Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à France 2 le 21 juin, conférence de presse (conjointe avec M. Jaime Jose Matos Da Gama, ministre portugais des affaires étrangères) le 23 juin et déclaration à l'hebdomadaire portugais "Expresso" le 24 juin 2000, sur la présidence portugaise de l'UE, la présidence française et la réforme des institutions de l'UE ainsi que les relations bilatérales entre l'UE et l'Autriche. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à France 2 le 21 juin, conférence de presse (conjointe avec M. Jaime Jose Matos Da Gama, ministre portugais des affaires étrangères) le 23 juin et déclaration à l'hebdomadaire portugais "Expresso" le 24 juin 2000, sur la présidence portugaise de l'UE, la présidence française et la réforme des institutions de l'UE ainsi que les relations bilatérales entre l'UE et l'Autriche.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Interview à France 2 le 21 juin :

Q - Vous revenez du Portugal avec un accord où l'Autriche a rejoint les autres pays dans le domaine de l'harmonisation de la fiscalité et de l'épargne. Un sujet a ému et dominé : l'affaire de Douvres, cette terrible mort de 58 immigrants. Y aura-t-il des mesures de sécurité, en Europe, dans chaque pays, du concret rapidement ?

R - La première chose à dire est que les gouvernements peuvent d'emblée, à leur niveau, prendre des mesures supplémentaires contre l'immigration clandestine. Le vrai risque est celui-ci : il y a 6 milliards d'habitants sur la planète. Enormément d'entre eux vivent plus mal qu'en Europe qui, elle-même vit dans des conditions extraordinaires de prospérité, de sécurité. De plus, la croissance repart et donc cela attire. Nous avons l'intention de créer et de bâtir une politique européenne harmonisée sur ces plans. Le Premier ministre a d'ailleurs annoncé, hier, qu'il allait demander tout de suite à Jean-Pierre Chevènement d'ajouter ce sujet à une réunion des ministres de l'Intérieur prévue au mois de juillet sous notre présidence. Ils vont donc voir ensemble ce qui peut être fait en urgence pour avancer vers cette politique européenne harmonisée et commune d'immigration.

Q - La France seule peut-elle faire quelque chose à ses frontières ?

R - Pas spécialement la France, elle n'est pas en cause, mais chaque pays de l'Union peut tout de suite agir parce que c'est une affaire d'immigration clandestine qui est entretenue par des réseaux de passeurs qui s'enrichissent sur la misère du monde. Il y a des jeunes gens qui viennent de toutes sortes de régions déshéritées, qui sont prêts à n'importe quoi pour rentrer. C'est pour cela que nous sommes obligés de dire - pas du tout par égoïsme mais pour éviter des drames - qu'il faut contrôler l'immigration et laisser entrer les gens qui remplissent les conditions pour ne pas arriver à ces situations extrêmes. Chaque gouvernement de l'Union aujourd'hui peut le faire mieux. Et aussi par chaque pays-candidat car les clandestins sont passés par un des pays d'Europe centrale.

Q - C'est un avertissement aux candidats ?

R - Ce n'est pas un avertissement cela fait partie de la négociation. Je sais bien que pour eux c'est compliqué aussi, mais il faut que les pays-candidats sachent que dans la reprise de ce qu'on appelle "les acquis communautaires" dans la négociation, il y a le fait de hisser leur législation, leur administration, leurs services spécialisés jusqu'à une capacité de participer à cette politique européenne commune de demain. Tout cela nous allons l'accélérer sous notre présidence.

Q - Les Quinze n'ont pas la même législation sociale. Donc, là aussi, on va modifier, accélérer ?

R - Les Quinze sont des pays différents sur tous les plans. On l'a vu aussi au plan judiciaire avec l'affaire Rezala récemment. Nous allons vers des politiques harmonisées. Nous avons fixé ce cap. Il y a eu des conseils européens spéciaux sur la plupart de ces sujets sensibles. Nous avançons. Evidemment quand il faut franchir un pas - on vient de le voir avec l'affaire fiscale - il y a des résistances terribles des pays qui ont des traditions différentes, des législations différentes.

Q - Est-ce que cela concerne l'Autriche ?

R - Il y a plusieurs autres pays pour lesquels c'est très sensible. Sur ce plan, l'accord est un petit progrès mais qui n'est pas suffisant.

Q - Certains disent que c'est un accord de façade parce que finalement cela ne sera applicable qu'en 2005, donc très tard. Cela ne va pas aller vite.

R - Non, on ne peut pas dire que c'est un accord de façade. Il y a beaucoup de cas où finalement on tranche par des solutions qui donnent un peu de temps pour s'adapter aux pays qui ont des situations trop différentes par rapport aux autres. Il y a toujours des périodes de transition. Nous l'avons pour les pays-candidats qui veulent rentrer, nous l'avons entre nous sur des accords de ce type. Le fait qu'il y ait un délai n'est pas choquant. Quand le Premier ministre a dit que ce n'était pas suffisant c'est que, pour le moment, le compromis ne porte que sur des échanges d'informations fiscales. C'est pour faire en sorte que l'on ne puisse pas frauder en jouant de la législation d'un pays par rapport à l'autre. Il faut donc qu'il y ait harmonisation.

