Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la situation de "crise politique profonde" en France, après le résultat du référendum sur le quinquennat, avec la cohabitation et les affaires, sur la nécessité de restaurer les institutions de la Vème République et sur les aspirations des Français, Lambersart le 28 septembre 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la situation de "crise politique profonde" en France, après le résultat du référendum sur le quinquennat, avec la cohabitation et les affaires, sur la nécessité de restaurer les institutions de la Vème République et sur les aspirations des Français, Lambersart le 28 septembre 2000.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

Circonstances : Journées parlementaires de l'UDF à Lambersart (Nord), les 27 et 28 septembre 2000

ti : Mes chers amis,

Je voudrais entrer tout de suite dans le vif du sujet, c'est-à-dire la crise politique que nous sommes en train de vivre, dont chacun a parlé à cette tribune, et Jean Arthuis et Philippe Douste-Blazy avant moi.

I Une crise politique profonde

D'abord en évoquant le climat, un climat délétère, corrosif, profondément détérioré, où l'épuisement de nos institutions est mis en scène sur fond d'affaires financières, de révélations diverses et variées, de soupçons, de manipulations et de man¿uvres dans tous les sens.
Et chaque fois qu'on fait un pas de plus vers le gouffre, au lieu de se saisir de la question, de l'affronter vraiment et en face, bref de prendre au sérieux ce qui est sérieux et plus que sérieux, de traiter gravement ce qui est grave et plus que grave, les responsables politiques continuent à siffloter, l'air réjoui, au bord de l'abîme !
Il est temps que nous disions clairement les choses ! La France est aujourd'hui en crise politique, en crise politique profonde, dont on ne sortira pas en rusant toujours par les mêmes bonnes vieilles paroles et les mêmes bonnes vieilles habiletés. Et pour en sortir, il n'y a qu'une voie : c'est le renouvellement en profondeur de la politique française.
On vit un paradoxe que vous apercevez tous : c'est un pays qui va mieux, sans aller tout à fait bien, dont l'économie a du ressort, même si le risque de fléchissement n'est pas absent, où des emplois se créent, même si ce n'est pas assez, même si nous croyons qu'on aurait pu en créer plus, on a des victoires sportives, des médailles aux Jeux Olympiques, on a des jeunes optimistes, bref un pays vivant et entreprenant. Et dans ce pays vivant et entreprenant, une démocratie déliquescente, l'esprit public exaspéré et la défiance partout.
Le référendum


Regardez le tableau : au moment même où la France préside l'Union européenne, quel crédit peuvent avoir réellement et en profondeur les dirigeants d'un pays, les gouvernants d'un peuple, qui dans un referendum solennel, utilisé pour la première fois depuis une décennie, se sont vus refuser l'assentiment de 84 % des Français ?
71% des Français ont renoncé à se rendre aux urnes, record de tous les temps. Parmi ceux qui y sont allés, parmi ceux qui ont pris la peine d'aller voter, près de 17% se sont déplacés pour voter blanc ou nul, et encore 23% ont voté " non ". Si vous faites le compte, cela veut dire que le " oui " n'a été adopté que par 16% des inscrits, et que 84% des Français ont refusé de suivre.
Et je voudrais que nous soyons témoin ensemble que, pour beaucoup de ceux qui ont refusé de se prononcer, soit en n'allant pas voter soit en votant blanc, ce n'était pas le fruit d'une distraction ou d'une désinvolture, ce n'était pas qu'ils n'avaient pas d'avis, mais c'était de la colère, c'était de l'exaspération. Les Français savent très bien ce qu'ils font. Le quinquennat, ils étaient plutôt pour, comme nous. Mais la démarche politique, ils voyaient bien ce qu'elle était : une démarche politique qui cherchait à éviter les problèmes plutôt qu'à les traiter !
On ne peut pas consentir une réforme fondamentale et prétendre qu'elle ne changera rien ! On ne peut pas appeler le peuple aux urnes et lui indiquer que oui ou non, au fond, c'est égal ! Et on ne peut pas commencer une réforme et ne pas en envisager les conséquences !
Les Français savent très bien ce qu'ils font. Ils ont adressé, en pleine conscience, un avertissement cinglant aux pouvoirs qui les gouvernent. Et leur abstention et leur vote blanc disait clairement ceci : " on en a marre d'être pris pour des demeurés ! "

Et pourtant Dieu sait que le sujet des institutions est un vrai sujet.

