Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la formation et le recrutement des officiers dans le cadre de la professionnalisation de l'armée, l'évolution de leurs missions, leur intégration dans les mouvements de la société et le rapprochement des écoles militaires avec les autres grandes écoles et l'université, Coëtquidan le 3 novembre 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la formation et le recrutement des officiers dans le cadre de la professionnalisation de l'armée, l'évolution de leurs missions, leur intégration dans les mouvements de la société et le rapprochement des écoles militaires avec les autres grandes écoles et l'université, Coëtquidan le 3 novembre 2000.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Visite aux Ecoles de Coëtquidan (Morbihan), le 3 novembre 2000

ti : Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les élus,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et Messieurs les officiers élèves et élèves officiers,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


Je suis heureux de m'adresser à vous, les prochains officiers de l'armée de terre, et à travers vous, aux autres futurs cadres des armées françaises -élèves officiers de la marine nationale, de l'armée de l'air et de la gendarmerie. Cette visite est pour moi une nouvelle occasion de saluer la communauté humaine qui fait le talent de nos armées. Ces femmes et ces hommes font preuve de courage, de disponibilité et de professionnalisme. Ils accomplissent les missions difficiles que leur confie la République, notamment hors de nos frontières. Ils réussissent une transformation historique pour notre institution militaire : la professionnalisation. Au c¿ur de la Bretagne, terre d'implantation de deux de nos grandes écoles d'officiers, je voudrais éclairer les évolutions qui transforment les missions des Armées et marquer, pour cette raison, l'importance que le Gouvernement attache au recrutement et à la formation des officiers de notre armée.

Au sein d'un monde qui change, vous vous apprêtez à remplir des missions renouvelées.

Vous choisissez la carrière des armes alors que notre défense vit une profonde mutation. Nos frontières ne sont plus directement menacées. Nous ne connaissons plus ni menace obsédante ni ennemi désigné. Les évolutions politiques et géostratégiques de la dernière décennie ont entraîné un profond changement des missions de nos forces armées et de leurs modalités d'exécution. De graves conflits régionaux ont montré que la capacité militaire de détruire effectivement une force ennemie peut compter moins, pour l'issue d'une confrontation, que la possibilité de maîtriser l'espace, qu'il soit aérien, maritime ou terrestre.

Dans un environnement international incertain, la France, par ses moyens militaires de premier rang, contribue à la définition des équilibres stratégiques. Membre permanent du Conseil de sécurité, elle s'est résolument engagée pour la paix, au service de l'Organisation des Nations-Unies. Il y a cinquante ans jour pour jour, l'Assemblée générale adoptait la Résolution 377 instituant les forces de maintien de la paix dans lesquelles la France s'engageait sans réserve. En Bosnie, au Kosovo ou au Timor oriental, les interventions de nos forces armées illustrent cette volonté d'¿uvrer pour le rétablissement et le maintien de la paix. Ces opérations ont mis en évidence comment, avec un préavis parfois très bref, une opération légère, à visée humanitaire, pouvait avoir à se transformer en une véritable action de guerre.

Ces nouvelles exigences opérationnelles, conjuguées à la réduction de nos effectifs militaires justifiée par la diminution de la menace en Europe, ont conduit au choix de la professionnalisation de nos armées qui a été officiellement annoncée par le chef de l'Etat en 1996. Le gouvernement issu des élections de 1997 a confirmé ce choix. La professionnalisation sera achevée à l'horizon 2002.

La transformation historique que représente la professionnalisation de nos forces touche au c¿ur même de votre métier d'officier. La construction de notre armée professionnelle exigeait en effet que soient relevés trois défis : la réduction de 50 % des effectifs ; des recrutements massifs ; l'amélioration du taux d'encadrement de nos forces. Ces défis sont ceux du présent. Les armées, et en particulier l'armée de terre, ont fait preuve d'une capacité d'adaptation d'autant plus remarquable qu'elles se voyaient confier simultanément de multiples missions, sur le territoire national comme hors de nos frontières. Ici, devant le Chef d'état-major de l'armée de terre, le Général CRÈNE, je tiens à souligner que le Gouvernement et la Nation tout entière sont pleinement conscients de l'ampleur de la tâche déjà accomplie et expriment leur reconnaissance à ceux qui en sont les acteurs.

