Déclaration de M. Michel Duffour, secrétaire d'Etat au patrimoine et à la décentralisation culturelle, sur la lecture publique, dans le cadre de la décentralisation, l'accès au multimédia, le prix unique du livre et la gratuité du prêt dans les bibliothèques, Ribérac le 3 novembre 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Duffour, secrétaire d'Etat au patrimoine et à la décentralisation culturelle, sur la lecture publique, dans le cadre de la décentralisation, l'accès au multimédia, le prix unique du livre et la gratuité du prêt dans les bibliothèques, Ribérac le 3 novembre 2000.

Personnalité, fonction : DUFFOUR Michel.

FRANCE. SE au patrimoine et à la décentralisation culturelle

Circonstances : Inauguration de la médiathèque de Riberac le 3 novembre 2000

ti : C'est toujours pour moi très stimulant d'inaugurer un lieu qui incarne à merveille la modernité et l'ambition de la politique de lecture publique de la France. Ça l'est d'autant plus quand un équipement comme celui où nous nous trouvons permet de redynamiser la politique d'urbanisme et l'aménagement du centre ville, d'une localité comme la vôtre.
La bibliothèque de Ribérac fait partie, en effet, de ces équipements qui incarnent le mieux les progrès de la lecture publique en Dordogne.

Créé dès 1981, je sais que cet établissement a toujours conduit, sous l'impulsion de la municipalité, une politique du livre très audacieuse, tournée vers la conquête des publics et la découverte de la diversité des formes de l'écrit. Son succès ne pouvait plus se satisfaire de locaux devenus exigus et inadaptés à l'ambition de votre projet

Grâce à une rénovation qui a su allier élégance, fonctionnalité et convivialité, la nouvelle médiathèque offre désormais un cadre agréable et - parfaitement approprié - à l'accueil des populations les plus diverses.
Vous avez pu ainsi conforter les services existants, mais aussi créer un espace multimédia qui constitue une valeur ajoutée, absolument vitale en zone rurale.

Le succès significatif et le rayonnement territorial que connaît votre médiathèque depuis son ouverture en Mai 2000 (1 139 inscrits dont environ 50 % extérieurs à la commune) permet à Ribérac de jouer pleinement sur ce registre son rôle de ville-centre, en particulier vis-à-vis des jeunes, scolarisés en nombre dans la commune.

Service culturel de proximité, elle cumule des fonctions culturelles, sociales, éducatives et patrimoniales. C'est la preuve, qu'en offrant un large éventail de services, animés par des professionnels compétents, la lecture publique peut gagner peu à peu du terrain auprès de ceux pour lesquels le livre, l'écrit, même numérique, n'est une pratique, ni aisée, ni courante. La conquête de nouveaux publics pour le livre ne saurait en effet être différée. Les schémas des services collectifs sont éloquents sur ce point : les inégalités culturelles persistent et s'aiguisent. Les combattre est une de nos priorités puisque cet état de fait n'a rien d'intangible. Ce que vous entreprenez ici le démontre de manière implacable.

Il est d'ailleurs des circonstances, où l'importance vitale de l'écrit, la nécessité impérieuse de son accès pour tous, se livrent avec éclat. Ribérac fut, à deux reprises, le cadre de ce type de révélation, où tout devient limpide. Permettez-moi d'en dire quelques mots.

Les hasards de la débâcle firent, en effet de votre ville la terre d'asile d'Aragon en juin 1940. Et c'est donc ici qu'Aragon inventa la "poésie de contrebande", cette forme poétique qui permis de redonner à la France la parole que les bourreaux châtiaient comme s'il s'agissait d'un crime. Dans "la leçon de Ribérac ou l'Europe française", Aragon dit combien il s'est inspiré d'Arnaud Daniel, gentilhomme et troubadour de Ribérac, au 12ème siècle. Arnaud Daniel, c'est l'inventeur de "l'Art fermé", l'art poétique qui consiste à dire les choses sans les dire tout à fait, à chanter les mots à l'insu de ceux qui ne peuvent les entendre ; à séduire "les dames en présence même de leurs seigneurs" rapporte Aragon dans ces pages magnifiques. C'est à cette source que puise la poésie de la résistance. C'est d'elle qu'elle tire cette capacité à déferler, dans les correspondances, les tracts clandestins, les mémoires et les coeurs de tous ceux qui s'emparèrent des mots pour y trouver la force de résister et d'espérer.

"Nous n'avons jamais été aussi libre que sous l'occupation" dit Jean-Paul Sartre. Nul doute que ce constat en forme de provocation vaille aussi pour l'écrit. C'est au moment le moins propice que le partage universel de cette dimension névralgique de la culture, revêt toute son importance et connaît ses plus belles avancées.
Permettez-moi d'y voir l'inspiration majeure de la belle aventure de lecture publique que vous conduisez aujourd'hui. L'ouverture de la médiathèque de Ribérac s'inscrit d'ailleurs dans un environnement départemental et régional favorable à la lecture publique.
En Aquitaine, au cours des 5 dernières années, 35 projets ont été élaborés par des communes ou des communautés de communes en zone rurale ou urbaine.

Les inaugurations se succèdent, aujourd'hui Ribérac, hier Pessac ou Pontonx sur l'Adour, demain, Nérac, Morcenx ou Billère ouvriront des établissements de qualité, bien dotés en collections, en ressources documentaires électroniques et gérés par des professionnels efficaces.
Enfin, il faut rappeler que cette bibliothèque s'inscrit traditionnellement dans le réseau de la bibliothèque départementale de prêt qui assure la mutualisation des actions à l'échelle du département de la Dordogne.