La cohabitation

Je me demande parfois ce qui reste de la Cinquième République après la cohabitation, la dissolution manquée, et le référendum bâclé et finalement claqué ! Sous la cinquième République, je me souviens de la déclaration de beaucoup d'entre nous, les armes du Président de la République étaient l'unité du pouvoir, la dissolution et le référendum pour vérifier la légitimité du pouvoir en profondeur. Que reste-t-il de tout cela ?
Quand l'histoire fera le bilan, on mesurera ce que la cohabitation, sans aucune exception, a fait comme dégâts sur l'esprit public en France. Et quand l'histoire fera le bilan, on mesurera quel virus mortel a été introduit dans nos institutions. Nous conviendrons ensemble que nombreux sont ceux qui, dans cette salle, tirent le signal d'alarme sur cette idée et depuis longtemps. Je me souviens du jour où, jeune député, j'ai été désigné comme l'orateur du groupe lors du débat où Jacques Chirac demandait la confiance pour le premier gouvernement de cohabitation, en 1986. Et j'étais le porte parole de cette sensibilité dans nos rangs, anti-cohabitationniste. Nous n'avons pas changé d'avis sur ce sujet.
Les institutions, c'est grave. Ce n'est pas un cadre formel, c'est la légitimité et l'efficacité de la démocratie. La démocratie, nous le savons tous, c'est un pari risqué. Pour vivre, pour être reconnue, pour être forte, elle a besoin de deux garanties, la légitimité et l'efficacité. Une démocratie dont la légitimité est mise en cause s'effondre sur elle-même. Une démocratie dont l'efficacité est paralysée se détruit irréversiblement comme on l'a vu avec la quatrième République.

Or, la cohabitation porte précisément atteinte à la légitimité et à l'efficacité des pouvoirs.

Nous réussissons l'exploit d'être le seul pays du monde où l'exécutif est coupé en deux moitiés contraires, hostiles l'une à l'autre, et dont tout l'effort de chacune est constamment tendu et mobilisé pour abattre l'autre moitié.
Nous avons réussi l'exploit de démontrer que la majorité à l'Assemblée nationale permet à soi seule de gouverner, et nous nous retrouvons pourtant avec un Parlement croupion.
Et puis surtout, on ronge l'esprit public de l'intérieur. Il n'y a pas que les pouvoirs, il y a le sentiments des citoyens. Et les citoyens contemplent, tantôt goguenards, tantôt navrés, la concurrence perpétuelle des pouvoirs, la course éperdue aux tribunes et aux vestiaires sportifs, le toujours double télégramme aux champions, la toujours double réception aux médaillés. Et insensiblement, quand tout cela qui porte plutôt à rire tourne à la guerre déclarée, alors c'est l'estime qui souffre, c'est le respect qui s'émousse, c'est le civisme qui s'affaiblit.
Ce n'est pas d'associer dans la responsabilité des opinions différentes qui est une faute. La faute, c'est de diviser, de mettre en embuscade, l'un contre l'autre, les deux sommets du pouvoir exécutif en France, c'est-à-dire les deux sommets de la République.

Alors on nous dira : la cohabitation, c'est populaire ! On nous dit : les sondages la plébiscitent !

Je réponds d'abord que la tâche des responsables publics, des élus de la démocratie, c'est d'oser dénoncer la popularité d'une idée lorsqu'elle est malsaine. Comme lorsqu'il s'agit de drogue, ce n'est pas la popularité d'un poison qui compte, mais sa nature pernicieuse.
Et puis je réponds surtout que l'on confond perpétuellement popularité factice et adhésion profonde. Un peuple, et le nôtre en particulier, sait très bien faire la différence entre ce qui lui est sympathique, agréable, rigolo, ce qui plaît et qui amuse, et de l'autre côté, ce qui importe, ce qui touche à son destin, ce qui est profond, à quoi il doit appliquer son effort et sa foi. Mais les sondages ne le savent pas et s'obstinément à confondre l'un et l'autre, l'agrément et la conviction. Il faut régulièrement que les Français remettent les pendules à l'heure en faisant entendre à qui de droit qu'ils ne sont contrairement à ce que l'on croit un peuple léger, mais un souverain, qui ne se laisse pas manipuler, et qui est fort capable de se faire entendre. Il l'a fait dimanche dernier !