A l'avenir, les armées devront continuer à drainer de nouvelles énergies et de nouvelles compétences : des engagés, des volontaires, des réservistes, des personnels civils. Cet enjeu là sera vôtre : recruter, former, encadrer, conserver, dans les forces et les services, les hommes et les femmes de qualité sans lesquels notre armée professionnelle ne pourra être à la hauteur de sa tâche.

Ainsi, lorsque viendra votre tour d'exercer des responsabilités, ce sera dans le cadre d'une institution changée, au sein d'une communauté militaire renouvelée, féminisée, plus représentative de la diversité des forces vives de la Nation. La société militaire sera une expression particulière mais réelle de la société française toute entière.

En tant qu'officiers, vous aurez la responsabilité d'intégrer les mouvements de la société. Les nouvelles techniques de la communication et de l'information bousculent les modes de vie et de travail. Les femmes occupent une place de plus en plus importante dans la vie sociale, politique et professionnelle. Les frontières nationales demeurent mais changent de signification ; l'Europe est l'horizon naturel de notre Nation. A un moment où nos concitoyens demandent aux responsables publics à la fois plus de libertés et plus de sécurité, moins de contraintes et plus de protection, il reviendra aux officiers de comprendre ces mouvements et de les traduire dans leur travail, les modes de commandement, les usages de la vie militaire. Le maréchal LYAUTEY n'évoquait-il pas déjà cette exigence lorsque, à propos du rôle social de l'officier, il écrivait, je le cite, " celui qui n'est que militaire, n'est qu'un mauvais militaire ".

Cette référence m'amène à aborder les évolutions qui, dans les années à venir, vont nécessairement modifier le cadre de l'exercice de votre métier. En premier lieu, rares sont les hypothèses dans lesquelles un pays européen envisagerait de faire usage, seul, de la force armée, même si, en ce qui concerne la France, nous entendons pour certaines circonstances y être prêts. C'est avant tout dans le cadre d'alliances et de coalitions que se dérouleront les interventions dont vous serez les acteurs. La nécessité de devoir assumer des responsabilités au sein de forces ou d'états-majors internationaux est une donnée nouvelle de votre métier.

Vous aurez un rôle important à jouer dans l'établissement et la consolidation de l'Europe de la défense. Les initiatives prises au sein de l'Union européenne devraient normalement être consacrées au prochain sommet de Nice. Ainsi sera franchie la première étape, qui sera décisive, d'un projet à long terme. Il vous reviendra de le traduire dans le réel quand l'Europe, au-delà de 2003, sera dotée des capacités opérationnelles autonomes définies à Helsinki.

Vous aurez à maîtriser un éventail élargi de missions. Vous devrez être prêts à affronter des situations de violence maximale, face auxquelles il vous faudra mener des actions lourdes de riposte et de coercition. Mais vous serez aussi amenés de plus en plus à exécuter des missions pour lesquelles la force militaire est sollicitée selon d'autres modes : actions de maîtrise de la violence, de maintien ou de rétablissement de la paix, opérations humanitaires. Par ailleurs, les pouvoirs publics attendent des armées qu'elles continuent à contribuer à la défense civile du pays et aux missions de service public qui leur sont confiées. Nos concitoyens et vos chefs attendent de vous que dans ces missions devenues très diverses, vous soyez capables en toute circonstance de maîtriser l'usage de la force, d'en adapter judicieusement les conditions d'emploi, de respecter le cadre juridique adéquat dans lequel se situera votre mission, d'agir toujours conformément à l'éthique et aux valeurs qui fondent notre démocratie.

Pour vous aider à relever ces défis, le recrutement et la formation des officiers vont être adaptés.

Je me réjouis de la qualité des hommes et des femmes qui choisissent de s'engager comme officiers. Vous avez démontré, pour entrer dans vos écoles comme au cours de votre formation, des qualités intellectuelles, morales et humaines, qui vous prédisposent au métier que vous avez choisi. Ce choix n'est certes pas une orientation de facilité. Il vous engage devant la communauté nationale qui vous accorde sa confiance. Il vous lie au regard des exigences éthiques et déontologiques de votre statut d'officier.