Q - Pour qu'il y ait harmonisation fiscale, il fallait que l'Autriche fasse l'effort d'accepter la levée de son secret bancaire pour les personnes extérieures, à terme. Est-ce que cela permettra aux autres pays d'accepter de lever les sanctions contre l'Autriche ?

R - Ce sont des sujets tout à fait différents. Il n'y a pas de lien entre les sanctions, c'est-à-dire le gel des relations bilatérales avec l'Autriche, compte tenu de ce gouvernement, et puis cette affaire, car l'Autriche a toujours eu cette position. C'est donc indépendant de son gouvernement actuel par rapport à cela. Sur d'autres sujets, ce sont d'autres pays qui s'arc-boutent, qui ont du mal à s'adapter. Sur l'affaire autrichienne, le président de la République a indiqué que nous trouvions que la présidence portugaise avait bien géré cette question, et que nous avions l'intention de rester dans cette ligne. C'est la position du Premier ministre aussi. Mais monsieur Guterres, le Premier ministre portugais, a annoncé qu'il ferait sans doute des propositions, qu'il prendrait peut-être une initiative à ce sujet.

Q - Il ne lui reste que quelques jours ?

R - Il reste jusqu'à la fin juin. Nous ne prenons la présidence que le 1er juillet. Je ne pourrais donc dire que ce qui a été dit hier, qui est que s'il fait des propositions, on verra bien en quoi elles consistent.

Q - Pendant la présidence française des choses peuvent changer vis-à-vis de l'Autriche ? Vous-même, personnellement, vous seriez assez favorable à ce qu'il y ait une levée de sanctions ?

R - Non, cela ne se présente pas ainsi, parce que nous avons dit à plusieurs reprises que notre ligne était de poursuivre dans la ligne portugaise. Les Portugais ont bien géré cette affaire compliquée. Ils l'ont géré avec doigté. Donc nous allons voir ce que proposent les Portugais, nous n'avons annoncé aucune initiative française. Simplement le président de la République a dit que, si le Premier ministre portugais faisait une proposition, eh bien il l'examinerait. Je ne peux pas la commenter parce que j'en ignore totalement le contenu à ce stade.

Q - La présidence française sera marquée par la réforme des institutions. C'est un vaste chantier. Il y a des pays qui veulent entrer. Il faut changer le système, les institutions ? Qu'est-ce qui sera le plus dur à changer dans les six mois qui viennent ?

R - Juste un mot pour dire que, dans la présidence française nous avons des objectifs très importants : croissance, emploi, Europe des citoyens. Ce qui se décompose en de très nombreux sujets allant de la sécurité alimentaire jusqu'à l'harmonisation des diplômes. Mais le sujet le plus compliqué qui s'impose à nous, qui est là - on n'a pas le choix de le traiter ou de ne pas le traiter : c'est la réforme des institutions, décidée parce que l'Europe a du mal à fonctionner, qu'avec l'élargissement cela va aller de mal en pis. Nous devons travailler.

Dans la réunion du Portugal, nous avons décidé d'ajouter un quatrième sujet qui nous paraît très important, aux trois sujets qu'on traitait déjà dans cette conférence, dans cette négociation. Le quatrième sujet c'est ce qu'on appelle en jargon "les coopérations renforcées." C'est ce qui permettrait à un petit groupe de pays, sur tel ou tel sujet, demain, d'avancer plus vite que l'ensemble des pays. Car plus on va s'élargir, plus on aura des problèmes du type que nous avons actuellement avec le problème fiscal.

Q - Vous publiez " Les cartes de la France à l'heure de la mondialisation " dans lequel vous parlez d'Europe à géométrie variable et non pas d'Europe à deux vitesses. C'est justement pour illustrer cette coopération renforcée, au cas par cas, selon... ?

R - C'est une façon de dire que, par le passé, déjà, beaucoup de choses en Europe ont progressé parce que des petits groupes de pays, dans un domaine donné - par exemple, sur la monnaie, au début, ou dans les accords de Schengen, concernant les circulations, l'immigration, les visas, etc., ou quand on a réalisé des programmes type Airbus - beaucoup de progrès se sont faits car un groupe de pays a voulu avancer plus loin que les autres. Mais ce n'est jamais devenu vraiment à deux vitesses parce que ce ne sont pas des catégories fixes. Ce mouvement est toujours resté ouvert. Mais le mouvement est souvent parti d'un petit groupe de pays. Par exemple sur la défense européenne, nous avons relancé le mouvement depuis 1998. Pourquoi ? Parce que la Grande-Bretagne et la France se sont rapprochées. Elles ont trouvé une position de synthèse qui permet d'entraîner les autres. C'est plus compliqué de dire : "On va avancer tous ensemble, à quinze." Le jour où on sera trente, vous imaginez la complexité ! Voilà, c'est pour cela que je rendais cet hommage historique à "la géométrie variable" mais ce n'est qu'une des solutions pour l'Europe de demain. Dans le grand débat d'aujourd'hui, d'autres solutions sont envisagées. Il faut toutes les examiner.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 22 juin 2000)
Point de presse conjoint avec M. Jaime Jose Matos Da Gama, ministre portugais des affaires étrangères le 23 juin :

