Conférence de presse de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, à Varsovie le 12 juin, et interviews à TVP1 le 12 et à "Gazeta Wyborcza" le 14 juin 2000, sur le calendrier de l'élargissement, l'état de l'opinion publique française sur l'élargissement de l'UE (notamment concernant l'extension de la PAC à la Pologne), l'antiaméricanisme et sur les réactions de l'Europe sur l'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite en Autriche. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, à Varsovie le 12 juin, et interviews à TVP1 le 12 et à "Gazeta Wyborcza" le 14 juin 2000, sur le calendrier de l'élargissement, l'état de l'opinion publique française sur l'élargissement de l'UE (notamment concernant l'extension de la PAC à la Pologne), l'antiaméricanisme et sur les réactions de l'Europe sur l'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite en Autriche.

Personnalité, fonction : MOSCOVICI Pierre.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

Circonstances : Voyage de M. Pierre Moscovici en Pologne du 12 au 14 juin 2000

ti : Conférence de presse :

(Varsovie, 12 juin 2000)

Je suis très heureux d'être ici à Varsovie à l'invitation de mon ami Bronislaw Geremek. Nous savons qu'il va quitter ses fonctions de ministre des Affaires étrangères et je veux lui dire qu'il a été un avocat exceptionnel de la Pologne, notamment en France, où sa francophilie aura porté ses fruits.

Le sens de ma visite ici est de souligner que la relation entre la Pologne et la France est effectivement tout à fait particulière dans le cadre de la préparation de l'élargissement.

C'est d'ailleurs la seule visite que j'effectue dans un pays candidat avant la Présidence française, justement pour marquer cette importance.

Devant vous, je voudrais simplement donner un certain nombre d'idées claires.

Première idée, l'élargissement, la réunification de l'Europe, est bien la première priorité de la Présidence française de l'Union européenne. Ne nous y trompons pas.

Nous savons que nous allons être jugés notamment sur la réussite de la réforme des institutions européennes, réforme absolument nécessaire du fait du fonctionnement imparfait des institutions.

Mais nous ne faisons pas cette réforme pour le plaisir, ni tout simplement parce que nous avons des problèmes " mécaniques ". Nous la faisons parce que nous sommes confrontés à une échéance historique, qui est celle de l'élargissement de l'Union aux pays d'Europe centrale et orientale, qui ont longtemps été séparés de nous par le schisme que l'on connaît.

C'est à cela que nous allons consacrer beaucoup de notre énergie avec la perspective de parvenir à Nice à un traité de réforme des institutions européennes qui sera un bon traité car nous ne voulons pas d'un accord au rabais. Nous pensons que les questions à régler sont suffisamment importantes et délicates pour que nous fassions des réformes en profondeur.

Mon deuxième message, c'est pour dire que lorsque nous pensons à l'Europe de l'avenir, à cette Europe à trente qui sera notre bien commun, nous pensons à la Pologne comme y occupant une place tout à fait particulière.

La Pologne est un pays qui a une grande histoire, et aussi un grand présent. C'est un pays qui a une position stratégique tout à fait spéciale dans l'Europe élargie. C'est un pays avec lequel nous avons des liens affectifs à la fois liés à notre passé mais aussi à notre présent et à l'avenir.

Quand nous parlons de l'avenir des institutions européennes avec nos amis allemands, nous faisons une place particulière à la Pologne. Quand nous pensons aux coopérations renforcées, dans l'Europe élargie de demain, nous pensons que la Pologne y prendra part bien sûr.

On comprend donc dans ce contexte, et cela sera la mon troisième message, que nous souhaitions l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne le plus vite possible et que nous entendions y contribuer.

De ce point de vue-là, je voudrais, après Bronislaw Geremek, combattre une idée fausse. Nous ne refuserons pas l'adhésion de la Pologne parce que c'est un grand pays agricole, nous souhaitons l'adhésion de la Pologne parce que c'est un grand pays agricole.

Mais je voudrais que mes amis polonais soient aussi conscients que nous avons un bien commun qui est cette politique agricole commune. Elle est dans notre intérêt. Je parle de la France, je parle de l'Europe, elle est aussi dans votre intérêt. Et c'est pour cela que la reprise de l'acquis agricole doit aussi être une priorité pour la Pologne.

Sous notre présidence, les négociations vont continuer et nous espérons avoir à la fin de cette présidence une vue d'ensemble sur l'élargissement, qui permettra à Nice de dire comment on pourra conclure ce processus.

