé ce débat sur l'avenir de l'Europe ?

Q - Parce que personne n'avait d'idée ?

R - Non, on ne peut pas dire cela, il y a pas mal d'idées au contraire, le débat commence à s'organiser, à se nourrir. Mais ce qui les a récemment stimulées, c'est la décision prise au Conseil européen d'Helsinki en décembre d'ouvrir les négociations avec six pays supplémentaires et d'enregistrer la candidature turque, qui faisait l'objet de discussion longues depuis des années, cela reste d'ailleurs controversé mais cette candidature a été enregistrée, même si la négociation n'a pas commencé. Et brusquement, les opinions se sont rendues compte que nous étions 15 et que l'on pouvait devenir 27 ou 28 ou plus puisqu'il y a de quoi aller jusqu'à 35 ou 36. Il y a une prise de conscience, l'opinion est saisie par ces décisions d'Helsinki même si elles sont préparées depuis des années et des années et le débat se développe et c'est une très bonne chose. Les différents ministres des différents gouvernements peuvent tout à fait, les uns et les autres dire qu'ils se reconnaissent ou non dans cette vision, c'est le débat sur l'Europe à long terme. Mais je le répète, ce que l'on attend de nous, c'est que nous arrivions, pendant notre présidence, même si nous ne pouvons pas nous substituer à tous les autres, à conclure la CIG sur les trois sujets d'Amsterdam et sur les coopérations renforcées qui me paraissent le point commun de toutes les approches et de toutes les avancées pour l'avenir de l'Europe car cela permet aussi bien des combinaisons pragmatiques que des avancées décisives vers l'intégration s'il y a des pays qui le décident vraiment.

Dans l'immédiat finalement, il s'agit de cette présidence qui durera six mois et qui doit conclure sur ces 4 points. Je note d'ailleurs que Joschka Fischer, sans doute suite à des conversations que nous avons eues fréquemment, il y a peu de temps encore aux Açores, a introduit cette idée de coopérations renforcées dont je viens de vous parler comme étant la première étape. Et donc, dans l'immédiat, il n'y a pas d'opposition théorique, abstraite ou théologique entre les différentes conceptions de ce que sera l'Europe dans le long terme.

Q - M. Lamassoure disait au parlement européen, dommage que cette initiative ne soit pas française !

R - Il confond une réflexion à long terme et une initiative à court terme car si le pays qui va prendre la présidence, la France ou un autre, dit que dans la présidence, on met ce sujet à l'ordre du jour, vous verrez immédiatement les Européens se diviser.

Q - Il faut arriver masqué alors ?

R - Ce n'est pas ce que je dis. Il y a le plaisir de la spéculation intellectuelle, de la réflexion à long terme, c'est très utile, mais il y a aussi les responsabilités de la présidence. Le pays qui mettrait un projet de ce type sur la table verrait les pays d'Europe éclater en au moins trois groupes, ceux qui seraient favorables ou très favorables, ceux qui seraient totalement hostiles, et ceux qui ne seraient pas convaincus, gênés mais sans trop le dire. Est-ce la tâche d'un pays président ? Donc il ne faut pas regretter que la France ne fasse pas quelque chose qui la rendrait dans l'incapacité de rendre sa présidence utile à l'ensemble de l'Europe. Mais, il ne faut pas opposer ces démarches, puisqu'en réalité, elles s'organisent plutôt dans le temps, de façon chronologique et consécutive plutôt que de façon antagoniste. Dans l'immédiat, il faut que tous ceux qui veulent que l'Europe soit forte demain nous aident à réussir cette présidence, chez qui c'est loin d'être acquis car les oppositions restent fortes entre les Européens et sur chacun des points.

Q - Il y a beaucoup de pays qui frappent à la porte de l'Europe. Mais il y a des pays sceptiques, un petit pays au c¿ur de l'Europe qui ne veut pas entrer dans l'Union. Dimanche prochain, les Suisses votent à propos des accords bilatéraux avec l'Union. La victoire du oui n'est pas certaine, comment interprétez-vous ce scepticisme, cette défiance des Suisses vis-à-vis de l'Europe. Pourquoi l'Europe n'exerce-t-elle pas un attrait plus grand sur les Suisses ? Pouvez-vous imaginer une Europe sans la Suisse, la Norvège et qu'allez-vous faire en tant que président de l'Union pour attirer un peu plus, pour faire envie ?

R - Il y a déjà treize candidats, nous sommes quinze sans parler de ceux dont j'ai parlé tout à l'heure. Aucun pays n'est obligé d'entrer, nous n'allons pas faire des campagnes pour obliger les pays qui ont décidé de ne pas entrer à entrer malgré eux. C'est une question qu'il faut leur poser. Cela dépend de leurs débats politiques, démocratiques, internes, de savoir s'ils veulent être candidats ou non. Ils ont des raisons pour entrer : ou la candidature est prise en considération dans les conditions que vous connaissez, ou ils ne veulent pas entrer et c'est leur droit le plus strict. Il n'y a aucune raison d'exercer une pression d'autant que nous avons à gérer des problèmes extraordinairement compliqués dans l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui. Nous avons parlé des institutions liées à l'élargissement qui, lui-même, doit être négocié sérieusement pour que cela fonctionne bien ensuite et de beaucoup d'autres projets. De toute façon, il y a un point transversal par rapport à toutes ces interrogations, c'est que pour aller au-delà dans son élargissement, l'Europe doit se réformer et donc cela nous ramène à cette question des institutions, à cette question de la CIG qui se pose tout de suite, d'extrême urgence, bien avant les autres perspectives. Et tous les pays, tous ceux qui souhaitent que beaucoup d'autres pays puissent rejoindre l'Union européenne doivent s'attacher à cette démarche, ne pas dire que c'est trop compliqué, ne pas répéter que l'on ne comprend rien à ce qui se passe dans les CIG, tout cela est absolument fondamental pour la suite car si l'Europe ne marche plus, ce n'est pas la peine de parler d'Europe sociale, ou d'Europe des citoyens, ou d'Europe pour les gens. La priorité aujourd'hui, pour les membres actuels et pour les futurs membres, c'est que l'Europe marche bien.

