Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur l'enseignement supérieur à distance, notamment la mise en ligne des catalogues universitaires au niveau européen et la collaboration communautaire, Paris le 30 septembre 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur l'enseignement supérieur à distance, notamment la mise en ligne des catalogues universitaires au niveau européen et la collaboration communautaire, Paris le 30 septembre 2000.

Personnalité, fonction : LANG Jack.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

Circonstances : Colloque européen sur l'enseignement supérieur à distance, à la Sorbonne le 30 septembre 2000

ti : J'ai plaisir à m'exprimer devant vous à l'occasion de ce colloque consacré à l'enseignement à distance. Le thème est important, et il s'est vu entièrement remis en question par l'apparition et le développement des nouvelles technologies. Alors que certains lui prédisaient une fin prochaine, il renaît et se découvre des perspectives formidables. Son avenir, nul n'est besoin d'être prophète pour l'annoncer, est celui d'un enseignement interactif et en ligne. À ce titre, le ministère de l'éducation nationale est particulièrement intéressé. Il faut donc identifier des priorités.

Ce que ne pouvait offrir le seul papier devient accessible devant un écran d'ordinateur : la vitesse et la souplesse du dialogue, la quantité d'informations et de connaissances disponibles sont sans précédents. Ce qui semblait entièrement nouveau il y a si peu de temps ne l'est déjà plus en partie.

Internet et les réseaux numériques sont un espace d'expression dont on commence à cerner les enjeux en matière d'éducation et de savoir. Ce territoire est celui d'une liberté qui s'invente chaque jour. Voilà pourquoi il est urgent d'agir, alors que le temps de la réflexion nous est compté. Les intérêts publics et privés nord américains risquent de structurer durablement les usages et les comportements sur le réseau. Il sera trop tard demain pour défendre une conception différente de l'enseignement, la nôtre, celle du service public.

Il faut dès lors participer de façon active à ce débat mondial sous peine de le voir s'organiser selon une logique strictement économique. Nos lieux d'enseignement perdraient leur signification, leur raison d'être si nous n'étions pas capables de marquer l'espace multimédia. Il faut y introduire nos initiatives, nos identités, nos programmes. Il y a urgence : les services en ligne et ceux qui les vendent n'attendent pas ; on est pressé de nous séduire. Je refuse de croire que nous nous laisserons acheter à si bon compte.

Je veux ici faire appel à l'imagination et à la volonté. Nous devons trouver une alliance entre les anciens et les nouveaux modes de communiquer. Harmoniser notre conception de l'enseignement et la modernité que nous offrent des outils nouveaux. Ceci profitera aussi bien à la formation continue des adultes, secteur en forte expansion, qu'aux étudiants qui pourront diversifier leur cursus à l'intérieur même des universités. L'offre de formation pourra donc s'enrichir et s'améliorer pour tous les publics. Nous souhaitons tous ce développement, et notre responsabilité est de nous y engager. Ne nous voilons pas la face : ce phénomène est l'objet d'un marché, et les acteurs du secteur privé sont nombreux à s'en emparer.

Les universités virtuelles sont en plein développement. Il ne s'agit pas d'un développement marginal, d'autant que la demande d'enseignement ne cesse de croître et qu'il est de notre devoir d'y répondre. Le besoin de savoir et de connaissances ne cesse de se développer, et pour le satisfaire, un véritable marché s'organise. Les opérateurs européens d'enseignement à distance comme Net Uno ou l'Open University, des universités européennes comme l'Université de Catalogne ont certes commencé. Mais on peut être impressionné par les investissements réalisés par des universités comme Berkeley, avec des partenaires privés.

L'investissement dans l'industrie de la connaissance a atteint aux Etats Unis 3 milliards de dollar en 1999. Soit autant que les 9 années précédentes.

Le gouvernement auquel j'appartiens a voulu rattraper le retard pris dans l'équipement et la formation informatiques. Depuis 1997, un travail considérable a été effectué, et ce défi est en passe d'être relevé. Les établissements français disposent maintenant des moyens nécessaires pour travailler sur les supports multimédias. Mais après le temps des outils, qui n'est pas encore achevé, arrive celui des contenus. Il nous faut agir sur les savoirs et les connaissances qui sont véhiculés sur Internet.

La recherche de contenus par les internautes ne cesse de se développer. La production, l'organisation, la mise à disposition de ces contenus est sans doute l'enjeu majeur d'Internet dans les années à venir. Cela signifie que plus que jamais nous risquons de voir le parcours d'un étudiant ressembler à celui d'un consommateur. Et ceux qui investissent ce secteur l'ont d'ores et déjà identifié à une poule aux ¿ufs d'or.

Permettez-moi d'insister sur un point essentiel à notre débat : quand on parle des technologies de l'information, on risque de faire une confusion. L'information, est reçue du dehors. Elle implique souvent une attitude de passivité. Le savoir ne saurait s'y réduire. Il exige l'effort patient de l'apprentissage. Le chemin qui y mène est aussi important que sa possession.

