Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à RTL le 1er juillet 2000, sur les risques de prises d'otages dans les pays à situation politique instable et sur les négociations pour la libération des otages de Jolo aux Philippines. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à RTL le 1er juillet 2000, sur les risques de prises d'otages dans les pays à situation politique instable et sur les négociations pour la libération des otages de Jolo aux Philippines.

Personnalité, fonction : , , FLEUTIAUX Brice, VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Brice Fleutiaux - Bonjour, Monsieur le Ministre !

R - Le Ministre - Bonjour, Monsieur Fleutiaux, je suis heureux de vous entendre, libre¿

Q - Brice Fleutiaux - Eh bien, merci beaucoup. Avant, je tenais à vous remercier pour toute l'action du Quai d'Orsay, pour ma libération mais bon, enfin aujourd'hui, l'affaire Brice Fleutiaux est terminée et s'est bien terminée et j'aimerais donc que nous parlions un peu des otages de Jolo et, à travers eux, du phénomène de kidnapping qui se développe dans le monde actuellement. Alors, je vais vous poser quelques questions, si vous me le permettez. J'aimerais d'abord savoir pourquoi le commerce du kidnapping s'est développé de manière assez intense, ces dernières années, d'après vous ?

R - Le Ministre - Je crois qu'il y a beaucoup de régions, dans le monde, dans lesquelles les drames naissent, non pas parce que les Etats sont trop forts comme on le croit en occident, il y a une Idéologie ultra libérale individualiste à ce sujet, mais parce que les Etats sont souvent trop faibles et incapables d'assumer des fonctions de base, de sécurité, d'ordre public au bon sens du terme. Je parle même d'Etats démocratiques, naturellement, il ne s'agit pas de souhaiter des Etats répressifs mais des Etats capables, comme dans d'autres pays d'Europe occidentale. Donc, il y a des drames qui naissent de la décomposition des Etats, de l'implosion des Etats alors que dans le même temps, il y a le développement croissant du tourisme et, d'autre part, des voyages professionnels dans lesquels je range les catégories des journalistes. C'est d'ailleurs pour ça que le Quai d'Orsay qui est, professionnellement disons, au centre de tous les efforts qui doivent être faits quand il y a ce type de tragédie, a développé sur Internet un site qui s'appelle "conseil aux voyageurs" que nous essayons de tenir à jour constamment, en temps réel, pour indiquer quelles sont les zones dangereuses, dans lesquelles il y a des guérillas, des mouvements indépendantistes ou du simple racket. Il y a aussi des populations qui enlèvent les gens pour les revendre ou, alors, c'est pour des conflits de pouvoir, de territoire, pour les monnayer en échange de prisonniers qu'ils veulent libérer. Il y a tous les cas de figure et, malheureusement, ils ont plutôt tendance à se développer. Donc, il faut savoir que nous vivons dans nos pays occidentaux, dans des pays qui sont plutôt l'exception que la norme.

Q - Brice Fleutiaux - D'accord. Mais donc, vous parliez du site qu'a mis en place le ministère des Affaires étrangères, que j'ai consulté, mais est-ce le seul moyen de prévention ?

R - Le Ministre - Non, bien sûr que non ! J'en parlais comme une indication utile pour les touristes. Il y a des gens comme ces malheureuses personnes qui ont été prises en otage, dans une partie totalement incontrôlée par le gouvernement central du sud des Philippines, ces gens-là étaient partis faire de la plongée dans un site paradisiaque de la Malaisie. Donc, évidemment, ils ne pouvaient pas imaginer cela une seconde. Donc nous, nous essayons de réduire le risque que peuvent courir des touristes qui vont dans des endroits de découvertes, un peu hors des sentiers battus, ce que je comprends très bien. J'ai beaucoup parcouru le monde, même avant d'être ministre et dans d'autres conditions et je comprends ça. Simplement, notre rôle à nous est d'essayer de réduire ce risque. Après, la question des journalistes ou des photographes comme vous l'êtes, c'est encore autre chose. Evidemment, certains ont à prendre des risques professionnels, nous le savons bien. Quand, malheureusement, il y a des prises d'otages, il se passe, pour les otages des Philippines aujourd'hui à Jolo, ce qui s'est passé pour vous, c'est-à-dire dès le premier instant, il y a une cellule de crise qui est organisée au Quai d'Orsay autour de mon directeur de cabinet, avec la direction compétente des Français à l'étranger, avec les ambassades compétentes. Un point est fait chaque jour, avec toutes les informations disponibles et nous essayons de voir, au cas par cas, quelle est la meilleure façon de procéder et, notamment, les erreurs qu'il faut éviter. Dans le cadre des Philippines, ce qui nous inquiétait, c'était la volonté de l'armée philippine de reprendre le contrôle par la force parce que, compte tenu du contexte de lutte pour l'indépendance, c'était très tentant pour le gouvernement des Philippines. Donc, notre action, disons des 15 premiers jours a été, en liaison avec les Allemands et les Finlandais, de tout faire pour qu'il n'y ait pas cet assaut, pour préserver leur vie, parce que sinon, cela aurait mal tourné. Je crois que nous avons atteint ce premier objectif, nous avons envoyé M. Solana et il y a eu des appels au plus haut niveau, président, ministre etc. Cela ne donne pas la libération mais cela a évité que les choses tournent mal.