Q - Vous avez dit qu'il n'appartient pas aux pays qui font la présidence de mettre le débat sur la fédération européenne sur la table. Il l'est, il l'est par votre plus grand partenaire, c'est l'Allemagne. Pensez-vous qu'en France, on est prêt à accepter cette idée ? Combien, à votre avis de pays européens sont-ils prêts à s'engager dans l'aventure dans une fédération européenne ? Et vous parliez d'une solution pragmatique qui semble apporter votre adhésion, c'est-à-dire les coopérations renforcées. Ces coopérations permettent-elles d'avoir des projets très ambitieux, n'est-ce pas plutôt continuer comme fait l'Europe aujourd'hui, gouverner à la petite semaine sans avoir de projet politique, ce qui fait cruellement défaut aujourd'hui, on le voit avec la glissade de l'euro ?

R - Je pense que si Europe manquait de projets et de force, il n'y aurait pas 13 candidats pour y entrer. Il ne faut pas céder à des modes conjoncturelles sur le manque d'attrait et le manque de force. Je rappelle que l'Europe n'a pas mis sur la table la proposition de M. Fischer - il n'y a pas de proposition de M. Fischer - il y a une réflexion personnelle de M. Fischer sur l'Europe à long terme qui commence par une première étape qui est l'assouplissement des coopérations renforcées.

Q - inaudible.

R - Il n'y a pas de proposition allemande sur la table consistant à débattre d'un projet fédéral dans quelque instance que ce soit. Je parle en tant que pays qui va prendre la présidence, je sais que dans la CIG, nous n'aurons pas à débattre de cette question et nous aurons à discuter avec nos autres partenaires, dont l'Allemagne, à propos de la question de la repondération des voix, de l'élargissement du vote à la majorité qualifiée, de la taille de la commission et sur chacun de ces points, l'Allemagne a des positions, elle est dans cette négociation. Ne croyez pas que sous prétexte que l'Allemagne a un ministre des Affaires étrangères qui réfléchit de façon extrêmement intéressante sur Europe à long terme, elle oublie de défendre ses intérêts à court terme qui sont très précis, et elle doit les défendre. Ce qui va nous occuper dans les prochains mois, ce n'est pas de savoir sous quelle forme l'Europe se trouvera dans dix ou quinze ans, ce qui nous occupe maintenant, c'est de savoir si nous arriverons à surmonter ce risque de paralysie européenne. C'est l'urgence d'aujourd'hui, on ne va pas délaisser cette tâche. Nous serions irresponsables en tant que président si nous délaissions cette tâche urgente qui est ce que tous les Européens attendent de nous, y compris les Allemands. Ne voyez pas de contradictions là où les choses s'ordonnent dans le temps autrement. Si on oublie cette perspective temporelle, si on met tout sur le même plan, si on confond ce que sont des positions de négociations et des réflexions à long terme, des positions personnelles et des réflexions gouvernementales, il y aura un embouteillage d'idées, de demandes étatiques, ce n'est pas le cas. Nous sommes ensemble pour réussir la CIG, et les responsables allemands sont animés par l'idée de tout faire pour aider la France à réussir sa présidence. C'est ce qui m'importe aujourd'hui car le 1er juillet n'est pas loin et je le répète, c'est ce que les autres attendent de nous.

Q - Vous venez de parler de la responsabilité de la France avant la présidence de l'Union, est-ce qu'une telle position change votre attitude, celle de la France concernant les sanctions de l'Autriche. Je pose ces questions parce qu'il y a maintenant pas mal de discussions en coulisses, en tout cas à l'intérieur de quelques pays. Le gouvernement autrichien essaie de demander par exemple le remplacement des sanctions par une observation. Quelle est la position de la France sous la présidence actuelle ?

R - La position de la France est que la présidence portugaise a très bien géré cette situation. Nous avons l'intention de la gérer de la même façon. Dans une réunion récente des ministres des Affaires étrangères, une minorité de pays a demandé qu'il y ait une évolution sur ce point mais une majorité pense que cette ligne portugaise doit être poursuivie et pour notre part, nous ne voyons pas de raison, en tant que futur président, qui nous amène à proposer une autre ligne.

Q - Quel est le point de vue de la France dans la perspective d'une possible élection en Italie. Est-ce que d'une façon plus générale, cela ne pose pas un problème. On parle d'élargissement, on voit l'avenir mais il faudrait peut être redéfinir des règles internes ?

R - Sur quel point ?

Q - Jusqu'où un gouvernement peut-il aller dans ces affaires intérieures sans dépasser les frontières de ce qui est commun ?