L'un des défis de l'enseignement à distance est de promouvoir les démarches d'explication, de s'installer dans le temps long de la compréhension. Il sera jugé sur ce service offert aux étudiants, loin des habitudes de consommation que permettent les supports multimédias.

Le problème se posera sans doute moins pour le premier degré et le secondaire que pour l'enseignement supérieur. Voilà pourquoi j'insisterai sur ce dernier point.

Je sais que certains restent définitivement réfractaires à l'idée de ce type d'enseignement, jugé incapable de remplacer la vie étudiante, le contact direct d'un élève avec ses pairs et ses professeurs. Certains s'effraient de cette mondialisation de l'offre du savoir. Ils s'inquiète de voir ravaler l'éducation au rang d'une marchandise. Je comprends ces préoccupations, mais il faut regarder les choses en face.

Qui pourra empêcher un étudiant d'une région de France de passer un diplôme qu'il estime plus prestigieux que celui auquel il pourrait accéder dans sa région ou sa ville ? qui pourra lui interdire de suivre l'enseignement d'une université, outre Atlantique ou ailleurs ? La séduction est une chose, la raison en est une autre. L'enseignement en ligne ne manque pas d'arguments pédagogiques en sa faveur. Car il ne s'agit pas d'une éducation au rabais, bien au contraire. Loin d'être une façon diminuée d'apprendre, l'enseignement à distance permet de collaborer, d'échanger les informations sans contraintes de temps et d'espace.

Notre premier objectif sera donc de mobiliser les universitaires sur ce thème déterminant. Je parlai à l'instant des sirènes de la séduction incarnées par les offres nouvelles d'enseignement à distance et en ligne. Nous devons gagner la bataille de la crédibilité de nos diplômes sur ce même terrain. Les universités doivent s'inventer une tradition de collaboration plus forte non seulement entre elles, mais également avec le privé. Je me félicité, à ce titre, des partenariats tissés par le Centre National d'Enseignement à Distance avec France Télécom, Havas ou les éditions Champion.

L'excellence de notre enseignement nous permet de relever ce défi. Il y va de notre attachement à une certaine idée du service public de l'éducation nationale. Ceci repose, bien entendu, sur une mobilisation rapide et efficace de l'ensemble des acteurs concernés, publics et privés, dans le respect des valeurs de l'université : le diplôme, la propriété intellectuelle et la coopération internationale.

Une mobilisation de toutes les énergies

Conscients de l'importance de l'enjeu, les acteurs français ont décidé de s'unir pour élaborer en commun des projets d'universités virtuelles. Je suis particulièrement heureux de la signature, la semaine prochaine, des accords qui lient
- pour le premier le Centre National d'Enseignement à Distance avec la Conférence des Présidents d'Université, la Conférence des Directeurs de Grandes Ecoles et la Conférence des Directeurs d'Instituts Universitaires de Formation des Maîtres ;
- pour le second, EduFrance avec le Centre National d'Enseignement à Distance.

Ces accords vont enfin permettre une meilleure collaboration entre les différents acteurs français du secteur.

Voyant cette détermination, j'ai décidé d'aider les universités à se regrouper pour former des Campus Numériques. 60 millions de francs seront consacrés dans les six mois qui viennent à créer quinze campus, dans des champs de compétences différents. Dès le mois prochain, cinq projets seront sélectionnés. Ils seront opérationnels dès la rentrée 2001. Sans faire de grande révélation, je peux d'ores et déjà vous dire que la médecine, l'informatique, les sciences ou l'économie-gestion seront parmi ces filières.

Cet effort important de la France doit trouver des échos en Europe. Je profite de la présence de Madame Reding pour suggérer l'élargissement de ces procédures à l'ensemble de l'Europe. La France, pour sa part, est prête à s'ouvrir aux universités européennes. Nous devrons pour cela continuer à travailler à harmoniser nos diplômes. J'y veille.

Mais créer un cadre rigoureux pour les différents membres de l'enseignement supérieur ne suffit pas. Il me paraît important de développer l'accès des étudiants aux ressources numérisées. Je sais que beaucoup d'efforts ont été effectués ces dernières années dans ce secteur ; il faut aller plus loin.

Deux points me paraissent particulièrement importants :

- l'ensemble des Bibliothèques universitaires françaises ont mis en ligne leur catalogue et les étudiants ont ainsi accès à un "pancatalogue", compatible avec leurs homologues européens. Plus de 12 millions d'¿uvres sont ainsi référencées.
- L'accès des étudiants aux bibliothèques universitaires me paraît trop restreint. Un étudiant qui suit un diplôme en ligne doit pouvoir accéder à sa bibliothèque universitaire la plus proche. J'ai donc demandé à la conférence des présidents d'université d'étudier l'ouverture de leurs bibliothèque à tout étudiant inscrit dans une université européenne. La réciprocité de cette mesure serait logique.