Les affaires

Voilà pourquoi aussi, passant aux affaires, je voudrais simplement rappeler ce que nous avons dit, voilà pourquoi la réintroduction de l'idée d'amnistie est si dangereuse. La première raison de la défiance, du désarroi et de la colère de nos concitoyens à l'égard des politiques, c'est l'idée que la loi des uns n'est pas la loi des autres ! Qu'il y a une loi pour les puissants, et une loi pour les faibles !
Nos concitoyens connaissent pour eux-mêmes la rigueur de la loi. On leur enlève leur chéquier ou leur carte bleue quand ils traversent une mauvaise passe. On leur envoie l'huissier quand ils doivent de l'argent au fisc. On les expulse s'ils ne paient pas leur loyer. Et quand ils comparent les privilèges fiscaux des uns qui se voit remettre des dizaines de millions de francs, avec la rigueur qu'on leur impose à eux, sans sentiment, sans discussion, alors ils ont la certitude que quelque chose ne va pas, que quelque chose est pourri dans la démocratie où nous vivons. Et si les politiques, parce qu'ils ont le privilège de faire la loi, se font des lois personnelles pour échapper à la justice, comment alors les citoyens ne rejetteraient-ils pas ce système dans lequel on les oblige à vivre ?
Qui ne voit le caractère destructeur de tout cela pour des citoyens qui ont besoin d'être assurés que la loi est la même pour tous ? Je vais plus loin : les puissants devraient avoir plus d'obligations que les plus faibles. Pour les puissants, la loi commune devrait se doubler de l'obligation d'exemplarité.

En tout cas, pour nous, je n'ai pas besoin de le dire, ce sera " non ". Nous nous opposerons, sans concession, à cette idée dangereuse, pernicieuse, et profondément nuisible, sous toutes ses formes.

Les institutions de la Ve République

Nous avons besoin d'institutions restaurées, de pouvoirs forts et respectés, nous avons besoin de croire et de respecter.
Nous avons besoin d'un Président de la République qui retrouve la légitimité, qui puisse entraîner le pays, en orienter la politique, parce qu'il est le seul à être élu au suffrage universel.
Pour cela, il est nécessaire que le débat présidentiel vienne avant le débat législatif. Naturellement, nous savons que nous ne pouvons pas le décider tout seul, mais il est notre devoir civique de défendre les principes quand ils sont mis en cause pour des raisons d'opportunité.
Faire élire le Président de la République quand tout est déjà décidé, quand tout est déjà tranché, quand le vote du pays à élu une Assemblée nationale capable de gouverner de son propre mouvement, faire élire le Président de la République comme secondaire ou subsidiaire, c'est condamner à terme et à court terme la fonction présidentielle et notre équilibre institutionnel. Je suis heureux de voir que cette analyse que nous avons d'abord défendue un peu solitairement est désormais largement partagée, par tous les constitutionnalistes, je crois sans exception, et par beaucoup de politiques de plus en plus nombreux, de droite et de gauche.
C'est pourquoi je me réjouis qu'une large majorité d'entre vous soit prête à soumettre au débat cette idée salvatrice en déposant une proposition de loi. Je remercie évidemment Valéry Giscard d'Estaing d'avoir apporté son soutien à cette idée, et je remercie Hervé de Charette d'avoir annoncé le dépôt de ce texte avec beaucoup de nos parlementaires à l'Assemblée nationale.
Je ne sais pas si cette proposition sera suivie. J'ai plutôt même l'impression que l'on en veut à aucun prix dans certains cercles. Mais au moins nous aurons fait ¿uvre civique, chacun prendra ses responsabilités, et le jour venu, c'est le pays qui jugera.
Notre position est limpide : le débat sur les grandes orientations vient en premier. On choisit d'abord le cap et le capitaine. Et puis on élit l'équipage. C'est le seul ordre possible si l'on veut remettre les choses à l'endroit et rétablir la fonction présidentielle dans sa mission et dans sa dignité.