R - Je ne me livre pas à des spéculations, sur ce qui pourrait arriver dans des pays qui pourraient peut être changer de gouvernement ou de majorité. Je ne peux pas réagir sur des situations imaginaires pour le moment. Pour le reste, j'ai rappelé que nous avons trouvé que la présidence portugaise avait bien géré cette situation et que nous nous inscrivons dans cette ligne. D'autre part, chaque pays membre de l'Union européenne a une situation un peu particulière, et n'est pas comme n'importe quel pays puisqu'aucun pays n'est obligé d'entrer dans l'Europe et que, quand il rentre dans l'Europe, il souscrit à un ensemble de règles. Les acquis communautaires ne sont pas que des règles économiques et commerciales, il y a un soubassement politique, il y a des valeurs et des principes. Il est d'ailleurs prévu dans les traités que s'il y a des violations graves et répétées il peut y avoir des sanctions par rapport à cela. C'est l'article 7.

Q - Est-ce que vous êtes d'accord avec le gouvernement belge qui souhaiterait l'exclusion dans le cadre de la réforme des institutions ?

R - Quand on est dans des Etats de droit, on ne peut prononcer des mesures de ce type que face à des comportements précis. Donc, les Belges ont indiqué une initiative mais je ne sais pas sous quelle forme ils ont réussi à rédiger cela. Comment est-ce qu'on peut, en termes juridiques, définir cet élément là, ce n'est pas évident. Il me semble que dans la situation actuelle, l'Europe et tous les autres ont montré une capacité politique de réaction et de vigilance qui était forte et qui venait très bien se greffer sur les traités et les dispositifs existants. Ce n'est pas une question de perfectionnement juridique, c'est une question politique en réalité qui se pose.

Q - Je voudrais encore revenir à cette question de coopération renforcée puisque c'est un système qui existe déjà mais de quelle façon la France voudrait-elle assouplir ou faciliter les coopérations ?

R - Je rappelle que cette idée de coopération renforcée découle simplement du fait qu'on sera obligé de constater que quinze, vingt, trente, que tous les pays n'auront peut être pas envie de faire en même temps les mêmes politiques. Alors, naturellement les politiques communes demeurent et forcément il y a un tronc commun dans l'Union européenne sinon ce n'est plus de l'Union. Il y a les dimensions marché unique, avec toutes les règles qui vont avec et il y a les grandes politiques communes notamment la politique agricole, les fonds structurels. Il y aura toujours dans l'Union même élargie, même à trente, des politiques communes et en même temps on voit bien qu'il y a beaucoup d'autres domaines où certains pays voudraient pouvoir se grouper pour avoir une action plus particulière. Soit on se réunit pour traiter ensemble un problème, par exemple les riverains de la mer baltique se réunissent par une coopération plus poussée sur cette question. C'est une coopération renforcée entre quatre, cinq pays et cela n'intéresse pas d'autres pays qu'eux-mêmes qui ne sont pas gênés à ne pas être dedans, mais il y a une autre conception de la coopération renforcée qui serait de dire par exemple, nous les pays de l'Euro 11, nous décidons de transformer l'Euro 11 en un noyau dur sur la base de la politique économique qui va être vraiment coordonnée dans ses moindres détails. C'est un exemple.

Q - inaudible.

R - C'est un tout autre débat. Je crois que sur l'affaire de l'Euro 11, en effet, nous avions, nous, Français, fait de bonnes propositions à propos du gouvernement économique et l'Euro a des bases extrêmement fortes et saines. Je crois qu'on peut perfectionner les choses en regardant par exemple ce qui se passe aux Etats Unis parce que dans le système européen personne ne joue tout à fait le rôle de Greenspan ni le rôle de Larry Summers, donc là il y a une dimension politique. Je n'ai pas d'inquiétude de fond mais je pense que là il y a quelque chose qu'on pourrait perfectionner. Je voudrais revenir à la question sur les coopérations renforcées. C'est très important car cela permet deux choses : un travail pragmatique en commun ou alors de véritables avancées vers une intégration très forte y compris les autres projets dont on a parlé tout à l'heure si d'autres pays décident de le faire vraiment. Donc c'est très important, c'est un tronc commun. Ce qui fait que ma conclusion est simple : il faut l'assouplir le plus possible. A l'heure actuelle, les coopérations renforcées existent dans le Traité mais elles sont soumises à tellement de conditions préalables que ça ne marche pas. Personne n'a utilisé cette procédure depuis qu'elle existe. Donc, un des enjeux de la négociation, c'est de l'assouplir.

Q - Monsieur le Ministre, pour revenir à l'affaire de l'Autriche, est-ce que parfois ça ne vous gène pas un peu d'appliquer deux poids et deux mesures : d'un côté vis-à-vis de l'Autriche et du mouvement de Haider et du gouvernement et de l'autre côté de certains dirigeants comme par exemple chinois comme Jiang Zemin qui est reçu tapis rouge, bal en Limousin, Poutine que vous allez voir régulièrement qui sont quand même auteurs de crimes contre l'humanité, de répressions gravissimes au Tibet, en Tchétchénie, j'en passe et des meilleurs, je pourrais vous en fournir des listes qui prendraient toute la soirée et ces malheureux Autrichiens, je ne pense pas que ça puisse être comparé. Comment expliquez-vous qu'il y ait vraiment deux poids et deux mesures ?