Le fait que des jeunes gens de haut niveau, parmi les plus déterminés de leur génération, choisissent ce métier est un gage de succès pour l'avenir de l'institution militaire. C'est pour ouvrir et nourrir ce vivier que le Gouvernement, en accord avec le Président de la République, vient de décider l'aménagement du recrutement des officiers et une réforme de leur formation.

Tel est le sens de la communication que le ministre de la Défense, Alain RICHARD, a présentée en Conseil des ministres mardi dernier. Cette réforme permet d'ouvrir les filières de recrutement en prenant en compte non seulement les domaines traditionnels -scientifique et littéraire- mais aussi ceux du droit, des sciences sociales, économiques et politiques, des ressources humaines ou des systèmes d'information. Dans le même esprit, le Gouvernement a souhaité que soient mieux valorisées les expériences et les formations, antérieures au choix d'une carrière militaire, et qui constituent, pour les armées, une source d'enrichissement. Désormais, l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr prévoit ainsi l'admission directe d'étudiants titulaires de diplômes d'études supérieures, en deuxième ou en troisième année.

Cette réforme rapprochera les écoles militaires des autres grandes écoles et de l'université. S'agissant de l'enseignement académique, les grandes écoles militaires continueront à développer résolument leur politique de partenariat avec l'université, les échanges, les stages, l'ouverture sur les sciences sociales, les sciences politiques et les relations internationales.

Pour adapter le recrutement et la formation générale des officiers de gendarmerie, le Gouvernement a décidé que la sélection directe des officiers se ferait, en 2002, à partir d'un concours autonome ouvert aux étudiants titulaires d'une maîtrise. Leur formation sera alors assurée au sein de l'école des officiers de la gendarmerie de Melun. Mais leur formation militaire initiale restera en grande partie commune avec celle de Saint-Cyr. De même, leur formation continue ultérieure sera toujours dispensée au Collège interarmées de défense et au Centre des hautes études militaires. Par cette réforme, le Gouvernement entend mieux adapter la sélection et la formation spécifiques des officiers de gendarmerie. La vocation militaire de la gendarmerie est aussi clairement réaffirmée.

Le Gouvernement a par ailleurs encouragé l'initiative prise par la marine de rapprocher l'Ecole navale et l'Ecole militaire de la flotte. La conduite de ce projet sera regardée avec une grande attention, dans la mesure où il explore une voie prometteuse qui, si elle se révélait concluante, pourrait être suivie par les autres armées.

Au-delà de ces évolutions, la formation de l'ensemble des jeunes officiers a vocation à être complétée, notamment au cours de la première année de leur scolarité, par l'aménagement d'activités interarmées.

L'enseignement militaire supérieur, profondément réformé au cours de la dernière décennie, approfondira lui aussi l'ouverture sur l'extérieur des officiers au moment où ils seront appelés à exercer de hautes responsabilités. C'est le sens donné par les admissions au Centre des hautes études militaires, cette année, des premiers officiers supérieurs en provenance de pays partenaires de l'Union européenne.

Tour à tour, dans votre vie militaire, vous serez élève et formateur : élève dans une école militaire d'application, stagiaire au Collège interarmées de défense ou auditeur au Centre des hautes études militaires, mais aussi instructeur, chef de cours ou professeur. En tant qu'officier, vous serez en charge du recrutement et de la formation de nos sous-officiers et de nos soldats. Par les qualités que l'on vous demande et dont vous saurez faire preuve, par l'excellence et l'ouverture de la formation que vous recevez ici, vous serez en mesure de jouer pleinement le rôle que la société attend d'un officier.

Vous serez des acteurs à part entière de la communauté nationale.

La Nation vous confie des responsabilités élevées. Elle vous donne le commandement d'hommes et de femmes qui peuvent être exposés à des situations critiques, parfois au risque de leur vie. Elle vous confère le pouvoir d'user de la force.

Il est donc normal que le plein exercice de vos fonctions d'officier requière un grand nombre de qualités : la compétence, la clairvoyance, la détermination, la loyauté, l'écoute, le respect des autres et l'exemplarité. Ici, à Coëtquidan, vous êtes à bonne école. L'art du commandement implique la connaissance des hommes et le goût du travail en commun. Là où vous servirez, vous devez être des fédérateurs d'énergies. Par l'exemple et la compétence, vous devez être à même de susciter la cohésion du groupe placé sous vos ordres. C'est là, vous le savez bien, un atout qui se révèle décisif dans l'épreuve et au moment du combat.