II Le besoin de renouvellement

J'ai dit tout à l'heure que la clef pour nous, c'était le renouvellement, et je crois que le renouvellement est une attende profonde de la France. Il nous suffit, nous, d'avoir le courage de dire comme les Français et avec eux que le renouvellement c'est la vie, et que la démocratie en a besoin. La démocratie a besoin de respiration. Une démocratie qui ne mue pas, est une démocratie qui s'épuise.
Il n'est pas sain que la France soit le seul pays où l'alternance n'entraîne jamais le changement des équipes. Il n'est pas sain qu'en France, à chaque élection depuis vingt ans, le pays choisisse le changement et que la seule réponse à ce besoin de changement, ce soit " on prend les mêmes que la fois d'avant et on recommence ". Et désaveu après désaveu, au fond, rien ne change jamais vraiment.
Et dans le climat délétère que nous vivons aujourd'hui, il y a beaucoup de cela. Si nous nous trouvons poursuivis par des affaires d'il y a peut être quinze ans, c'est que les équipes qui se succèdent au pouvoir sont les mêmes qu'il y a quinze ans, et même vingt ans, malgré - j'ai fait le compte - sept alternances, et qu'on nous annonce impavidement qu'elles sont décidées à rester, que c'est comme ça et pas autrement, et que ça ne se discute pas.
La démocratie a besoin de renouvellement, elle a besoin de respiration. Si on lui refuse ce renouvellement, comme on le fait en France jusqu'à l'obsession, ce sera l'asphyxie !
Et il suffit, pour assurer ce renouvellement à la France, d'avoir le courage de le proposer ! Si on a le courage tranquille de proposer le renouvellement, la France - en tout cas c'est ma conviction - le choisira ! La France de droite et du centre, qui a un besoin vital de renouvellement, et je crois aussi la France de gauche qui y aspire aussi !
Pour nous, évidemment, le renouvellement nécessaire des équipes, c'est d'abord et avant tout le renouvellement des approches et des idées, et c'est de ce renouvellement si nécessaire sur le fond que je voudrais ici vous dire un mot.
Il y a une grande idée qui est répétée à satiété par ceux qui refusent cette perspective de renouvellement, c'est qu'il suffirait d'assurer la transfusion des idées et le clonage des mots pour empêcher le débat. Je réponds : on peut prendre les mots, on ne peut pas prendre l'inspiration, on ne peut pas prendre la conviction, on ne peut pas prendre la cohérence, et on ne peut pas prendre la foi si on ne les a pas !
Par exemple, pour citer le premier exemple que chacun a abordé à la tribune, on peut parler d'Europe sans jamais la faire.
La France assure la présidence de l'Union européenne, en un temps, en un moment, où le besoin d'Europe n'a jamais été aussi fort. Le Président de la République et le premier ministre assurent-ils, depuis trois mois, le vrai leadership européen que l'on attend ? Le moins qu'on en puisse dire, c'est que la vision et le leadership n'apparaissent pas beaucoup !
Nous vivons la crise du pétrole. Cette crise est spécialement une crise européenne, en raison de la grande dépendance extérieure de l'Union sur le plan pétrolier et de nos insuffisances sur le plan monétaire.
C'est à ce moment que l'on attendait la voix de l'Europe et comme nous sommes à la tête de l'Europe, la France s'exprimant au nom de l'Europe !