Q - Oui, Monsieur le Ministre, simplement, les ravisseurs ont annoncé hier qu'ils allaient interdire l'accès aux médicaments, pour les otages des Philippines. Est-ce qu'on n'a pas le sentiment que, petit à petit, en fait, ils accentuent la pression sur les gouvernements occidentaux et qu'est-ce que l'on peut répondre à cela ? On a l'impression qu'on ne peut rien répondre pour l'instant ?

R - C'est une prise d'otage, ce n'est pas une négociation internationale entre gens qui jouent les mêmes règles du jeu. Et, manifestement, ce mouvement, dans lequel il y a, à la fois de l'indépendantisme, des combats à caractère plus religieux, culturel ou idéologique et puis, en même temps, du simple racket, emploie tous les moyens pour essayer de faire peser une pression plus forte sur le gouvernement des Philippines et pour essayer d'extorquer plus en échange. Nous, nous sommes arrivés à la conclusion après avoir tout examiné, que la moins mauvaise façon de procéder, c'était d'agir par le gouvernement philippin, qui agit par les autorités régionales et de rester au contact de ces autorités. Tous les jours, il y a une concertation à Manille, par nos ambassadeurs, nos envoyés spéciaux. A chaque occasion, nous faisons passer des messages. J'étais à Berlin il y a quelques jours avec Joschka Fischer et un représentant finlandais et nous faisons pression pour que les négociations aient lieu parce qu'il ne faut pas que les choses s'arrêtent. Mais nous ne pouvons pas, de loin, dans une zone totalement incontrôlée par les Philippins, donc a fortiori par nous, nous ne pouvons pas, malheureusement, intervenir directement, sinon ça serait fini depuis longtemps. Vous savez, la priorité absolue, c'est que les otages, au bout du compte, même si c'est horriblement pénible, même si c'est long et même si les familles, auxquelles nous pensons tous les jours, souffrent bien sûr dans ces situations, c'est que les otages sortent sains et saufs. Je crois que tout le monde est d'accord là-dessus.

Q - Brice Fleutiaux - Monsieur le Ministre, il y a eu un otage malaisien de libéré ces derniers jours et là¿

R - Le Ministre - Il y a énormément d'otages dans cette région, il y en a qui sont pris, libérés¿

Q - Brice Fleutiaux - Enfin, un des 21 otages je parle, donc¿

R - Le Ministre - Je crois qu'il a été libéré parce que c'était le seul musulman croyant.

Q - Brice Fleutiaux - Mais en fait, le chef Galib Andang, a dit aussi que, lui préférait négocier directement avec les gouvernements des pays des différents otages et que les choses iraient plus vites. En fait, ils ne veulent pas forcément passer par le gouvernement philippin ?

R - Le Ministre - Naturellement, puisqu'ils veulent voir reconnaître leur indépendance. Donc, il y a une stratégie de racket et il y a une stratégie politique en même temps. L'analyse que les Finlandais font, que nous faisons, que les Allemands font, et notre analyse, c'est qu'ils veulent évidemment opposer les différents gouvernements entre eux, les faire rentrer dans une négociation qui est, de toute façon, toujours refusée. Il n'y aura pas plus de négociation qu'il n'y en a eu dans le cas de Brice Fleutiaux. Il n'y a pas eu de négociation, il n'y a pas eu de rançon, nous n'entrons jamais dans cette logique. Comprenez bien qu'entrer dans cette logique, ce serait faire courir un risque énorme à tous les Français qui se promènent dans le monde, pour tourisme ou raisons professionnelles, dans des zones à risques. On ne peut pas faire ça. Donc, il faut agir autrement et ni les Allemands, ni les Finlandais, ni nous, ne peuvent entrer dans le jeu de ce preneur d'otages que vous me citez.

Q - Simplement, il y a aussi le travail des journalistes, il y a quelques semaines, des journalistes ont eu accès aux otages des Philippines, on en a beaucoup parlé suite à cela et, le Quai d'Orsay, le ministère des Affaires étrangères en France, a évidemment critiqué ce procédé qui vise à mettre sur le devant de la scène des otages étrangers, notamment français. Est-ce que vous ne pensez pas que, finalement, il faut quand même en parler, sinon ils tombent dans l'oubli ?

R - Le Ministre - Ils tombent dans l'oubli de qui ? Pas de nous, je peux vous le dire. On n'a pas besoin d'article pour faire notre métier et on n'a pas attendu qu'il y ait des articles sur Brice Fleutiaux, pour être mobilisé tous les jours et on n'a pas attendu qu'il y ait des émissions, avec interviews des preneurs d'otages véhiculant leurs revendications et leurs idéologies, pour s'en occuper. On est comme des gendarmes en haute montagne ou des pompiers. On n'a pas besoin qu'il y ait des campagnes médiatiques pour faire notre métier.