R - En ce qui concerne le bal auquel vous faites allusion. Je n'y étais pas, je ne peux pas vous donner de témoignage de première main mais la réponse est simple : l'Union européenne est une construction très originale, je le disais tout à l'heure sur le plan institutionnel, et très originale sur le plan démocratique comme sur tous les autres plans. Il y a donc au sein de l'Union européenne un degré d'exigence démocratique, politique, éthique, qui est propre à cette organisation. Et comme aucun pays n'est obligé d'y entrer en fait, il faut que les pays qui adhèrent à l'Union européenne, comme l'Autriche l'avait fait en le décidant démocratiquement, comprennent que c'est exigeant non pas uniquement en termes de concurrence ou en terme de libre circulation des produits. C'est exigeant sur le plan démocratique. Sur le plan démocratique, le degré d'exigence n'est pas le même. C'est ce qui explique qu'entre nous, tout en respectant naturellement la démocratie, la souveraineté, il y a une sorte de contrat qui justifie qu'on ne puisse pas être indifférent à ce qui se passe chez les uns et chez les autres. On n'est pas dans la même situation que dans les relations internationales en général, où là il faut souvent avoir des relations avec tout le monde pour trouver des solutions aux problèmes.

Q - Une Europe plus proche des citoyens, une Europe plus efficace a dit le Premier ministre récemment. La mission française, c'est certainement de faire mieux que les autres mais l'affaire Rezala prouve que chaque Etat a sa propre règle de justice. Même constat dans beaucoup d'autres domaines ne serait-ce que le vote des étrangers qui est disparate dans chaque pays alors qu'est-ce que la présidence française peut faire dans ce domaine pour qu'il y ait un peu plus d'uniformité des règles ?

R - Voilà quelques années déjà que, compte tenu du degré de développement atteint par l'Europe, on a commencé à avoir des ambitions y compris dans ce domaine et à considérer que dans tout ce qui relève de la justice de la police, du fonctionnement des ministères correspondants, il fallait harmoniser le plus possible. C'est un nouveau domaine d'action de l'Europe qui n'existait pas auparavant. Il y a un groupe qui a développé des règles particulières, c'est le groupe des accords de Schengen. C'est une sorte de coopération renforcée même si cela ne s'est pas fait exactement dans le Traité, donc juridiquement le terme n'est pas tout à fait exact. Il y a une idée générale en Europe d'aller plus loin et d'harmoniser le plus possible, pas forcément d'uniformiser parce que les Européens réagissent mal à l'uniformisation systématique, mais en tout cas d'harmoniser pour qu'il n'y ait plus de contradictions majeures sur les différentes règles en matière d'immigration, de droit d'asile et là vous posez une question sur l'extradition. Donc je ne sais pas comment cette affaire se conclura, mais en fonction du résultat, ce pourrait être l'occasion de relancer une initiative concernant tous les ministres de la Justice des pays des Quinze pour voir comment l'on peut aboutir au même type de disposition pour qu'il n'y ait pas de disparité.

L'Europe n'est pas un grand Etat unitaire, centralisé, c'est une construction, c'est une ambition c'est une progression qui se fait par étape et c'est justement quand arrivera tel ou tel problème que cela nous fournit l'occasion d'aller plus loin. Comme nous avons vu apparaître des questions qui ne se posaient pas auparavant ou qui n'étaient pas perçues comme telles, comme la question de la sécurité alimentaire, elle n'était pas perçue avec la même intensité. La question de la sécurité des transports maritimes n'était pas perçue de la même façon. Il y a des événements qui créent des chocs, qui nous donnent l'occasion de perfectionner, d'aller plus loin. C'est ainsi que nous avançons.

Q - Commet avez-vous trouvé la réaction britannique sur le discours de M. Fischer et pensez-vous que votre idée d'une Europe originale ni une fédération, ni une confédération serait plus acceptable pour les Britanniques que la vision fédéraliste que M. Fischer a donnée ?

R - Je sais en tout cas que c'est ce qui s'est produit jusqu'à maintenant. Si nous avions fait débattre, avant le lancement de la construction européenne, un an avant le traité de Rome, des journalistes distingués comme vous ou des professeurs de droit constitutionnel, des politiciens, ils auraient inventé une Europe assez conformiste, ils auraient repris des catégories existants dans les manuels de droit constitutionnel. Or, ce qui s'est passé depuis 1957 est tout à fait original. La combinaison du rôle des gouvernements et de la Commission qui est à la fois un organe d'exécution des décisions du Conseil et en même temps, un organe qui a un pouvoir d'initiative, la combinaison qui s'est opérée au fil du temps entre les parlements nationaux et le parlement européen, tout cela ne pouvait pas être imaginé, peut-être par des esprits britanniques extraordinairement concrets, mais comme ils n'étaient pas là au début, on ne sait pas. Et si vous aviez procédé de façon théorique en disant à l'avance comment devrait être l'Europe en dessinant une sorte de cathédrale finale, ils auraient certainement fait quelque chose qui n'aurait pas eu la souplesse et l'originalité de ce que nous avons. Historiquement, c'est ainsi que cela s'est passé, c'est ainsi que nous avons progressé.

Q - Pensez-vous que cette formulation d'Europe originale, si on évite le mot fédération ou confédération, serait plus acceptable pour les Britanniques ?

R - Il faudrait être plus précis, c'est plutôt une sorte d'observation générale sur le fait que l'Europe ne s'est pas développée en empruntant des voies classiques. Ensuite, c'est dans le débat concret que nous pourrions savoir ce que la Grande Bretagne accepte ou non. De toute façon, je voudrais vous redire, à tous, que ce débat politique, intellectuel, démocratique sur l'Europe à long terme est très intéressant et il va se développer, j'en suis convaincu. Dans l'immédiat, nous ne sommes pas en train de négocier là-dessus. Dans l'immédiat, nous sommes en train de regarder sur quels sujets nous pouvons étendre le vote à la majorité qualifiée pour rendre les décisions européennes plus faciles. Pour le moment il n'y a pas d'accord car chaque fois qu'il y a un pays qui est prêt à étendre la majorité qualifiée sur un point, un autre dit non. C'est donc compliqué. Nous voulons la repondération des voix parce que l'écart entre les voix des petits pays et celle des grands pays n'est pas du tout représentatif de la réalité, nous voulons élargir, mais évidemment, les pays petits et moyens ne veulent pas, ils ne l'acceptent qu'à certaines autres conditions. Nous voudrions limiter la taille de la Commission. Certains grands pays sont même prêts à abandonner le deuxième Commissaire, dans certaines conditions, si l'accord se faisait sur l'ensemble des autres sujets. Cela avait déjà été débattu à Amsterdam. Tout cela est très lié et très compliqué, plus les coopérations renforcées que nous voulons assouplir au maximum, mais certains pays auront des réticences par rapport à cet assouplissement, vous voyez, c'est cette négociation que nous avons à mener maintenant.