Songez que les responsables de l'OPEP se sont réunis à Vienne, sur notre sol européen. On aurait pu imaginer d'ouvrir avec eux un dialogue politique, au nom de l'Europe, leur expliquer qu'une puissance comme la nôtre a des intérêts vitaux, qu'elle pouvait avoir des moyens, autrement, de desserrer l'étau ! Qu'a-t-on dit, qu'a-t-on fait, qu'a-t-on entendu ? Rien ! Le silence des abîmes.
Nous souffrons, Jean Arthuis l'a dit, du cours actuel de l'Euro. Ce qui nous pénalise en matière d'Euro, c'est d'abord qu'il n'y a pas d'expression politique pour assurer son destin, et ensuite que l'Euro n'est pas encore cette monnaie d'échanges internationaux, comme l'est le dollar, nécessaire si l'on ne veut pas dépendre des fluctuations des changes.
Où est aujourd'hui la voix européenne capable de s'exprimer sur l'Euro en étant entendue ? Où est la voix européenne qui réclamerait que l'Europe, premier marché du monde, première puissance économique de la planète, paie ses importations dans sa monnaie, comme une adulte, et non pas dans la monnaie des autres, comme une serve ? Défendre cette idée, ce n'est pas faire preuve d'idéalisme ! C'est annoncer avec certitude une nouvelle étape et entraîner le monde vers un nouvel équilibre !
Qui s'exprime sur ce sujet au nom de l'Europe ? Où est le leadership et où est la vision ?
La conférence intergouvernementale est empêtrée dans des sujets de boutique, qui ne trouveront pas, on le verra, faute de vision, de solution satisfaisante. On commence à habituer l'opinion européenne à cette idée. Par exemple, pour la Commission, il est plausible que chaque pays conserve son commissaire et que les droits de vote ne bougent pas, autrement qu'à la marge. Alors dans les trois " left-over " d'Amsterdam comme on dit, on ne pourra pas dire que le succès soit un succès massif. Où est la vision, autrement que dans les mots ?
La grande question de l'Europe pour nous, c'est celle-ci. L'Europe n'a aucune perspective si elle demeure dans le dialogue exclusif des gouvernements. L'Europe a besoin d'impulsion et pour obtenir l'impulsion, elle a besoin de démocratie !
Qui veut une vraie constitution ? Qui veut en Europe une autorité responsable, et donc élue, un visage pour parler en son nom et un projet auquel les peuples participent ? Qui veut une expression politique responsable sur la monnaie ? Qui veut que les grandes questions, forcément limitées et délimitées, de l'avenir européen soient débattues devant les peuples et non plus dans le secret des chancelleries ? Qui veut que se construise une vraie souveraineté européenne, contrôlée et entraînée par une vraie démocratie ?
Poser la question, c'est voir toute la différence entre une vision cohérente, ambitieuse, qui est la nôtre, que nous avons défendue, et que nous défendrons et le couper-coller des mots pour faire semblant.
La vérité oblige à dire qu'il n'y a pas de leadership européen pendant cette présidence française qui a déjà épuisé la moitié de son temps, parce qu'il n'y a pas de vision qui rassemble l'exécutif français pour avancer. Et le jour où l'on voudra sortir l'Europe de l'impasse où elle s'enfonce, c'est la vision qui comptera, pas le bla-bla !

