Message de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur l'importance des nouvelles technologies de l'information et de la communication pour le développement de la nouvelle économie, le changement dans l'organisation des entreprises et du travail, les échanges internationaux et sur la nécessité d'élaborer de nouvelles régulations, Paris le 3 mai 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Message de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur l'importance des nouvelles technologies de l'information et de la communication pour le développement de la nouvelle économie, le changement dans l'organisation des entreprises et du travail, les échanges internationaux et sur la nécessité d'élaborer de nouvelles régulations, Paris le 3 mai 2000.

Personnalité, fonction : PONCELET Christian.

FRANCE. Sénat, président;FRANCE. RPR

Circonstances : Colloque "Société de l'information et nouvelle économie" au Sénat le 3 mai 2000 ; message lu par M. René Trégouët, sénateur

ti : Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Bienvenue au Sénat pour ce colloque sur la société de l'information et la nouvelle économie, organisé par mon ami et collègue René Trégouët, qui montre une fois de plus le rôle de notre Haute assemblée comme laboratoire d'idées, davantage en charge d'éclairer l'avenir que de disputer au présent.

En guise d'introduction à vos débats, je souhaiterais vous faire part d'un constat et de deux interrogations.

Le constat est simple à dresser : la nouvelle économie existe. Elle est une réalité, une évidence qu'il faut s'efforcer de comprendre, plus que de contester.

Nous sommes en effet à l'aube d'un Nouveau monde, d'une nouvelle ère, d'une nouvelle révolution industrielle qui induit de nouveaux comportements et de nouveaux raisonnements.

Pour tous ceux qui, comme moi, croient en la persistance des cycles, force est de penser qu'à l'aube de ce nouveau millénaire nos économies viennent de rentrer, avec plus ou moins d'avance, dans un nouveau cycle long - un " Kondratiev " comme se plaisent à dire les économistes - d'une cinquantaine d'années et qui connaîtra vraisemblablement son apogée dans les années 2020-2025.

Cette nouvelle économie en train d'émerger possède en effet ses propres moteurs industriels : les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Bien sûr ! Mais aussi les biotechnologies. Demain le génome humain sera entièrement décrypté, avec plusieurs années d'avance sur les prévisions les plus optimistes. Ce décryptage permettra, permet déjà de guérir des maladies aujourd'hui incurables. Tout cela peut être porteur de progrès et de mieux être.

Cette nouvelle économie possède également ses propres objets : l'internet et le téléphone mobile. Mais aussi le cédérom, les consoles de jeux, les rollers et bientôt les textiles intelligents. Cette nouvelle économie possède ses propres héros, qui ne sont déjà plus Bill Gates, Andy Groove ou Steve Jobs, mais John Chambers, Jeff Bezos ou nos concitoyens Bernard Liauteaud, Nicolas Gaume encore Fabrice Grinda. Elle possède ses propres espaces. La Silicon Valley évidemment. Mais aussi les valleys européennes, au premier rang desquelles Sophia Antipolis, fondée par un sénateur visionnaire, mon ami Pierre Laffitte, ici présent et que je salue. Cette nouvelle économie possède son propre langage, pavé de mots tels que start up, incubateur ou e-commerce qui n'existaient tout simplement pas il y a quelques années.

Inutile d'insister sur ce constat. Vous l'avez tous à l'esprit. Ce qui change fondamentalement entre l'ancienne et la nouvelle économie c'est la dimension espace-temps.

En effet, le fondement de l'économie c'est l'échange. Or celui-ci s'effectue au rythme de la communication. Lorsque les hommes allaient à cheval, les informations et les marchandises s'échangeaient au rythme du cheval. Aujourd'hui ils s'échangent à la vitesse de l'électron.

Cette révolution élargit considérablement l'espace de l'échange. La République d'Ouzbekistan peut commander, commande d'ores et déjà via l'internet, les tonnes d'acier dont elle a besoin à Usinor, sans que cette entreprise ait jamais songé à y envoyer un représentant commercial. De même, chacun d'entre vous peut commander un livre ou un disque sur un site américain, sans même se déplacer à la FNAC. Un produit quel qu'il soit est disponible immédiatement, aux quatre coins de ce village planétaire qui n'en finit pas de rétrécir. Encore faut-il que la logistique suive.