Q - La France serait-elle prête à ne pas avoir de Commissaire ?

R - Il était même arrivé au président de la République de proposer qu'en effet, on descende à dix Commissaires, c'était une proposition tout à fait audacieuse qui a provoqué un immense tollé dans toute l'Europe à l'époque, mais l'idée était fondée sur un raisonnement toujours là. Elle était fondée sur le fait qu'il n'y a pas trente fonctions pour les Commissaires, il n'y a pas trente grands sujets, il y en a une dizaine. Mais aucun pays n'a l'air de vouloir renoncer à son Commissaire, j'ai dit que certains pays pourraient accepter de n'en avoir qu'un, dans certaines conditions, peut-être. Mais la réflexion se poursuit autour de l'idée d'organiser les compétences des Commissaires par blocs, avec des Commissaires principaux et d'autres Commissaires comme nous avons les ministres, les ministres délégués et les secrétaires d'Etat. C'est aussi l'une des formules envisagées. Elle n'est pas conclue. Je comprends que vous soyez très passionnés par le long terme, je comprends, c'est excitant, et en fait, vous avez l'air de considérer que la CIG est déjà conclue. Je tiens à vous répéter que ce n'est pas le cas.

Q - Vous souhaitez la relance du couple franco-allemand, c'est d'ailleurs peut-être l'utilité du sommet de demain ; votre réaction prudente par rapport au rêve allemand ne va-t-elle pas refroidir un peu le climat au-dessus de Rambouillet demain ?

R - D'abord, la rencontre de Rambouillet avait été décidée depuis très longtemps, elle n'a aucun rapport avec le discours de M. Fischer, C'est une rencontre décidée par les autorités françaises et allemandes, quelques semaines avant la présidence française. Il n'y a pas de rapport direct.

Nous allons parler et je m'excuse de donner l'impression de me répéter, mais nous allons parler de la CIG, beaucoup plus que de l'Europe à long terme. Nous parlerons des trois sujets et des coopérations renforcées qui sont le tronc commun vers tous les avenirs possibles. Nous parlerons de beaucoup d'autres sujets, le bilatéral, la charte, de beaucoup de points. Je peux vous dire également que M. Fischer a dit lui-même publiquement et à plusieurs reprises qu'il avait jugé extrêmement intéressantes les conversations que nous avons tous les deux depuis 18 mois. Il le dit dans son discours à plusieurs reprises et je vous dis qu'il avait introduit l'étape des coopérations renforcées parce qu'il a compris quelle était la responsabilité d'aujourd'hui de la présidence française et je peux vous dire que M. Fischer a été extrêmement heureux de ma réaction.

Il me semble percevoir dans votre question une erreur d'analyse quelque part. Ce n'est pas du tout comme cela que nous le vivons et que cela se présente. Nous avons demain une rencontre franco-allemande qui s'annonce très intéressante, qui est la première dans cette configuration depuis trois ans. Je vous ai dit qu'il y avait un ordre du jour sérieux, solide, naturellement, cela n'empêche pas d'avoir un échange intellectuel sur les réflexions à longs termes, mais je l'ai déjà dit, ce grand débat politique sur l'avenir de l'Europe, c'est quelque chose qui appartient à tout le monde, qui ne peut pas être confisqué, qui ne peut pas être conclu par des autorités politiques et personne ne peut dire à lui tout seul, je suis pour ou contre alors que cela engage l'avenir d'un pays tout entier. Pour le moment, nous en sommes dans la phase du débat sur le long terme, il a bien le temps de se développer. Il le faut, nous sommes très loin de la conclusion et nous allons travailler activement avec nos amis allemands pour rassembler nos forces durant la présidence française et pendant la Conférence intergouvernementale pour avoir, d'ici au Conseil européen de Nice, le meilleur résultat possible. Voilà comment nous préparons cette rencontre de demain.

Q - Etes-vous optimiste sur le processus de paix, si on peut encore l'appeler ainsi, on voit bien que M. Barak a des difficultés à résoudre ses problèmes avec les Palestiniens, cela ne marche pas davantage du côté syrien. Dimanche, si le parti des russophones de M. Chtaranski quitte la coalition, il ne disposera plus que d'une majorité relative à la Knesset, 59 sièges sur 120, on sent que M. Barak et son gouvernement sont complètement bloqués.