III La double attente des Français

L'interrogation principale de notre peuple, je voudrais aborder ici le deuxième et dernier chapitre de ces perspectives, elle est sur les valeurs du monde à construire. Avec deux attentes, qui paraissent contradictoires. les Français attendent que soient libérées les énergies et ils attendent une société solidaire, une société qui croit à quelque chose, où être concitoyens, une solidarité de concitoyens, ne soit pas un vain mot.

La libération des énergies

Beaucoup d'entre nous aiment noter que la France n'est pas très loin aujourd'hui de son accomplissement. Chez nous, plus que partout ailleurs, les jeunes chercheurs, les jeunes créateurs, les jeunes ingénieurs, les jeunes artisans, et les moins jeunes, sont sur le point d'entraîner tout un pays.
Il faudrait d'ailleurs s'interroger pour connaître sur le long terme les raisons véritables de cette explosion de sève française.
Je voudrais en cite une, à contre-courant de la pensée unique, et c'est probablement la principale, que l'on ne note pas souvent. Une des raisons qui explique cette profusion de talents, cette éclosion d'aujourd'hui, c'est la qualité remarquable, reconnue partout dans le monde, sauf chez nous, de notre système éducatif. Si tant d'entreprises du monde s'arrachent les jeunes Français, si nous peuplons, comme on nous l'explique tous les jours, Londres et la Silicon Valley, la recherche génétique et la finance, et l'univers Internet, c'est que nous avons su construire le meilleur système éducatif au monde. En tout cas c'est ce que les autres disent. Les responsables des ressources humaines des entreprises mondialisées le montrent tous les jours, mais chez nous, il est de bon ton de l'ignorer et d'annoncer qu'il faut faire table rase.
Puisque j'ai ouvert cette parenthèse sur notre système éducatif qu'il faut saluer au lieu de l'attaquer, je veux noter seulement, pour y revenir un jour, que la seule question du système éducatif à mes yeux, la seule, en tout cas celle qui écrase toutes les autres, ce sont les quinze pour cent d'enfants qui n'y trouvent pas leur place, faute de savoir lire, écrire et compter à l'âge approprié. Et que donc, la seule question, si l'on veut être rigoureux, ce n'est pas de détruire la maison, c'est de savoir comment tout le monde peut y entrer. Et sur ce sujet, il faudra faire, en tout cas je m'engage à faire, des propositions un peu claires. Je ferme la parenthèse éducation.
Donc, cette sève française, cette force vitale, elle ne demande qu'à s'accomplir. Seulement elle est devant deux interrogations : comment vaincre les pesanteurs françaises ? Et au nom de quelles valeurs morales vivre ensemble ?
Sur les pesanteurs françaises, tout a été dit, et ce qui n'aurait pas été dit, les feuilles d'impôt le traduisent à notre place en asphyxie, en découragements, individuels et collectifs.
Quelle est notre vision ? Cela été dit aussi par Pierre Méhaignerie, je le répète en une phrase. Nous pensons que pour l'énergie de la société, pour sa marche en avant, pour l'accomplissement personnel de chacun de ceux qui la forment, c'est le travail qu'il faut d'abord aider. Or, en France, c'est le travail qui est frappé, et triplement frappé. Il est frappé parce qu'on l'a choisi comme assiette universelle de la solidarité. Il n'est donc pas abondant comme il devrait être. Il est frappé parce que trop lourdement taxé, il n'est pas récompensé comme il mériterait de l'être, particulièrement pour le travail manuel et les bas salaires ; c'est la cohérence de la proposition que nous avons faite de baisse des charges. Et il est frappé au bout du compte par l'impôt de manière injuste et excessive.
Le système français, en fait, c'est donc haro sur le travail, comme La Fontaine disait haro sur le baudet ! Et les travailleurs français ont souvent la sensation de porter les charges et le bât du baudet ! La libération du travail est à l'ordre du jour pour qu'il soit plus abondant et mieux récompensé.
Mais il est vain, nous le savons bien, de parler d'allègements d'impôts et de charges si l'on ne réforme pas l'Etat. Jean Arthuis a abordé la question, je le répète à mon tour : existe-t-il une méthode dont nous croyons qu'elle serait irrésistible et peut être irréfutable pour la réforme ? Nous le croyons. Cette méthode, c'est la clarification des responsabilités et la démocratie de transparence et d'information. Autrement dit, les institutions redevenues fortes, simples, et des citoyens informés.
Le jour où les citoyens sauront, les digues seront emportées. Mais en France, on ne sait pas qui fait quoi, et celui qui est censé faire, agir et décider, parlement, gouvernement, collectivités locales, n'est pas clairement responsable et n'a pas l'information nécessaire pour agir.
Nous disons que le jour où le citoyen saura qui fait quoi, et où il aura les moyens de savoir vraiment ce qui se passe, il ne tolèrera pas l'inaction, et la réforme sera inéluctablement et irréductiblement en route.

La recherche d'un idéal : une société solidariste

La libération des énergies et la méthode de la réforme d'un côté, la recherche d'un idéal de l'autre.