Une fois encore, je peux constater que le développement de la lecture publique est une des plus belles réussites de la décentralisation culturelle, entamée il y a moins de vingt ans. Vous êtes particulièrement bien placés pour mesurer les bienfaits d'une politique qui a multiplié par trois le nombre de bibliothèques, favorisé la création de médiathèques et encouragé les initiatives en faveur du livre.
Cette première phase a totalement changé la donne quant à l'impact de la politique de lecture publique sur l'ensemble du territoire. Cela n'aurait pas été possible sans l'opiniâtreté et la détermination des collectivités locales, à l'instar de la vôtre, pour accroître le rayonnement du livre et développer les pratiques d'écriture en amateur.

Ce n'est pas verser dans l'autosatisfaction que de le souligner. Savoir d'où l'on est parti est indispensable si l'on veut mettre sur les rails la deuxième étape de la décentralisation culturelle, deuxième étape à laquelle je travaille depuis mon arrivée au gouvernement.
Car c'est bien de cela dont il s'agit. Le temps est venu pour notre pays de refonder et d'affirmer une nouvelle ambition pour le livre ; à l'échelon national, comme à l'échelon européen dans le cadre de la présidence française. Tout porte en effet à relever ce défi. La rencontre entre l'écrit et les nouvelles technologies nous font entrer de plain-pied dans une ère nouvelle.
C'est pourquoi nous avons décidé de créer 110 Espaces culture multimédia, en leur affectant 4 millions de francs de mesures nouvelles dans le budget 2001. Ils ont pour vocation d'accroître l'appropriation culturelle de ces nouvelles technologies.

Nombreux sont ceux qui comparent les répercussions du numérique sur le rapport au livre, au bouleversement provoqué par l'invention du codex. Ce rapprochement est pertinent. L'écrit n'appartient pas à une époque révolue de la culture. Il n'est pas en recul, il renouvelle radicalement ses formes. Et cela, afin de jouer le rôle qu'aucun autre registre du champ culturel ne peut jouer à sa place : permettre la circulation pluraliste des idées, aiguiser le sens critique, insuffler le plaisir de l'imaginaire et faciliter l'appropriation des savoirs les plus neufs. La création des médiathèques, l'investissement culturel qui leur permet de jouer aujourd'hui un rôle prépondérant, résultent de la volonté politique d'organiser le partage de ces nouvelles formes de l'écrit.

D'aucuns s'interrogent cependant sur la toile de fond de cette révolution de l'écrit. Il faut les entendre. La responsabilité publique est en effet de s'opposer a tout ce qui résulte de la volonté de faire du livre une marchandise comme une autre. Traiter le livre en produit standardisé, c'est se priver des bienfaits que j'évoquais à l'instant. Cette menace peut être écartée ; j'ai eu l'occasion de le rappeler à Strasbourg, lors du colloque européen consacré au livre, où je représentais la France le 30 septembre dernier.

Voilà aussi pourquoi Catherine Tasca vient de réaffirmer l'attachement de la France à la garantie que constitue le principe du prix unique pour la chaîne économique du livre, dont chacun se doit de mesurer la fragilité, et pour les lecteurs eux-mêmes. Qui plus est, pour Catherine Tasca et pour moi-même, il ne saurait être question de revenir sur l'acquis du prêt gratuit dans les bibliothèques. Comment, en effet, envisager un seul instant de supprimer un principe auquel le succès de la politique de lecture publique doit tout ?

Cet attachement indéfectible au non-paiement de l'acte a bien évidemment un pendant : celui d'élaborer les solutions politiques qui garantissent une juste rétribution des auteurs, des maisons d'éditions et des librairies et, en particulier, des plus fragiles d'entre elles. Nous sommes aussi le pays de Beaumarchais ne l'oublions pas ; c'est-à-dire le pays où l'invention du droit d'auteur est contemporaine des plus belles conquêtes de la critique de l'ordre établi et de la liberté de pensée.

Le coup de maître de la décentralisation de la lecture publique est, pour moi, une source d'inspiration, un guide précieux. Depuis ma prise de fonction, je m'attache à mettre en place des protocoles expérimentaux de décentralisation et des établissements culturels de coopération. Il s'agit à mes yeux d'instruments, d'outils, à la disposition de tous. Ils s'inscrivent pleinement dans les orientations de la seconde étape de la décentralisation, que le Premier Ministre a redéfinies récemment à Lille. Car, à n'en pas douter, c'est sur le front de la décentralisation que se gagnera la nouvelle ambition culturelle de la France. Pour chacun des secteurs du champ culturel, nous voulons donner du sens à la visée décentralisatrice. Ce mouvement a pour raison d'être de mettre entre toutes les mains la construction du sens, des finalités, des enjeux de la politique culturelle de notre pays.

Il y a une conception progressiste de la décentralisation qui est celle de la responsabilité publique partagée et maîtrisée. Le rapport de la commission présidée par Pierre Mauroy, révèle le défaut de transparence, de lisibilité de la première phase de la décentralisation. Il faut faire, à l'inverse, le pari de la simplicité et de la clarification. Car c'est ainsi qu'à mes yeux, nos concitoyens pourront s'emparer de la décentralisation pour démocratiser la République. En matière de culture, c'est la seule conception susceptible de répondre aux attentes de notre peuple. C'est donc la seule qui vaille.

Ce que vous avez réalisé avec votre équipe, Monsieur le Maire, aux côtés des femmes et des hommes de Ribérac, participe de cette conception, empreinte de modernité et de justice sociale.

Je tiens à vous en féliciter vivement et remercier les services de l'Etat en région qui ont su accompagner votre projet.


(Source http://www.culture.gouv.fr, le 6 novembre 2000)

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