Q - (Sur la ratification parallèle du Traité de Nice et des traités d'adhésion des pays candidats)

R - La question m'indique que vous souhaitez déjà qu'il y ait un traité à Nice, parce que s'il n'y a pas de traité à Nice, le calendrier aura du mal à être tenu. Nous sommes donc bien d'accord !

Je vous rappelle d'ailleurs que l'Union européenne s'est fixé une date, pour elle-même, qui est d'être prête à la fin 2002, le 31 décembre 2002 ou le premier janvier 2003, à accueillir de nouveaux membres.

Cela signifie aussi bien sûr que sans vouloir fixer de date - parce que cela nous paraît à ce stade prématuré et difficile - nous pensons que les possibilités d'adhésion seront ouvertes à cette date.

Nous utilisons toujours pour la Pologne la formule qui est celle d'une adhésion " le plus vite possible ". Si cette adhésion est possible dès 2003, nous en serons ravis ! C'est aux négociations d'adhésion d'en apporter la preuve.

Si nous nous refusons pour le moment à fixer cette date, c'est parce que nous souhaitons que les choses avancent concrètement et que nous puissions dire, au moment où elles seront arrivées à maturité : voilà comment on finit et quand on finit.

Tout cela pour répondre à votre question. Pourquoi pas ?

Q - (Sur les groupes de pays candidats)

R - Je vous rappelle que nous ne raisonnons plus depuis Helsinki en termes de groupes. Il n'y plus désormais que 12 pays candidats avec lesquels des négociations ont été entamées, plus un pays candidat. Cela dit, entre ces douze pays, s'applique le principe très rigoureux de la différenciation. C'est la logique dite de la régate, tout le monde est sur la même ligne de départ, ce qui ne signifie pas que tous seront sur la même ligne d'arrivée.

Quand nous regardons les négociations à ce stade, nous voyons que la quasi totalité des chapitres est ouverte pour les pays dits du premier groupe, et qu'un grand nombre de chapitres sont provisoirement clos. Nous aurons probablement l'occasion de constater de nouveaux progrès pendant notre présidence.

Les décisions d'Helsinki ne sont donc en aucune mesure un handicap pour les pays qui appartenaient au premier groupe.

Q - Est-ce que le président de la République française Jacques Chirac et le Premier ministre Lionel Jospin considèrent également que l'élargissement est la "première priorité" de la Présidence française de l'Union européenne ?

R - Vous ne pensiez pas que je m'exprimais en mon nom personnel ! Je n'ai pas l'habitude de parler de politique intérieure à l'étranger, mais là je peux vous livrer un secret de cuisine : en la matière, quand il s'agit de la Présidence française de l'Union européenne, nous travaillons complètement ensemble. Et les priorités qui sont celles du gouvernement sont également celles du président et réciproquement.

Vous n'en avez peut-être pas tous ici la perception, mais nous devons communiquer avec notre opinion publique sur toute une liste de sujets importants, des sujets économiques, des sujets sociaux, des sujets sociétaux, des sujets citoyens.

Tout le monde sait bien toutefois que le grand défi de cette présidence est un défi politique. Il s'agit bien, je le répète, de réformer les institutions européennes et de préparer un cadre politique à la grande Union élargie de demain.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 juin 2000)
Interview à TVP1 :

(Varsovie, 12 juin 2000)

Q - Jeudi, Pierre Vimont, ambassadeur français à l'Union européenne, a déclaré que l'Union européenne n'annoncerait pas, cette année, la date de la fin des négociations avec 6 pays candidats. Günter Verheugen a exprimé l'espoir que cette date serait connue avant la fin de l'année. Pourquoi un tel changement ?

R - Il y a quelques semaines, j'ai parlé à mon ami Günter Verheugen, qui est actuellement Commissaire responsable de l'élargissement de l'Union européenne. Son opinion ressemble à la mienne : il est très difficile de fixer une telle date. Si j'étais membre du gouvernement polonais je voudrais que mon pays soit prêt avant le 1er janvier 2003. L'Union voudrait également être prête au 1er janvier 2003. Nous devons donc tout faire pour être prêts à cette date. Cette date cependant n'est pas une certitude, c'est l'objectif à atteindre.

Q - Est-ce que l'élargissement ne sera pas possible avant les réformes intérieures de l'Union et, dernièrement, leur achèvement a été prévu pour l'an 2002. Pensez-vous que ces réformes seront réalisées ?