Je suis persuadé qu'il n'y a pas de société sans convictions communes. Je suis persuadé que le plus profond de nos concitoyens et de notre peuple aujourd'hui, c'est qu'ils ressentent le besoin de croire de nouveau à quelque chose et de croire de nouveau à quelque chose en commun.
Il y a une grande interrogation de notre temps, dans beaucoup d'esprits, et dans beaucoup de c¿urs, sur l'individualisme, qui serait la valeur dominante de la mondialisation. Un monde du chacun pour soi et de la réussite par l'argent ! Un monde du " tout est permis " pour les puissants et du " que voulez-vous faire d'autre " pour les faibles.
Le temps est venu de dire qu'il n'y a pas de message politique sans architecture morale. Pas la morale moralisante, pas la morale des leçons de morale. Même pas la morale des grands droits de l'homme mise à toutes les sauces. Mais la morale de la justice, de l'honnêteté dans la vie publique, de la lutte contre l'argent noir, une morale civique, de l'engagement altruiste considéré et respecté, une vision - je vais employer un mot sur lequel je voudrais que l'on réfléchisse - une vision solidariste de la société.
Une société qui privilégie les liens entre les hommes plutôt que l'individualisme forcené.
Et si on le formule ainsi, vision solidariste et société du lien, alors on hiérarchise mieux l'action publique. Et on sait pourquoi on cherche à défendre les corps intermédiaires, les associations et les syndicats, - et citant le mot de syndicat je ne peux pas ne pas signaler le scandale que représente pour nous le deuxième refus consécutif du gouvernement de l'accord UNEDIC, saluer le courage qui est celui des signataires et dire qu'il y a là pour nous la pierre de touche, en tout cas une pierre de touche de la réalité de la société que nous sommes en train de construire et de la démocratie que nous voulons pour l'avenir -. Donc les associations, les syndicats, les corps intermédiaires, la vie de quartier, la démocratie locale. On sait pourquoi on accepte les identités et les cultures originales : pour que l'être humain ne se retrouve pas, un jour, tout seul devant un écran de télévision.
Et le regard, alors - société solidariste, société du lien - se tourne vers ceux que la solitude guette, les jeunes menacés par une vague de désespoir, vous savez quel fléau représente en France le suicide hélas des adolescents, et puis les plus âgés dont la mobilité est réduite, et les risques de dépendance presque inéluctables.
On sait, - société solidariste, société du lien -, pourquoi les familles, plébiscitées par les sondages, les familles comme elles sont aujourd'hui, diverses et parfois compliquées, mais chaleureuses, et lieux d'éducation, méritent qu'on les aide vraiment. Et surtout les plus fragiles.
De tout cela, il faut que nous réapprenions à parler. Réapprendre à croire à quelque chose, la morale de l'engagement et de la vie, sans vouloir donner des leçons de morale et sans rêver d'imposer à tout le monde sa propre morale privée.
J'avais dit autrefois, pardonnez-moi de citer un livre déjà ancien : pour tout homme et toute société, comme il y a un droit à la liberté, il y a un droit au sens, au sens de sa vie. Et la société qui se construit en se désintéressant du sens de la vie, elle est trop pauvre et elle tombera.
Au c¿ur de ce droit au sens on accepte des convictions communes et on ne cherche pas à imposer aux autres ses conceptions privées. Au c¿ur de ce droit au sens, il y a une conception exigeante de la laïcité. C'est la laïcité qui seule garantit que croire à nouveau à quelque chose ensemble, cela ne signifie pas que l'on va se faire enrégimenter, empiéter sur sa conscience et être au bout du compte obligé de croire à ce que l'on ne veut pas.
Et quand on parle de laïcité aujourd'hui, on parle forcément d'identité. Et parlant d'identité, je le ferai évidemment en pensant à la Corse, mais pas seulement. La revendication d'identité, comme un versant, comme un pendant de la mondialisation, comme un retour de choses refoulées pendant longtemps, cette revendication s'exprime partout en Europe et dans le monde.
L'identité personnelle ou vécue dans une communauté est un droit de l'homme.
Et l'identité, elle n'est pas unique. On n'est pas que Français, on peut se sentir Français, pleinement, complètement, entièrement, et en même temps profondément Corse, Béarnais, Breton Alsacien, Basque, et Européen. Français, Béarnais et Européen !
Voilà pourquoi beaucoup d'entre nous ont par exemple défendu la signature de la Charte de protection des cultures européennes et régionales. Voilà pourquoi, comme ministre, il m'est arrivé d'apporter une solution qui a sauvé les écoles en langue régionale, comme Diwan, les ikastolas ou les calendretas.
Mais, pour moi, il y a une limite qui fait la réussite ou l'échec de tout cela : assumons l'identité, mais vivons ensemble ! Choisissons de vivre ensemble. L'identité ne peut pas être une ségrégation. Autrement, ce sont les Jacobins qui auraient raison. Assumons l'identité, mais vivons ensemble.
Et en matière démocratique, vivre ensemble, ça a une signification très simple : c'est vivre sous la même loi. On peut, et nous pensons que l'on doit, revoir le périmètre de la loi. On fait trop de lois, sur trop de sujets, et des lois qui souvent relèveraient du règlement ou de l'adaptation locale. Mais une fois la loi redéfinie, son périmètre redessiné, la loi est la loi de tous. J'ai rappelé récemment que même dans les pays fédéraux, la loi fédérale s'applique partout. Et il n'y a pas de rediscussion locale de la loi fédérale même dans un pays fédéral.
Ce que l'on vient de constater en Corse le week-end dernier, c'est que les citoyens sentent parfaitement qu'il y a là une interrogation avec laquelle on ne peut pas biaiser. On le savait pour nos compatriotes du continent. On le sait désormais aussi pour nos compatriotes insulaires. Ils ont, et c'est bien normal, les mêmes interrogations et les mêmes doutes que les nôtres. Ils veulent assumer leur identité, en être fiers, mais ils veulent vivre ensemble. Et cela s'appelle la France et la République.