R - Concernant la paix au Proche-Orient, une assez longue pratique déjà m'a amené à la conclusion qu'il ne faut pas se demander si nous sommes optimistes ou pessimistes, mais il faut être obstiné, tenace et persévérant. Tout doit être fait, tout le temps, pour faire avancer le processus de paix, pour le relancer lorsqu'il est arrêté, pour l'aider lorsqu'il marche et pour l'amener à la conclusion que nous souhaitons naturellement, une paix juste et globale qui permettrait enfin de connaître le Proche-Orient en paix, qui permettrait enfin aux différents protagonistes de travailler ensemble dans cette perspective. Nous ne nous posons pas la question, nous travaillons et nous travaillons d'autant plus que la France est au contact de chacun des protagonistes, ils passent à Paris, nous allons sur place, ils nous envoient des messagers, nous sommes sans cesse informés, nous sommes en liaison étroite avec les Américains et nous nous épaulons, nous nous confortons. Il y a d'autres pays européens qui sont actifs sur ce plan, mais la France a peut-être une position sur ce point un peu particulière. Nous sommes dans l'action. Conjoncturellement, la situation n'est pas très bonne car les choses n'ont pas l'air d'avancer concernant la négociation israélo-palestinienne, elles sont bloquées concernant la relation israélo-syrienne et concernant le Liban, on ne peut qu'approuver Israël qui applique enfin la résolution de 1978 qui lui demandait d'évacuer sans délai le sud Liban, il y a 22 ans, mais en même temps, on ne peut pas ignorer le fait que l'on peut se trouver dans une situation précaire ensuite. La conjonction de ces trois éléments d'incertitude sur la situation politique ou sur la capacité d'arbitrage des différentes autorités politiques des pays concernés amène aussi à renforcer ces interrogations. Sans oublier la situation aux Etats-Unis.

Q - Et M. Barak a-t-il les moyens de sa politique. Il est neutralisé par sa coalition puisque le parti national religieux est parti. Dimanche il risque d'être en majorité relative, et il est également neutralisé par l'opposition, il ne peut plus rien faire.

R - Notre position et notre rôle n'est pas de faire les analyses et de conclure que X ou Y n'est plus en mesure de faire avancer le processus de paix. Notre rôle, tous les jours, est d'essayer de faire avancer les choses. Ils ont une petite marge de man¿uvre, c'est mieux que rien. Nous avons une sorte de morale pratique, il faut faire le mieux possible tous les jours. Bien sûr, nous faisons les analyses comme vous les faites, on voit bien que la conjoncture n'est pas favorable, c'est inquiétant parce qu'il y a eu il y a quelques années un très grand espoir pour la paix au Proche-Orient notamment à partir d'Oslo, cet espoir a complètement changé le climat au Proche-Orient, les anticipations, les comportements des acteurs. Il y a eu ensuite une sorte de dépression avec le gouvernement de M. Netanyahou et une espérance considérable qui est réapparue avec l'arrivée au pouvoir de M. Barak. C'est donc vrai que beaucoup de choses reposent sur lui. Beaucoup de choses dépendent de lui. Nous ne maîtrisons pas tous ces éléments, je peux vous dire simplement que nous sommes obstinés, nous sommes tenaces, la paix au Proche-Orient est dans l'intérêt de tout le monde, pas uniquement des peuples de la région, cela va bien au-delà et nous ne nous sommes jamais découragés, quelle que soit la difficulté. Nous poursuivrons donc.

Q - Vous parlez d'une paix juste et globale et on sait bien que le poids des mots pèse lourd au Proche-Orient et le Premier ministre en a fait les frais malheureusement récemment. A force de répéter ces phrases, puisque cela n'évolue pas, on arrive à un son creux, surtout que ce qui est juste pour les uns peut être injuste pour les autres. Il faut peut-être sortir, avoir une fois encore de l'imagination, la France l'a déjà prouvé plusieurs fois et trouver la solution ou le début d'une solution.

R - La France n'a jamais cessé de faire cela et ce n'est pas parce que les mots "paix juste et globale" finissent par être creux à force d'être répétés sans que cela se produise qu'il faut accepter une paix injuste et partielle. Il faut quand même persévérer. Je crois que la France a vraiment eu un rôle inventif et courageux. Depuis une vingtaine d'années, sur ce sujet, soit elle-même, soit avec ses amis européens, la France a fait beaucoup de choses. Nous avons joué un rôle exceptionnel pour que les Israéliens et les Palestiniens finissent par accepter de se reconnaître mutuellement et de se parler, c'était quand même la base. L'Etat palestinien, c'est la France qui a été le premier grand pays occidental à en parler, depuis le discours de François Mitterrand à la Knesset en 1982. Aujourd'hui, nous parlons d'un Etat palestinien viable, on le dit aux Palestiniens mais on le dit surtout à M. Barak. L'intérêt même d'Israël est que cet Etat soit viable, précisément pour qu'il soit stable et pas revanchard. Nous avons beaucoup travaillé avec les Palestiniens pour les aider à concevoir un Etat qui soit moderne et démocratique et qui soit capable d'assumer ses responsabilités. Nous aidons l'ONU et les experts de Kofi Annan à essayer de s'y retrouver dans les discussions portant sur les frontières exactes entre Israël et le sud-Liban, vous connaissez l'engagement de la France au Liban qui a été constant, avec les présidents Mitterrand et Chirac, vous savez ce qu'avait fait mon prédécesseur sur le Sud-Liban. Nous sommes au contact tout le temps et aujourd'hui, on voit bien que chacun des protagonistes nous parle, vient nous voir, se tourne vers nous, nous demande des choses. Nous pouvons être là, accompagner, être amicaux, nous pouvons être des facilitateurs, nous ne pouvons pas nous substituer à eux.

On peut contribuer à des garanties multiples ensuite, lorsqu'ils franchissent le pas, mais il y a un moment où ils seront face à leurs responsabilités devant leurs peuples et devant l'Histoire. Il y a un moment où cela ne peut pas être fait par le président des Etats-Unis, ni par le président français, ni personne.