R - Nous sommes déterminés pour finir les réformes au cours de notre présidence. Le traité serait alors signé en décembre, à Nice. Ensuite, il faudra attendre sa ratification. Je ne crois pas que cela pose des problèmes. Il est donc tout à fait réel que l'on soit prêt à recevoir les nouveaux membres avant la fin 2002. Il en résulte également que la date désignée par la Pologne est réelle.

Q - L'élargissement ne fait pas partie des priorités françaises. Pourquoi ?

R - Je suis venu ici pour assurer mes amis polonais que c'était une fausse interprétation. L'élargissement est une des priorités, sinon la plus importante, et si nous voulons procéder aux réformes institutionnelles de l'Union européenne, ce n'est pas seulement parce que l'Union fonctionne mal mais parce qu'il faut le faire pour rendre l'élargissement possible. Notre principal objectif politique est de créer une Europe unie - élargie, dans laquelle un pays comme la Pologne serait parmi les membres importants. En conséquence, l'élargissement est une des priorités importantes. Penser autrement serait une erreur.

Q - Pouvez-vous promettre ici que l'élargissement restera une des priorités françaises ?

R - On peut dire qu'il en sera ainsi pendant sa présidence. Et je dois ajouter que l'amitié avec la Pologne est aussi une priorité.

Q - Selon les derniers sondages, les Français sont les plus sceptiques envers l'élargissement de l'Union européenne. N'est-ce pas étonnant ?

R - Je ne pense pas qu'il en soit ainsi. Je pense que les Français ne savent pas suffisamment ce que signifie l'élargissement. C'est vrai qu'un tiers seulement est favorable à l'élargissement et que la moitié n'en sait rien. Cela veut dire que notre situation n'est pas la même que la vôtre. L'élargissement est pour vous une perspective qui a son importance historique puisque vous devez entrer dans l'Union européenne. Nous, nous sommes dans l'Union européenne depuis 43 ans. Je pense aussi que les Français craignent que l'élargissement provoque une perte de leur identité et détruise les politiques communes. Nous devons donc les rassurer. C'est notre objectif. Mais, lorsque vous demandez aux Français si la Pologne doit être membre de l'Union européenne, 70 % répondent " oui ".

Q - Selon les derniers sondages 46 % ont dit "non" - nous ne voulons pas la Pologne dans l'Union européenne.

R - 35 %.

Q - 46 % en France, 59 % en Autriche et 49 % en Allemagne.

R - Ceci dépend de la manière dont on pose les questions. Mais la majorité des Français considèrent que si l'Union européenne doit s'élargir, la Pologne doit s'y trouver.

Q - Vous êtes venus en Pologne, invité par le ministre des Affaires Etrangères, Bronislaw Geremek. Comment a-t-on reçu en France le fait que la Pologne a, depuis peu, un gouvernement minoritaire. Ceci peut-il jouer dans le processus de négociations ?

R - Nous ne nous ingérons pas dans les affaires politiques des pays amis. Nous avons, bien sûr, apprécié la coopération avec des personnes comme Bronislaw Geremek ou Leszek Balcerowicz, parce que nous les connaissons, parce qu'ils sont de grands Européens et qu'ils ont beaucoup fait pour leur pays. Mais c'est la politique. Je pense que le consensus politique est suffisamment large pour assurer la continuité de la politique européenne polonaise. Nous faisons confiance aux partis polonais et nous savons que M. Buzek aura assez de force pour gérer les affaires polonaises. Nous espérons que l'Europe restera en dehors des querelles politiques et que la Pologne pourra poursuivre son rapprochement vers l'Union européenne.

C'est pourquoi les Polonais doivent adapter leur législation afin d'être prêts avant 2003. Ainsi, je suis disposé à parler de 2003, mais ceci signifie que la Pologne, également, doit accélérer ses travaux législatifs de reprise de l'acquis communautaire.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 juin 2000)
Interview à "Gazeta Wyborcza" :

(Varsovie, 14 juin 2000)

Q - En présentant le programme de la présidence française de l'Union européenne lors de la seconde moitié de l'année 2000, le Premier ministre Lionel Jospin a considéré la défense européenne, la politique économique, les problèmes sociaux, la réforme institutionnelle de l'Union européenne comme des priorités. Pourquoi, à l'exception d'une mention à la page huit, n'a-t-il pas évoqué l'élargissement de l'Union européenne ? L'élargissement ne serait-il pas une priorité de l'Union européenne ?