Q - Justement, je crois que Brice Fleutiaux a une opinion un peu différente là-dessus, je pense que vous êtes très satisfait, au contraire, qu'on ait beaucoup parlé de vous, que Reporter Sans Frontiere ait vraiment suivi votre dossier, pris en main votre dossier je crois¿

R - Le Ministre - Non, pas " pris en main ", vous ne pouvez pas dire prendre en main¿

Q - Brice Fleutiaux - Non, enfin disons qu'il faut bien faire la part des choses. Il y a eu donc la mobilisation, la campagne médiatique en France. Disons que quand c'est en France, cela ne touchait pas la Tchétchénie, mais c'est vrai que le problème un peu, quand il y a des journalistes qui se déplacent sur zone, c'est que cela fait un peu monter les enchères¿

R - Le Ministre - Je ne vous le fais pas dire¿

Q - Brice Fleutiaux - Il ne faut pas oublier que, dans toutes ces affaires, c'est le Quai d'Orsay qui est en contact permanent avec les familles tout ça. Moi, je voulais aussi parler des familles qui¿ C'est vrai que les familles ne comprennent pas toujours qu'il y ait des sortes de petits secrets, qu'on ne leur dise pas tout parce que¿ Enfin, pourquoi on ne peut pas leur dire tout ?

R - Le Ministre - Je voudrais vous dire que, dans notre tâche, le fait d'être en contact constant avec les familles, pour leur apporter le réconfort qu'on peut apporter, les informations que l'on peut apporter, on le fait en permanence. Et même si des articles dénoncent, par automatisme, " l'insensibilité de l'administration ", nous disons tout ce que l'on peut dire, nous disons tout ce qui est utile, mais je sais très bien que si vous êtes de la famille de quelqu'un qui est pris en otage, rien ne peut remplacer son retour. Je me suis occupé, malheureusement, dans le passé, d'autres affaires d'otages. Je sais que c'est un calvaire pour la femme, pour les parents, pour les enfants, je le sais très bien. Et je comprends très bien, sur le plan humain, sur le plan affectif, que quelqu'un qui est pris en otage soit sensible au fait qu'on parle de lui quand il peut avoir des nouvelles. Malheureusement, en tant que devenu spécialiste, malgré moi, de ce genre de chose, je dis que cela n'a rien à voir avec les conditions de la libération. Cela a à voir avec l'affectivité, cela a à voir avec l'amitié, c'est important de le redécouvrir quand on revient, de voir que les gens ont pensé à vous. Je le comprends très bien. Moi, je ne connais pas Brice Fleutiaux, c'est notre premier contact. J'ai été voir une magnifique exposition de photos, qui avait été organisée par l'ensemble des amis journalistes et photographes, je trouve cela très bien sur le plan de la solidarité. Je trouve cela chaleureux, je trouve cela encourageant, mais cela n'a rien à voir avec ce qui fait sortir ou pas les otages. Rien. Pour Brice Fleutiaux, les services russes ont pu le sortir, parce que les autorités russes étaient convaincues que, pour leur image, c'était quelque chose de déterminant, et après plusieurs tentatives qui ont échoué, notamment du fait de tentation ou de tentatives annexes, finalement, ils ont réussi. Tant mieux, 1.000 fois tant mieux. Donc, je suis convaincu que Brice Fleutiaux a, rétrospectivement, chaud au c¿ur en pensant que beaucoup de gens, non seulement ne l'ont pas oublié mais l'ont découvert à cette occasion. Je comprends très bien ça. Mais ça n'a rien à voir avec ce qui permet de faire sortir les gens ou pas.

Q - Brice Fleutiaux - Une dernière question, Monsieur le Ministre. On va revenir à Jolo, est-ce que vous pensez qu'on peut espérer un dénouement relativement rapide de la crise ?

R - Le Ministre - Ecoutez, si je répondais quoi que ce soit, cela voudrait dire que je sais ce qui se passe dans la tête des ravisseurs. Comment voulez-vous que je réponde à cela ? La seule chose que je peux promettre ici, devant Brice Fleutiaux, qui est devenu un peu un emblème d'une affaire heureusement bien terminée et devant les familles des otages qui sont à Jolo, c'est que nous ne relâcherons pas notre mobilisation. Nous sommes au contact, tous les jours avec les autorités philippines, à tous les niveaux et nous ferons tout, nous analyserons tous les jours ce qu'il faut que les Philippins fassent ou pas, nous leur donnerons des conseils et des suggestions, dans la mesure où ils l'acceptent. Donc, je ne peux pas faire de promesses, je ne sais rien sur la durée. Je ne sais pas, personne ne le sait. Quiconque répondrait sur la question de la durée, je crois, mentirait. Moi, j'essaye de parler un langage de vérité, de responsabilité mais je vous promets que nous serons mobilisés jusqu'à ce qu'ils soient libérés.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 juillet 2000).

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