À terme, il faut que les étudiants, les professeurs, les chercheurs de notre continent aient en commun leurs bibliothèques, leurs laboratoires, leurs musées. Notre culture ne devrait plus connaître les frontières, les cloisonnements qui l'entravent trop souvent.

Les cadres de l'enseignement " en ligne "

Cette transformation de l'enseignement supérieur que nous appelons de nos v¿ux ne peut se faire n'importe comment. Lors de vos travaux durant ce colloque, vous avez rappelé les nombreuses conditions de ce développement. Je voudrais mettre en avant trois points qui me paraissent importants : tout ceci doit s'effectuer dans le respect de l'étudiant, de l'enseignant et des cultures.

1) Les diplômes

Il faut avant tout s'attacher au respect de l'étudiant, en garantissant une validation de la formation suivie par l'institution. Cette validation passe aujourd'hui par le diplôme. Le développement de l'enseignement à distance ne se fera que par la promotion du diplôme. Nous disposons là d'une vraie chance pour développer une évaluation continue et rigoureuse du travail des étudiants. L'interactivité n'est pas un vain mot : l'une de ses dimensions est de permettre non seulement de dialoguer, mais de suivre pas à pas le parcours de l'élève.

Peut-être la forme des examens devra-t-elle être modifiée, l'évaluation corrigée, mais le fond reste le même : garantir à tous les étudiants la possibilité de passer des examens qui seront la reconnaissance de leur travail, de leur qualification.

D'autre part, et je parle pour la France, les frais de scolarité des étudiants en formation initiale resteront les mêmes quelle que soit la forme de l'enseignement. Cela dit mon attachement indéfectible au service public de l'éducation, qui est en rupture complète avec la logique de marché.

2) Le droit des auteurs et la protection de la propriété intellectuelle

Internet et les réseaux numériques sont un territoire qui n'est pas naturellement celui du droit. Les nombreux litiges en cours de jugement en témoignent. Au centre de ces problèmes, il y a la protection du droit des auteurs. Pour éviter que l'éducation ne devienne objet de consommation, pour favoriser les liens entre le Centre National de l'Enseignement à Distance et les professeurs des universités, il faut trouver une solution.

La qualité des enseignements délivrés reste la priorité de l'enseignement supérieur, quelle que soit sa forme. Pour cela, le respect des enseignants est absolument nécessaire. Cela passe par le respect de leur travail, symbolisé par le droit moral de l'auteur.

Le droit d'auteur est à l'enseignant ce que le brevet ou la publication scientifique est au chercheur. Je me battrai pour ce droit soit parfaitement reconnu au sein de l'université : Internet ne change rien à l'affaire. Contrairement à ce que l'on entend parfois, l'ensemble de la législation existante s'applique aux acteurs des réseaux numériques. Il n'est pas besoin d'un droit spécifique. Un rapport du Conseil d'État de juillet 1998 l'indique clairement. Mais il fallait clarifier le problème crucial.

Les créateurs doivent être reconnus et récompensés, dans le secteur de l'éducation comme celui de la culture. Je me félicite que dans l'accord avec le Centre National d'Enseignement à Distance, ce point soit effectivement élucidé. Car on ne pourra valoriser les contenus et l'enseignement offerts en ligne que par une meilleure protection de la propriété intellectuelle.

Coopération internationale

Le risque est grand de voir s'imposer plus encore, par le biais de l'enseignement à distance, le modèle nord-américain d'enseignement supérieur et de formation. Au-delà des enjeux financiers, cela serait une catastrophe culturelle.

Je voudrais tracer deux pistes qui me paraissent essentielles :

o J'ai déjà dit que je souhaite renforcer la collaboration entre les universitaires, entre les universités en Europe. Elle n'en est aujourd'hui qu'à ses balbutiements, et je compte mettre à profit la présidence française de l'Union Européenne pour faire progresser plusieurs chantiers en ce domaine. La mobilité des étudiants est une idée qui m'est chère. J'aimerais qu'à l'avenir la scolarité ressemble à un parcours à travers notre continent. Mais les voyages ne se font pas seulement dans l'espace : il nous faut encore créer les conditions d'une mobilité virtuelle. L'Europe de l'intelligence et du savoir passe par là.

o Il me semble que les partenariats nord/sud peuvent trouver un second souffle grâce à Internet. Le raccourcissement des distances permet un meilleur suivi des dossiers et, pourquoi pas, le développement en commun de cursus universitaires dispensés au nord comme au sud.

Je vous ai dit mes objectifs, et les moyens que je veux mettre en ¿uvre pour relever le défi de l'enseignement à distance de demain. Il faut, dès à présent, créer des habitudes sur ce terrain naissant. Nous atouts sont nombreux, et nous pouvons gagner cette bataille de " l'éducation en ligne ".


(source http://www.education.gouv.fr, le 3 octobre 2000)

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