Nous venons, Monsieur Gama et moi-même, d'avoir un déjeuner de travail qui m'a permis de lui rappeler à quel point j'ai trouvé remarquable le travail de la présidence portugaise, qui n'est pas terminé, puisque la présidence dure jusqu'à la fin du mois de juin. C'est une présidence qui a réussi à imprimer sa marque à l'activité de l'Union, notamment avec le Conseil européen de Lisbonne qui fera date et auquel nous nous référerons longtemps, en ce qui concerne les politiques de croissance, d'emploi et tout ce qui est modernisation et politique de l'information. Mais c'est une présidence qui a su aussi dénouer plusieurs problèmes qui étaient délicats, comme la question fiscale, comme aussi le premier sommet Europe/Afrique et ce bilan sera riche d'opérations menées à bien. Il y a aussi d'autres grands sujets qui ont progressé, qui doivent encore connaître leur conclusion ou leur dénouement. Nous y reviendrons à partir de début juillet. C'était donc un déjeuner également consacré à la bonne coordination entre les deux présidences et à la bonne passation des responsabilités, puisque nous nous relayons les uns après les autres pour qu'au total l'Europe progresse. J'exprime encore une fois toute la considération que nous éprouvons par rapport à la façon dont cette présidence a accomplit sa tâche.

(¿)

Q - Pouvez-vous expliquer, Monsieur Védrine, quelles seront les priorités après le 1er juillet ?

R - Malheureusement, je ne vais pas vous faire une conférence sur les priorités des objectifs de la présidence française, elles ont été exprimées par le Premier ministre longuement à l'Assemblée nationale, le président de la République en a parlé dans plusieurs interventions, nous l'avons dit dans plusieurs réunions déjà, elles sont très connues : il y a la croissance-emploi-innovation, tout ce qui relève de l'Europe des citoyens, mais cela se décompose en de très nombreux chapitres particuliers que je ne vais pas reprendre maintenant, et il y a naturellement la nécessité de rendre les institutions européennes plus efficaces, à la fois parce que c'est un besoin pour tout de suite, et parce que cela permettra l'élargissement et nous permettra de respecter la date que nous nous sommes fixé à nous-mêmes, qui consiste à être prêts à accueillir les pays candidats qui seraient les premiers à partir de 2003. Donc voilà les grandes orientations mais je ne vais pas les reprendre toutes en détail.

Q - Vous avez déclaré dans une interview au FIGARO ne pas exclure le recours à des quotas pour mieux contrôler l'immigration. Cela annonce-t-il une initiative française dans ce domaine ?

R - Il n'y a eu aucune interview de ma part au Figaro, c'est une phrase qui était sortie de son contexte, dans le cadre d'une longue émission de France-Culture, et qui n'a pas du tout la signification qui lui a été donnée par le Figaro. Il n'y a aucune initiative française dans ce domaine, il y a simplement la décision prise à Feira, à l'issue du Conseil européen, notamment compte tenu de la tragédie de Douvres, d'accélérer la mise en place des conclusions du Conseil européen de Tampere, qui avait été consacré à toutes ces questions d'asile, d'immigration, de maîtrise des flux migratoires, et c'est ce que nous avons l'intention de faire sous notre présidence. Dès Feira, M. Jospin avait indiqué qu'il avait demandé à
M. Chevènement, qui présidera une réunion des ministres de l'intérieur de l'Union fin juillet, de mettre à l'ordre du jour l'accélération de la mise oeuvre des mesures de Taempere.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 juin 2000)

Déclaration à l'hebdomadaire portugais "Expresso" le 24 juin :

Une importante étape dans l'Europe sociale

Le Portugal vient de conduire l'Union européenne pendant six mois avec une clairvoyance et un très grand professionnalisme, reconnu par tous.

Le Conseil européen de Lisbonne sous la présidence de M. Guterres a constitué une étape importante pour l'Europe économique et sociale, en créant une dynamique vers le plein-emploi.

Le Portugal a également affirmé avec beaucoup d'autorité la place de l'Union dans le monde, où M. Gama l'a souvent représentée avec talent. Le Sommet entre l'Union européenne et l'Afrique a notamment consacré l'importance de nos relations avec les pays africains.

Au moment où la France s'apprête à lui succéder à la tête de l'Union, je souhaite rendre hommage au travail remarquable accompli par le Portugal, conforme à sa réputation, et que pour notre part nous nous efforcerons de poursuivre.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 juin 2000)

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