Voilà quelques mots sur les questions que nous aurons à traiter, - j'en ai laissé d'autres de côté, dont je vous promets qu'elles feront l'objet d'un vaste débat -, mais pour traduire cette vision, nous avons deux mois devant nous. Nous aurons un Congrès, au mois de décembre, à Angers, exactement à la date anniversaire de notre Congrès de Lille.
Ce Congrès sera - je demande que l'on y prête attention - le dernier Congrès ordinaire avant les grandes échéances qui vont s'égrener dans les dix-huit mois qui viennent, et où les Français vont choisir leur destin, destin local et destin national. Ce Congrès devra donc arrêter - et comme Président, je lui demanderai de le faire - les grandes orientations de notre avenir. Orientations politiques et orientations de projet. Et les orientations de projet, nous les déclinerons en contributions ouvertes à tous les militants, et particulièrement aux parlementaires. Je n'aime pas la distinction entre parlementaires et militants. Je vois ici ou là dans d'autres partis que le nôtre des revendications disant que c'est aux parlementaires de décider. Nous, nous avons une règle qui est simple, c'est que devant cette citoyenneté qu'est le militantisme, tous les militants sont égaux. Mais les parlementaires sont les premiers, premiers par la responsabilité et premiers en devoirs et ils assumeront cette responsabilité. C'est pourquoi j'adresserai à chacun d'entre vous la liste non exhaustive des 80 ou 90 questions que nous avons souhaité aborder en contributions. On ne les traitera pas forcément toutes mais elles feront la structure du Congrès prochain. Orientation politique et orientation de projet.

C'est pour nous un rendez-vous très important. Il me semble que l'on peut deviner que les deux mois qui viennent vont donner à ce Congrès tout son sens, toute sa signification et toute son importance parce qu'il me semble que lorsqu'on cherche dans le paysage politique français d'où peut venir le renouvellement qui est la seule issue possible à la crise, on tombe par choix ou par élimination nécessairement parmi nous, dans ceux qui essaient de former et de faire vivre cette famille pour laquelle aujourd'hui en France le renouvellement est la principale vocation, la principale justification.

Je vous remercie.


(Source http://www.udf.org, le 8 mars 2002)

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