Quant au temps, ce n'est plus d'accélération qu'il convient de parler, mais de contraction. Le temps de l'internet est celui des chats : un mois sur le net équivaut à sept mois dans la vraie vie. Et de fait, l'innovation essaime avec une rapidité qui donne le vertige. L'information, l'échange ont lieu en temps réel dans le monde entier. Et là où il a fallu deux décennies pour équiper la France en téléphone, il n'a fallu que quelques années pour qu'un milliard d'être humains dispose de mobiles.

Face à cette révolution, ma première interrogation est la suivante : quelles conséquences cette movida économique va-t-elle avoir sur l'organisation de nos sociétés ?

Pour ma part, j'en vois au moins trois.

Il est évident, tout d'abord, que l'organisation des entreprises et avec elle l'organisation du travail vont changer. Le temps n'est plus où un homme seul pouvait créer et développer sa propre entreprise et faire travailler sous ses ordres une cohorte plus ou moins grande de salariés. La nouvelle économie n'est pas l'économie du salariat, du lien de subordination. C'est l'économie du partenariat, de l'association de talents complémentaires. C'est l'économie de l'implication. A plein temps. Non à temps réduit. D'où l'importance symbolique que peuvent avoir certains débats, tels que les 35 heures ou les stock options qui sont dans la ligne de collision entre nouvelle et vieille économies et qui permettent d'identifier clairement qui sont les vrais anciens et qui sont les vrais modernes.

A ce premier bouleversement correspond - c'est là la seconde évolution que j'entrevois - une modification radicale des modes de financement.

La nouvelle économie n'est plus l'économie de la dette, mais l'économie du capital. Le capitalisme de la rente où l'on pouvait amortir les investissements sur plusieurs années est mort. Il a été remplacé par un capitalisme de la plus-value où l'argent tourne de plus en vite et où les fonds de pension ont remplacé les " zinzins ". Dans ce tourbillon de la nouvelle économie il faut, pour réaliser des plus-values, des écarts. Plus ces écarts sont importants dans des laps de temps très courts, plus le système prospère et se nourrit. Nul doute qu'il y aura des e-krachs et des déçus-dot-com. Il faut simplement en être avertis au départ. La net économie connaîtra son canal de Panama. Cela ne l'empêchera pas de croître ni d'embellir.

Enfin nos schémas culturels vont être modifiés. Tant il est vrai que l'économie n'est pas une sphère autonome, mais bien partie intégrante de l'ensemble social. Or, de ce point de vue, nos valeurs vont changer. La nouvelle économie porte en ses flancs la liberté. Pas l'égalité. La mondialisation. Mais pas l'uniformisation. Dans ce nouveau monde qui se construit, ce ne sont plus les " pyramides du pouvoir ", mais bien les " réseaux du savoir ", pour emprunter à René Trégouët, qui deviendront déterminants. L'Europe a fait craindre à certains la standardisation des modes de vie et la dissolution des identités nationales. L'internet montre que l'avenir est au contraire dans l'exaltation des différences. Or, ces différences sont porteuses d'inégalités. Il faut le savoir. Faut-il l'accepter ? Jusqu'où ?

Ceci m'amène à vous livrer ma seconde interrogation : que faire ? Quelle place pour les politiques dans la nouvelle économie ?

Tout ou presque a été dit sur la compétition entre les Nations, pour qu'il me semble inutile d'y insister. Pour ce qui concerne la fiscalité, les charges sociales, mais aussi la complexité, l'impôt papier, le temps ne devrait plus être à la réflexion, ni à la concertation. Il devrait être à l'action.

Je souhaiterais en revanche appeler votre attention sur trois points.

Le premier, d'actualité, est celui des " nouvelles régulations " qu'appelle cette " nouvelle économie ". Car il est bien évident qu'une fois dissipée l'utopie libertaire des pionniers de la Toile, la nouvelle économie appelle de nouvelles régulations. De même qu'il n'est pas de circulation routière possible sans code de la route, il n'est pas d'échange possible sans règles. Et sauf à vouloir faire de la nouvelle économie un nouveau bois de Bondy, il nous faut de nouvelles régulations.

Mais une fois que l'on a dit cela on n'a rien dit ! Un banal texte portant diverses dispositions d'ordre économique et financier, ce que l'on appelle dans le jargon parlementaire un DDOEF, ne saurait tenir lieu d'unique réflexion. J'ai une trop haute idée de la loi pour la voir asservie à un quelconque plan média.

