Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur la place des nouvelles technologies à l'école notamment, leur rôle dans l'enseignement des disciplines traditionnelles, leur contribution au service public de l'éducation et sur les mesures gouvernementales favorisant leur utilisation en milieu scolaire, Paris le 22 novembre 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur la place des nouvelles technologies à l'école notamment, leur rôle dans l'enseignement des disciplines traditionnelles, leur contribution au service public de l'éducation et sur les mesures gouvernementales favorisant leur utilisation en milieu scolaire, Paris le 22 novembre 2000.

Personnalité, fonction : LANG Jack.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

Circonstances : Colloque e-education, Salon de l'éducation à Paris le 22 novembre 2000

ti : Je suis heureux de voir que le salon de l'éducation n'est pas seulement un espace d'exposition, mais qu'il est aussi devenu un lieu de débat et de réflexion.


Beaucoup a déjà été dit sur l'introduction des nouvelles technologies dans l'enseignement. Cela fait maintenant quelques années que le sujet revient régulièrement, au gré des développements. De plus, rien de ce sujet ne vous est étranger. Ce n'est pas l'avis d'un expert qui s'exprime à présent devant vous, mais la conviction profonde de ce que doit être une politique pour le service public de l'éducation nationale. Aussi, je souhaite m'attarder sur quelques sujets qui concernent tous ceux qui veulent travailler à rendre plus efficace notre l'éducation nationale, quelques pistes sur lesquelles je souhaite engager la réflexion.

1) Faut-il adapter l'école à l'informatique ?


Il y a tout d'abord une question lancinante, qui pourtant n'est que très rarement abordée de front. Est-ce que l'école doit s'adapter à l'informatique, ou bien, au contraire, comme je le crois, c'est à l'informatique de s'adapter à l'école ? ma conviction, c'est qu'on a longtemps oublié de regarder au-delà des inventions, des innovations technologiques. Le gouvernement auquel j'appartiens a beaucoup fait pour introduire les technologies de l'information dans l'enseignement. Lancé en 1997, le plan que nous avons engagé porte ses fruits, comme dans les autres pays de l'OCDE qui ont connu le même mouvement volontaire. Pour ne citer que les résultats français 40% des enseignants aujourd'hui ont une connexion à Internet.


Je suis sûr que chaque ministre de l'éducation des pays de l'Union Européenne pourrait faire le même constat.


Je crois qu'il faut à ce stade tirer les leçons de l'histoire, et nous pencher sur l'échec des programmes semblables mis en ¿uvre au milieu des années 80. Ce qu'en France on appelé Informatique Pour Tous (IPT). Pourquoi ces plans ont-il échoué il y a 15 ans ?


À l'époque, on a accusé en France les choix technologiques ou l'absence de pédagogie. Je pense, pour ma part, que l'erreur était à la fois plus simple et plus profonde : on a cru qu'il fallait adapter l'école à l'informatique. On avait alors créé des cours d'informatique, et même un langage informatique (le LOGO) pour les enfants et ceux qui n'avaient pas de connaissances avancées dans ce domaine nouveau.


Or fondamentalement, l'enjeu n'est pas, lorsqu'on réfléchit à la place de l'informatique à l'école, d'apprendre le fonctionnement des machines, des ordinateurs. Aujourd'hui comme hier, la véritable question est celle des usages de l'informatique mise au service d'autres activités : l'informatique au service de l'enseignement de l'histoire, du français ou des langues.


Que l'on me comprenne bien : je dis tout sauf que l'Éducation Nationale ne doit rien faire. Je crois simplement, encore une fois, que dans l'adaptation entre l'informatique et l'école, c'est l'informatique qui fera le plus grand du chemin. Il nous faut inverser notre perspective sur la question.


Certains annoncent déjà des écoles sans murs, sans classes, sans horaires. Je crois plutôt que l'enseignement à distance va peu à peu s'intégrer dans l'école : les professeurs utiliseront plus de techniques pour l'enseignement ou le suivi à distance, grâce, par exemple, au courrier électronique, ce qui permettra une plus grande proximité entre eux et les élèves ou les parents. Mais les cours auront toujours lieu régulièrement même si, vraisemblablement, leur avenir est de se tenir devant des groupes plus restreints. L'informatique et les multimédia ont leur place à l'école, mais je crois que cette insertion se fera calmement, dans la sérénité. Peu à peu, l'ordinateur investira les rites de la classe et la vie des établissements. C'est la voie que nous suivons déjà actuellement.