R - Je viens de passer une journée en Pologne et ce qui m'a frappé ici, c'est cette impression d'incompréhension. Le ministre Geremek a même parlé d'un "amour déçu". Je suis donc heureux de pouvoir vous faire ici une déclaration d'amour. C'est pour moi d'autant plus facile que je le ressens aussi bien sur un plan personnel - car, comme près d'un million de Français, je suis d'origine polonaise - qu'en tant que responsable politique. Notre histoire commune, notre présent et notre vision de l'avenir nous unissent. Il serait absurde de croire que la France ne veut pas que l'Union européenne s'élargisse, et surtout que la Pologne n'en fasse pas partie.

Pourquoi l'allocution du Premier ministre a-t-elle donc été construite ainsi ? Il faut prendre en considération le fait qu'elle a été adressée à l'opinion publique française qui a ses propres vues quant à la construction européenne, des vues souvent contradictoires d'ailleurs, parfois pleines d'inquiétude. C'est pour cela que nous avons mis en avant des priorités économiques et sociales, la lutte contre le chômage. Nous visons à préparer politiquement l'élargissement de l'Union européenne. Cela doit être clair en même temps. Cela doit être effectué le plus vite possible car nous voulons que vous soyez avec nous le plus vite possible. Lorsque nous parlons de la réforme institutionnelle de l'Union européenne, c'est à cela que nous pensons. Nous pourrions continuer de vivre avec les institutions actuelles. Nous ne les réformons qu'en raison du défi historique de l'élargissement de l'Europe. Je peux le dire aussi bien ici qu'en France : nous serons jugés sur le succès de la Conférence intergouvernementale visant à réformer l'Union européenne et la préparer à l'élargissement.

Q - Nous connaissons votre contribution à la politique française envers les pays méditerranéens. Existe-t-il une symétrie dans la politique de Paris vis-à-vis d'une part, de l'élargissement de l'Union européenne et, de l'autre, en faveur du Maghreb et des pays francophones en Afrique ?

R - Dans les deux cas, il s'agit de pays auxquels nous sommes très liés. Ce sont l'histoire, la communauté de culture et la langue qui nous lient au Maghreb, mais c'est de politique française qu'il s'agit ici. Nous sommes liés plus fortement aux pays candidats à l'Union européenne car c'est avec eux que nous allons partager notre maison commune, l'Union européenne. C'est un projet sans précédent, beaucoup plus important que notre politique vis-à-vis des pays du Maghreb avec lesquels nous ne nous retrouverons jamais dans un espace politique commun, bien que nous soyons proches d'eux, mais d'une façon différente.

Q - Comment la Pologne pourra-t-elle convaincre les Français que l'élargissement de l'Union européenne est nécessaire et utile également pour la France ?

R - Ce ne sera pas facile, car l'élargissement de l'Union européenne est considéré d'une part comme une chose positive et, d'autre part, comme un danger pouvant diluer les politiques communautaires (agricole, de fonds structurels etc¿). Ce sont surtout les hommes et les femmes politiques français qui doivent s'en occuper car il nous sera plus facile de convaincre notre opinion publique. Il faut montrer la volonté de la Pologne de reprendre rapidement l'acquis communautaire, à l'aide des travaux législatifs nécessaires de votre Parlement. D'autre part, il faut dissiper toutes les craintes potentielles des Français, en particulier celles concernant l'agriculture. La présence, au sein de l'Union européenne, d'un second grand pays agricole ne constitue pas un risque mais bien au contraire une chance pour la France. De même, l'existence d'une Politique agricole commune forte au sein de l'Union européenne ne représente pas un danger pour la Pologne.

Vous n'avez pas le droit de sous-estimer ce que vous avez réalisé vous-mêmes, ou contribué à réaliser : "Solidarité", la libération du pays, la chute de l'URSS. Une partie de votre histoire et de la nôtre, à partir des années 80, s'est déroulée à Gdansk. La Pologne a, en Europe, un capital immense de sympathie. J'ai rencontré à Varsovie Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki : ces noms sont d'une grande importance pour les Français, ce qui n'est pas le cas d'autres dirigeants des pays d'Europe centrale et orientale.

Q - D'après le dernier "eurobaromètre", ce sont les Autrichiens, les Allemands et les Français qui se montrent les plus sceptiques quant à l'élargissement de l'Union européenne. Quels sont les arguments des eurosceptiques européens ?

R - Je ne suis pas leur porte-parole.

Q - Nous le savons...

R - Il est évident que nous avons affaire, en France, à des restes de nationalisme, aux "souverainistes". Lors des dernières élections au Parlement européen, les partis eurosceptiques ont obtenu environ un tiers des voix.