Dans l'exercice du commandement, l'officier de demain devra maîtriser des connaissances techniques poussées au service d'une armée disposant des outils technologiques les plus performants. Ces outils complexes et coûteux doivent être servis sur le terrain par un savoir-faire sans faille. Tout cela demande un grand effort d'adaptation et de formation permanente, d'autant qu'il est vraisemblable qu'au cours de votre carrière, étant donné l'accélération des progrès scientifiques, vous serez confrontés à des innovations fulgurantes, périmant, parfois rapidement, les technologies et l'expérience acquises.

L'officier du XXIème siècle devra aussi posséder une connaissance plus étendue de l'environnement mondial. L'étude des relations internationales, des institutions politiques, comme celles de l'Union européenne, des organisations internationales comme l'ONU, sont indispensables à une juste perception du monde. Il vous reviendra aussi de rechercher une certaine préparation linguistique et culturelle aux régions, aux sociétés et aux groupes humains dans lesquels vous pourriez être amenés à intervenir. Vous devrez enfin acquérir un savoir-faire spécifique à l'action internationale pour tenir votre place dans des états-majors multinationaux. Le sens du dialogue avec des hommes d'origine différente sera une qualité essentielle à la réussite de votre action.

Plus généralement, c'est l'ensemble de votre pratique du commandement qui devra s'adapter aux situations nouvelles que vous rencontrerez. La réalité de plus en plus complexe des contacts relationnels et humains, et l'élévation du niveau de qualification des personnels avec qui vous travaillerez justifient de nouveaux modes d'expression et une plus grande concertation au sein des armées.

C'est dans ce but que le ministre de la Défense, au nom du Gouvernement, après consultation des chefs d'états-majors et en accord avec le Président de la République, vient de saisir le Conseil supérieur de la fonction militaire de deux projets de textes. L'un entend réformer la sélection des représentants des diverses catégories de personnels au niveau des unités ; l'autre vise à instaurer de nouveaux mécanismes de recours. Cette évolution va dans le sens d'une plus grande fluidité de l'expression sur le plan individuel et collectif au sein du ministère de la Défense. Il ne s'agit pas, ce faisant, d'affaiblir le principe hiérarchique ni le sens de la discipline qui demeurent de règle au sein des armées. Il ne s'agit pas non plus de diluer votre propre responsabilité, mais de vous donner les moyens d'être mieux à l'écoute des v¿ux de vos subordonnés, de susciter et de vérifier l'adhésion des personnels de la défense sur des sujets relatifs à leur carrière ou à leurs conditions de vie.

Ces mesures doivent favoriser le débat d'idées et les initiatives. La communication n'est pas simplement une technique de commandement mais une attitude d'esprit qui implique d'être réceptif aux idées pour en faire le meilleur profit -et parfois même pour les intégrer dans vos modes d'action, car la guerre moderne est aussi affaire de communication.


Mesdames et Messieurs,


De la qualité des hommes et des femmes dépendent l'efficacité de nos forces, l'exécution des missions des armées, la place de l'institution militaire dans notre République et la confiance qui lui est accordée. Paul VALERY a écrit dans La crise de l'esprit : " Tout se joue dans les commencements ". De la qualité de l'éducation et de la formation reçues dépend celle des comportements individuels et, aussi, la cohésion de la communauté militaire. Bientôt, votre première affectation vous permettra de tisser d'autres liens que ceux de la camaraderie. Malgré les exigences de la vie militaire, et notamment les contraintes de la mobilité, vous n'êtes pas étrangers à la vie de la Cité. Une bonne intégration professionnelle et personnelle dans la société, à l'heure où la professionnalisation modifie le lien qui unit l'armée à la Nation, est le gage d'une relation confiante entre les Français et leur armée. Au milieu de vous tous ici, à Coëtquidan, je sais que cette relation, restera, grâce à vous, forte et vivante, au service de notre pays.

(Source http:// www.premier-ministre.gouv.fr, le 3 novembre 2000)

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