Q - Y a-t-il quelque chose de nouveau ? La France peut-elle exploiter la présidence européenne pour faire quelque chose de significatif ?

R - Si nous pouvons faire quoi que ce soit, à n'importe quel moment de notre présidence, en profitant de ce renfort de prestige que donne la présidence européenne, nous le ferons bien sûr, dans la minute qui suit.

Q - Dans un mois et demi, le 7 juillet, les Israéliens doivent théoriquement se retirer du Sud-Liban. Ce retrait unilatéral non négocié suscite une grande inquiétude à Beyrouth, les Libanais ont peur que leur territoire serve à nouveau de champ de bataille entre les Syriens, les Palestiniens d'une part et les Israéliens de l'autre, indirectement. D'autre part, ils se disent incapables de gérer la sécurité sur la frontière et souhaitent que d'autres le fassent à leur place et en particulier la France. Nous avions dit oui, s'il y avait un accord négocié, il n'y a pas d'accord, quelle est notre position ?

R - Lorsque vous parlez du retrait du Sud-Liban, je voudrais rappeler que la résolution 425 n'a pas demandé qu'il soit négocié. On ne peut pas reprocher à un pays à qui on reproche sans arrêt de n'appliquer aucune résolution du Conseil de sécurité d'en appliquer enfin une. La résolution 425 demande le retrait, il ne dit pas qu'il doit être subordonné à je ne sais quoi ou négocié. Ils appliquent une résolution du Conseil de sécurité, très bien et d'autre part, cela crée une situation d'incertitude.

Pourquoi les Libanais seraient-ils incapables de jouer leur rôle, nous ne voulons pas nous résigner à cette idée que le Liban ne peut remplir aucune de ses responsabilités. Nous voulons croire que le Liban, dans la situation nouvelle créée par ce retrait israélien peut jouer son rôle. Je ne dis pas qu'il peut contrôler toute la situation, mais il devrait pouvoir jouer un certain rôle, se montrer disponible par rapport à cela. Et précisément, cela m'amène au c¿ur de la question, celle de la FINUL. Nous avons aujourd'hui 250 hommes dans la FINUL laquelle n'a jamais pu remplir vraiment sa fonction, qui en plus n'est pas au bon endroit, la question se pose et on se tourne vers nous en disant que va faire la France. Nous avons dit depuis le début que c'est une question qui ne concerne pas que la France, il s'agit d'appliquer une résolution du Conseil de sécurité, cela concerne d'abord le Conseil de sécurité. Nous voulons en savoir plus pour décider sur l'attitude qui sera celle des trois pays concernés, la Syrie, le Liban et Israël. Nous voulons en savoir plus sur l'attitude solidaire, je l'espère, des autres membres du Conseil de sécurité et c'est le débat au Conseil, à partir des recommandations de Kofi Annan qui nous permettra d'être plus au clair. Enfin, et c'est un élément qui ne vient qu'après les conditions que je viens d'indiquer, si au bout du compte, la situation était telle que le président de la République et le Premier ministre décident que la France doit être présente dans une nouvelle FINUL, il est clair que nous poserions des conditions sur son mandat, son mode d'organisation, son mode de commandement pour qu'elle soit efficace.

Voilà la situation d'aujourd'hui, tout cela va évoluer très vite, et nous sommes juste à la veille de ces réflexions et de ces décisions.

Q - La Syrie a-t-elle exprimé une position ?

R - La dernière fois que la Syrie s'est exprimée, c'est par la voix de M. Charaa lorsqu'il était venu à paris. Il avait dit pourquoi une force, et contre qui ?

Encore une fois, il ne suffit pas qu'Israël et le Liban souhaitent que la France soit dans cette force, il faut répondre plus précisément aux autres questions que j'ai rappelées. Et c'est aux vues de l'ensemble de ces élément que le président et le gouvernement décideront ce que nous ferons.

Q - Vous avez parlé des conditions mais vous n'avez pas évoqué les conditions de la participation au renforcement des forces françaises au sein de la FINUL. Quelles sont ces conditions françaises d'une part, et d'autre part, il y a eu un condominium qui se gère au Liban. Après le départ prochain de l'armée israélienne, l'armée syrienne ne sera-t-elle pas obligée de se replier elle aussi ?

R - Sur les conditions, je crois que j'ai répondu à votre question. J'ai expliqué quels étaient les éléments sur lesquels nous voulons avoir des précisions pour prendre notre décision. Il y a le débat au sein du Conseil de sécurité, le Conseil doit débattre de l'avenir de la FINUL, décider si c'est le même mandat ou un autre, s'il faut une nouvelle résolution, si l'on travaille sur la même, s'il faut l'augmenter. J'ai dit que, nous Français, pour nous déterminer définitivement sur ce sujet, dans quelques jours, nous avions besoin d'éclaircissements complémentaires sur l'attitude de la Syrie, du Liban et d'Israël et des autres membres du Conseil de sécurité et sur l'organisation de la Force. Ce sont nos conditions. Mais le débat est entièrement ouvert, il n'y a pas de décisions déjà prises.

La question des rapports entre le Liban et la Syrie, relève quand même, d'abord, de la responsabilité des Libanais et des Syriens. Puisque les Syriens passent leur temps à dire qu'ils sont venus au Liban à la demande d'un président libanais, dans le contexte que vous connaissez, à cet égard le retrait israélien crée un contexte mais au départ, les deux choses n'étaient pas liées. L'armée israélienne n'est pas entrée au Liban pour les mêmes raisons qui font qu'un président libanais avait appelé l'armée syrienne que l'armée syrienne est restée. Ce sont des choses différentes mais il y a quand même quelques liens et il est vrai que la situation après le mois de juillet sera différente à cet égard. Je crois que c'est de la responsabilité première des Libanais de poser la question comme vous le faites.