Permettez moi à cet instant de prendre un exemple concret. Le texte sur les nouvelles régulations économiques introduit près de dix ans après qu'elle ait été formulée dans le codes des pratiques de la bonne gouvernance, la règle interdisant le cumul des mandats d'administrateurs de sociétés commerciales. Or cette règle, édictée pour faire pièce aux participations croisées et à cette économie de la connivence qui lésait gravement les intérêts des actionnaires aura-t-elle encore vraiment un sens une fois appliquée aux anges des affaires, qui nécessairement investissent dans un grand nombre de sociétés à la fois ? Lord Cadburry avait-il pensé aux start up ?

La nouvelle économie appelle donc de nouvelles régulations. Mais quelles sont ces régulations ? S'agit-il seulement encore de régulations nationales ? Peuvent elles être encore européennes ? Ou bien faut-il carrément changer de dimension, d'espace-temps et penser global ? L'internet, l'information ne connaissent plus de frontières. C'est bien çà la nouveauté. Face à cela, mettre dans un même sac quelques innovations du droit des sociétés, les relations entre les PME-PMI et la grande distribution et la régulation financière, sur la base de concepts forgés par ceux là même qui ont enfanté le scandale du Lyonnais, ne suffit pas pour être moderne et me semble à vrai dire bien dérisoire. La régulation ne se confond pas avec la réglementation. Paradoxalement, les seules vraies nouvelles régulations récentes concernent le commerce électronique et l'utilisation de logiciels libres, dans l'élaboration desquelles le Sénat a joué un rôle moteur, ne figurent pas dans ce projet de loi. Et comme en atteste la triste histoire des stock options, qui veut faire l'ange souvent fait la bête.

En second lieu, la nouvelle économie est l'économie du savoir. De ce point de vue, j'ai la faiblesse de penser, peut être à tort, sans doute à contre courant, qu'en dépit de ses imperfections, notre système éducatif est l'un des meilleurs au monde. Preuve en est la qualité des diplômés français. Mais pour autant, il ne faut pas nous endormir sur nos lauriers. La nouvelle économie va nous conduire à repenser la place des diplômes. Car dans les nouvelles entreprises la valeur des hommes tient moins à la qualité de leurs diplômes qu'à la crédibilité de leur projet et à la force de leur motivation. La valeur en entreprise se prouve tous les jours. Pas seulement celui du concours. Il nous faudra donc admettre, d'une part, que l'école n'est là que pour enseigner des savoirs fondamentaux, par définition intangibles, et, d'autre part, que c'est dans l'entreprise que s'acquièrent les compétences qualifiantes, par nature évolutives.

Enfin, la nouvelle économie va sans doute nous conduire à revoir nos règles en matière d'immigration. Il semblerait en effet qu'un grippage soit en train de naître dans les rouages bien huilés de la Silicon Valley, du fait de l'insuffisance d'ingénieurs qualifiés. Or ces ingénieurs, dont bon nombre de nos concitoyens, ne peuvent être employés faute tout simplement de visa d'immigration. Nul doute que tôt ou tard nous serons confrontés au même problème.

En conclusion, je souhaiterais vous livrer une anecdote. Lorsque je présidais la commission des finances j'ai cru un jour pouvoir faire plaisir à un jeune sénateur plein d'avenir en lui donnant le rapport d'un budget, certes un peu rébarbatif, mais néanmoins important : le budget de la fonction publique. Au lieu de marquer quelque reconnaissance, ce jeune sénateur me dit : " Ce qui se passe aujourd'hui ne m'intéresse pas. C'est ce qui se passera dans vingt ans qui m'intéresse ".

J'ai pensé, en écrivant ce message, que le sénateur en question serait le plus à même pour le lire devant vous. Gouverner c'est prévoir. Prévoir c'est anticiper. Anticiper, c'est précisément l'objet de vos travaux.

En vous renouvelant tous mes voeux de cordiale bienvenue, ici au Sénat, je souhaite que vous ayez des débats aussi fructueux que possible, afin de pouvoir inspirer utilement le législateur. Je vous remercie de votre attention.


(source http://www.senat.fr, le 27 novembre 2000)

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