Tribune de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "Marianne" du 28 août 2000, intitulée "Jacobin, justement", sur la question Corse et la singularité de l'île. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "Marianne" du 28 août 2000, intitulée "Jacobin, justement", sur la question Corse et la singularité de l'île.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel

ti : La question corse peut rendre fou. Soit on la nie et on s'aveugle. Soit on fait à son sujet des généralisations et on s'égare. Mon point de vue propose un amer discernement. Prévenons : je suis jacobin. Je le suis, sans me lasser de démentir l'injurieuse caricature de violence centralisatrice que ses adversaires font de ce terme. De plus, mon jacobinisme est surtout un humanisme. Il est une conception de l'émancipation des personnes, des conditions de leur liberté de conscience et de l'égalité de leurs droits. Dès lors, pour moi, l'ethnicisme sous toutes ses formes est un obscurantisme. Il conduit toujours tout droit à l'exclusion, au crime et à la guerre civile. Le dossier corse en est intrinsèquement empuanti. Les habitants de l'île en paient déjà le coût, dans le silence de la peur, chaque fois qu'un " allogène " maghrébin ou métropolitain est persécuté au nom de la version locale de la purification ethnique. Ils auront bientôt l'occasion de souffrir plus encore, allogène ou pas, à mesure que leur silence les livrera davantage à l'autorité de fait des violents qui les subjuguent déjà. Toute la situation est dans cet abandon. Tel est mon amer prémisse : on ne fait pas la République sans républicains prêts à se battre pour la faire vivre concrètement. Quelques courageuses exceptions locales n'y suffisent pas.Car que voit-on dans l'île? Il s'y trouve déjà plus de gendarmes et de policiers que partout ailleurs en France. Pourtant, ni les attentats ni les meurtres politiques ne cessent. Aider la justice y reste considéré comme une flétrissure. L'île est sur-administrée mais tout se passe au quotidien comme si c'était l'inverse. Et le rappel de la loi y est souvent vécu comme une offense personnelle. Le statut actuel de la Corse permet déjà à son assemblée régionale de proposer des mesures législatives. Elle ne l'a jamais fait. Il admet aussi la déclinaison locale des lois nationales sur bien des questions notamment sur l'environnement. Elle ne l'a jamais fait. Ainsi, la liste est longue de tout ce qui, sur place, blesse l'esprit civique même le plus indulgent. Dans ce contexte, s'entêter, c'est finir par s'enrager et en venir à des moyens discréditant la cause que l'on veut servir. Maudites paillotes ! Bref, le déshonneur ordinaire de l'île contamine l'Etat Républicain : faute d'être capable de l'éradiquer, il en devient partie prenante.
La démarche de Lionel Jospin est au sens propre bouleversante parce qu'elle contraint à assumer une réalité éc¿urante que chacun préférerait occulter dans l'opacité du folklore corse. Et quelle est l'alternative ? La troupe cantonnant dans le maquis et dans les rues ? L'impuissance accablée devant la honte de m¿urs qui nous révulsent ? Dès lors, je redoute davantage les conséquences de l'échec du pari du Premier ministre que son contenu. Dans ce contexte, c'est une autre manière de ne pas regarder en face la lamentable singularité de l'île que de gloser sur les prétendus problèmes communs à toutes les régions que sa situation mettrait à jour. D'un autre côté, parler de " prime à la bombe " pour ce qui est entrepris c'est méconnaître l'interminable régression morale et pratique que les bombes sont pour cette île. Certes pour des illuminés, ici ou là, ce n'est pas cher payer par les populations chargées d'incarner leurs délires. Ils montrent seulement ce qu'ils sont : d'abjects talibans de l'obscurantisme ethnique, indifférents aux souffrances humaines. Profite aussi de la situation, comme argument de propagande pour de fumeux projets de France fédérale ou plurielle, une cohorte confuse de politiciens libéraux et de professeurs Nimbus. Ces gens-là méprisent la réalité française, l'extrême bigarrure d'origines, de religions, de couleurs de peaux d'un peuple de surcroît premier en Europe pour les mariages avec des étrangers. Pour tous ces français le droit à une identité culturelle personnelle a un préalable : la laïcité absolue de l'Etat. Donc l'unité et l'indivisibilité des principes qui s'imposent sur tout le territoire. Bref, la liberté de n'être embrigadé de force par aucune communauté. Pour toutes ces raisons, dans ma banlieue, la République est notre seule patrie possible.Enfin, n'en déplaise aux griots du culte des racines et aux rebouteux de l'identité par le terroir, nous sommes très nombreux aussi à vouloir construire nous-mêmes notre identité culturelle en faisant librement notre miel de tout ce qui nous convient, sans subir au préalable l'accord du clan, la loi du grand-père, les préceptes de la grand-mère ni les coutumes dignes de leurs ancêtres. Croit-on tous ces français-là prêts à se laisser faire sans réagir ? Quelle réponse à ce jacobinisme de terrain, chers beaux esprits ? Dès lors, pour moi, il serait préférable de perdre la Corse que d'être obligé de lui ressembler. Car bien sûr, mieux vaudrait perdre la Corse que la République. Nous n'en sommes pas là. Il s'agit d'abord d'essayer de revenir à un débat transparent et public, sans bombe et sans assassinat, permettant à toute une population de souffler et de s'exprimer sans peur. Peut-on vouloir autre chose, tout le reste ayant été vain ? Demain est un autre jour. D'autant que toute la responsabilité de la suite repose à présent sur les protagonistes de l'île. Je refuse aux porteurs de cagoule qu'ils réussissent aussi à pourrir toute la vie nationale et la cohésion de la gauche avec ce qui n'est qu'une déplorable singularité insulaire.

(Source http://www.education.gouv.fr, le 05 septembre 2000).

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