Q - Vous évoquez la construction patiente de la diplomatie française à amener la paix. La dernière visite du Premier ministre au Proche-Orient fait partie de cette action et en quoi spécifiquement il a pu, personnellement, contribuer à cette paix sur laquelle vous travaillez ?

R - Je vois bien la malice qu'il y a dans votre question, mais c'est pourtant très simple d'y répondre. Je crois qu'il a joué un rôle important sur deux points. D'abord, depuis que M. Barak est arrivé au pouvoir, nous essayons de travailler avec lui le mieux possible, comme le font les Américains, ce qui, évidemment, n'était pas possible ou vain lorsque nous avions M. Netanyahou. La relation qui existe entre le Premier ministre et M. Barak est très importante sur ce plan, pour discuter sur le processus de paix, pour dire des choses et c'est un élément qui renforce notre capacité. Celle-ci est fondée sur la confiance que nous avons avec tous les protagonistes, c'est notre force. Précisément, pendant ce voyage, le Premier ministre a beaucoup insisté auprès de M. Barak et il l'a dit publiquement à plusieurs reprises mais cela a été masqué par ces polémiques, à mon sens tout à fait exagérées. Il a dit beaucoup de choses sur l'Etat palestinien, sur la négociation israélo-palestinienne, sur le type d'Etat palestinien qui devait être construit, il a dit des choses assez nettes aux Israéliens, notamment sur la question de la viabilité de l'Etat palestinien. Il a expliqué aux Israéliens qu'ils devaient bouger sur cette proposition. Et lorsqu'il est allé parler devant le Conseil national législatif palestinien, il a longuement parlé de ce que pourrait et devrait être un Etat palestinien démocratique et moderne. Et c'est un élément de la confiance entre Israéliens et Palestiniens. Il est clair que l'accord final sera plus facile si l'Etat palestinien s'oriente dans cette direction. Et lorsqu'il était à Bir Zeit, pour bien monter que votre question n'est en rien gênante, alors même que se préparait cette provocation extérieure autant dirigée contre le président Arafat que contre lui, on parlait de l'Etat de droit. C'est normal, c'est une coopération avec la France depuis longtemps, il y a des étudiants en droit, les étudiants lui disaient qu'ils voulaient bien faire un Etat de droit, mais il faut avoir un Etat. C'est vrai, cela renvoie à la négociation générale israélo-palestinienne. Ensuite, ils disaient qu'ils voulaient un Etat palestinien de droit, nous voulons un Etat palestinien moderne démocratique etc. Il y a eu un débat intéressant, intellectuel, de même entre des professeurs et des étudiants. Je crois que cela a été utile pour nous, pour notre action d'ensemble par rapport aux Palestiniens et aux Israéliens.

Q - En tant que président de l'Association de la presse étrangère, évidemment je tiens beaucoup aux journalistes étrangers, à leur façon de travailler, je sais déjà que, pendant la présidence, grâce à Anne Gazeau-Secret et son équipe, il va y avoir un centre d'accueil pour la presse étrangère et c'est pour nous un motif de satisfaction.

Pouvez-vous nous dire plus sur ce projet, quelle sera la façon d'informer les journalistes étrangers durant cette période de la présidence européenne ?

R - Sur le plan des dispositions pratiques, il y aura une présentation extraordinairement détaillée, et toutes les explications vous montrant dans quelles conditions sympathiques et agréables vos confrères pourront travailler.

Moi, je peux vous répondre sur un plan plus politique et plus général en disant que nous savons très bien que l'information de la presse européenne et de la presse étrangère en général fait partie de façon intrinsèque de nos responsabilités de Président. Et je le pense très sincèrement. Ces questions européennes actuelles sont tellement complexes, les erreurs d'interprétations sont tellement faciles, plus la question des langues, je crois que vraiment la présidence a, dans ses responsabilités de faire comprendre le mieux possible à l'ensemble des Européens ce que nous sommes en train de faire. Ce que nous faisons, ce que nous ne faisons pas, quelles sont les décisions ? C'est typique aujourd'hui, avec cette confusion qui s'est installée, en quelques jours, entre les réflexions sur l'Europe à très long terme et les échéances immédiates. Je pense très simplement que ceux qui se concentrent sur les décisions immédiates ne sont pas moins ambitieux que les autres. Les réflexions ambitieuses n'existent pas si l'Europe ne peut pas avancer aujourd'hui. C'est un exemple mais il y en aura un tous les jours. Quelle est l'analyse de l'euro ? Qu'est-ce que l'affaire de l'Autriche ? Sur l'élargissement, les choses avancent-elles bien ? On lit parfois dans les journaux polonais que, parfois, la France freine l'élargissement ce qui est absolument faux. Mais cela traduit plutôt une sorte d'inquiétude polonaise car la Pologne a du mal elle-même à faire les réformes dont elle a besoin pour avancer. Il y a dix sujets comme ceux-là par jour sur lesquels il faut parler, expliquer, donc il y a la logistique qui est en préparation et qui je crois sera de très grande qualité, et il y a l'état d'esprit politique des dirigeants français qui feront le maximum pour cela.

* * *

Monsieur le Ministre, je tiens à vous remercier, au nom du Presse-club de France pour avoir pris le temps de venir nous parler, de nous expliquer, merci à vous./.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 mai 2000)

Rechercher