Moi-même, je suis optimiste, et je suis venu à Varsovie pour construire quelque chose, non pas pour détruire. Je reprendrais certaines des questions, que se posent environ 50 % des Français, qui sont soit réservés, soit mal informés : comment les 30 pays vont-ils arriver à travailler ensemble au sein de l'Union européenne ? N'allons-nous pas perdre ce que nous avons déjà ? La politique agricole ne sera-t-elle pas supprimée ? Les Français, qui viennent souvent de la campagne ou y ont de la famille, ou bien qui sont eux-mêmes agriculteurs, n'y consentiront sans aucun doute jamais. Il faut les convaincre que la présence de la Pologne au sein de l'Union européenne constituera pour eux un avantage et qu'elle augmentera leur capacité à faire entendre leur voix.

Il y a une chose que nous pouvons évoquer ensemble : nous sommes liés par une communauté de culture, par les mêmes valeurs. En outre, les sondages montrent que la Pologne occupe la première place parmi les pays que les Français voudraient voir au sein de l'Union européenne.

Q - Les Suédois et les Danois nous sont beaucoup plus favorables.

R - Avec toute l'estime que je leur témoigne, je dirais que les Français jouent un rôle non pas plus important mais plus positif pour la construction européenne. Si demain l'Union européenne comptait 40 pays membres, la Suède et le Danemark en seraient sans doute heureux mais la communauté européenne perdrait alors toute sa force. Plus on est contre une Europe forte et pour une construction vague, une Europe difforme, et plus on lance l'idée d'un élargissement rapide, sans condition. Si nous craignons un élargissement rapide, c'est bien pour cette raison.

Q - Les agriculteurs polonais ont cependant peur de devenir des producteurs de seconde catégorie car l'Union européenne a déclaré lors des négociations qu'ils ne seront pas concernés par les montants compensatoires dès le premier jour de l'appartenance de la Pologne à l'Union européenne. Il s'agit ici de solidarité européenne et de montants importants.

R - L'intégration à l'Union européenne signifie la reprise de la totalité de son acquis, y compris dans le domaine de l'agriculture, bien que la question des aides directes constitue une perspective peut-être un peu plus éloignée. La politique agricole profitera à la Pologne car, depuis sa réforme à Berlin l'année dernière, l'Union européenne attache plus d'importance aux fonds structurels. Les agriculteurs polonais en ont besoin. Il serait absurde que la Pologne se retrouve dans le camp des adversaires de la Politique agricole commune.

Q - Sur quoi en réalité porte le débat sur les périodes transitoires ?

R - Nous estimons que leur nombre devrait être le plus restreint possible et qu'elles devraient être les plus courtes possibles. L'intégration à l'Union européenne dès le 1er janvier 2003 n'aurait pas de sens avec des périodes transitoires de 10 ou de 15 ans, concernant, qui plus est, des questions fondamentales.

Q - Quels sont les principales questions litigieuses dans le débat sur l'avenir de la construction européenne ?

R - C'est Joschka Fischer et, avant lui, Jacques Delors, Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt qui ont posé les questions-clés : demain, l'Union européenne comptera 30 pays, nous le voulons, c'est un grand défi politique, mais comment, dans un groupe si grand, maintenir la cohérence, la faculté de prendre des décisions ? A quoi une telle Europe nous servira-t-elle, de quelles valeurs s'agit-il et comment cela doit-il fonctionner ? Cela ne plaît pas à tout le monde, certains profitent de l'occasion pour lancer l'idée d'une Europe ressemblant à un grand marché commun.

Je pense que le texte de Fischer est intéressant et important. Nous ne sommes pas obligés de partager ses opinions. Les Polonais, à l'instar des Français, ne sont fédéralistes ni par leur tempérament, ni par leur histoire. Nous serions heureux de pouvoir lire une réponse polonaise aux propositions de Fischer car ce n'est pas seulement un débat français ou allemand. Ce débat vous concerne également car vous allez bientôt faire partie de l'Union européenne et vous y serez un grand pays.

Q - Lorsque, dernièrement, j'ai discuté à Paris avec mes amis que je connais depuis 30 ans, avec des hommes politiques et des intellectuels français, j'ai perçu chez eux une tendance à un "anti-américanisme primaire". Pourriez-vous expliquer quelles en sont les sources ?

R - Je ne partage pas votre opinion à ce sujet. Les relations vis-à-vis des Etats-Unis sont complexes en France : ce sont nos amis, nos alliés, nous sommes ensemble dans l'OTAN, ils nous ont libérés...

Q - ...Nous n'avons pas eu cette chance-là.

R - ... Nous avons ensemble, envers eux, une dette de reconnaissance. La France, au début des années 60, a décidé, avec le général de Gaulle, de mener une politique indépendante des Etats-Unis. Lorsque de Gaulle a fait sortir la France des structures militaires de l'OTAN, nous avons eu une crise. Mais nous n'avons pas de crise aujourd'hui et notre politique est beaucoup moins " antiaméricaine " qu'il y a 30 ou 40 ans.

Q - La politique - oui, mais il s'agit des milieux intellectuels.

R - Vous évoquez plutôt les réactions de certains groupes sociaux, orientées non contre les Etats-Unis mais contre la globalisation, contre les excès de l'économie de marché, contre une américanisation de la vie sociale. Nous luttons en France, comme vous en Pologne, pour une certaine vision de notre culture, de notre agriculture, nous n'acceptons pas de considérer tout cela dans des catégories de marché. Nous voulons garder notre modèle, en même temps français et européen. D'où ce débat intellectuel qui peut paraître antiaméricain.

Prenons, par exemple, la politique de défense. Ce que nous faisons en Europe n'est pas hostile vis-à-vis de l'OTAN mais constitue un complément important pour l'Alliance, pour que nous puissions agir contre des dangers tels que celui du Kosovo. Nous ne sommes pas d'accord pour que le monde soit " américanisé ". Avant 1989, il y avait deux superpuissances, c'était l'équilibre de la terreur. Ensuite, nous avons vécu la chute de l'URSS et une seule superpuissance est restée sur place. Nous ne sommes pas d'accord avec cet état de choses. Nous déclarons pouvoir construire ensemble une nouvelle superpuissance, une superpuissance des valeurs, de la paix, de l'économie, de la politique, qui s'appellera Europe. Cela aura lieu non pas selon l'ancienne logique de confrontation des systèmes mais selon une logique d'enrichissement réciproque, avec les Américains.

Q - L'Europe a très vivement réagi à l'entrée du parti de Jörg Haider au gouvernement de l'Autriche, beaucoup plus vivement qu'à la présence des communistes dans divers gouvernements. Que répondez-vous aux hommes politiques de droite qui affirment que dans certains cas des normes différentes ont été appliquées et que par exemple les communistes staliniens sont beaucoup plus acceptables que le Parti de la Liberté ?

R - Pour commencer, je dirais que les communistes staliniens, il faudrait aujourd'hui pour les trouver - et cela, entre autres, grâce à votre action, - les chercher à la loupe. Ils ne sont nulle part au pouvoir.

Q - Et en Italie ?

R - Ils ne font pas partie du gouvernement, ils ont déjà entraîné la chute d'un gouvernement. Les communistes italiens se sont divisés en sociaux-démocrates de gauche et en staliniens, avec qui il est impossible de coopérer. Au Portugal, par exemple, nous avons eu une situation semblable, où nos amis de gauche n'ont pas voulu coopérer avec les communistes.

De plus - et je me rends compte que je ne suis pas impartial sur ce point car je suis un homme politique de gauche et je sais que François Mitterrand s'est entendu avec les communistes en 1981, bien que les communistes aient perdu de fait les élections, il ne s'agissait que d'une tactique permettant de les neutraliser - je considère qu'il y a une différence fondamentale entre le nazisme et le communisme : c'est l'Holocauste. Ce qui me choque le plus dans le parti de Jörg Haider, ce n'est pas qu'il soit d'extrême droite mais qu'il soit xénophobe et qu'il n'ait pas pris une position claire face au passé fasciste. Lorsque Haider loue la politique d'emploi du IIIe Reich, lorsqu'il parle des membres des Waffen-S.S. comme des gens dignes d'estime, lorsque, cela a eu lieu la semaine dernière, un des militants importants de son parti explique sa politique en utilisant d'anciens slogans S.S., je considère que ces gens-là n'ont pas des idées claires dans leur tête. Tout cela doit être interdit au sein de l'Union européenne comme contraire à nos valeurs. Une ligne claire devra être tracée. La droite ou la gauche peuvent gouverner avec qui elles veulent, mais certaines valeurs et certaines nostalgies ne peuvent pas avoir lieu en Europe, cela concerne également l'Europe élargie de demain. Il n'est pas question qu'un parti antisémite fasse partie d'un gouvernement.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 juin 2000)

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