Dans ce contexte, faut-il enseigner l'informatique ? Je vais briser le suspense et vous répondre honnêtement : je n'ai pas de réponse à cette question. Je voudrais profiter de la présence ici d'éminents spécialistes pour lancer ce débat qui, à mes yeux, est plus que jamais d'actualité.


Car la question n'est pas de savoir s'il faut former les élèves à tel ou tel de traitement de texte, à maîtriser tel ou tel logiciel, mais bien de savoir s'il nous faut former les élèves à l'algorithmique, ce c¿ur de l'informatique. Comme je l'ai dit, c'est bien cette tentative qui a montré ses limites, et qui a échoué dans les années 80. Et pourtant, l'algorithmique est un mode de raisonnement de plus en plus présent dans notre société : dans le monde du travail comme dans celui de l'entreprise, on pense, de plus en plus, par " processus " ou par " projet ".


Je m'interroge vraiment sur la façon d'introduire cet apprentissage dans l'éducation : faut-il le faire sous la forme d'une discipline en tant que telle, ou bien faut-il un ajout aux programmes de mathématiques ? Certains, inquiets, pensent ont même été jusqu'à dire que sans cela, les mathématiques deviendraient comme le latin, la langue morte du XXIème siècle.


Je constate qu'aucun pays n'a fait de vrai choix en ce domaine et je voudrais que vous fassiez des propositions pour que nous trouvions des solutions à ce problème.


2) Opposer ordinateur et enseignant ?


Régulièrement, certains intellectuels prennent la parole pour dénoncer le remplacement à terme de l'enseignant par l'ordinateur. Cette crainte n'a aucun fondement. Jamais l'ordinateur ne saura expliquer. Il peut évaluer automatiquement des connaissances, analyser des erreurs, livrer un contenu, mettre en relation mais certainement pas expliquer. L'enseignement reste un acte trop complexe pour pouvoir se faire automatiquement et sans relation humaine. C'est une évidence.


Permettez-moi d'insister sur un point qui me paraît essentiel : à parler de technologies de l'information, on risque de faire une confusion. L'information est toujours reçue du dehors. Elle implique une attitude de passivité. Et c'est pour cette raison que le savoir ne saurait jamais s'y réduire. Le savoir, à la différence de l'information, exige l'effort patient de l'apprentissage, et le savoir qui y mène est aussi important que sa possession. L'un des défis de l'informatique pour l'enseignement est de savoir s'installer dans le temps long de la compréhension et du savoir.


Je crois même que l'école est l'un des rares lieux où l'on peut avoir une distance critique devant l'écran, devant tous les écrans, justement parce que l'attitude qu'on demande aux élèves exclut la passivité. Nous ne devons pas avoir d'attitude religieuse ou mystique devant l'ordinateur. Il est temps d'être adultes, de ne pas céder aux sirènes de la nouveauté pour la nouveauté. En un mot, de garder à l'esprit ce qu'est, ce que doit être la vocation de l'école.


En revanche, il est clair que l'ordinateur peut faire beaucoup pour le développement d'une pédagogie différenciée, soucieuse du parcours et des itinéraires de chaque élève. L'enseignant peut, en effet, s'aider précieusement de l'ordinateur pour analyser l'état des connaissances ou des compétences de chacun de ses élèves grâce à un programme, puis intervenir de manière spécifique auprès de chacun des élèves. Ceci est très facile à faire en mathématiques, en sciences, en histoire, en français même, pour ce qui concerne l'orthographe et la grammaire.


Les pays qui arriveront à mettre en place une telle pédagogie procéderont à une élévation considérable du niveau de leur éducation. Cet objectif est à notre portée dans les cinq ans qui viennent. Car le défi de l'équipement et des outils est, je l'ai dit en passe d'être relevé. La maturité à laquelle nous devons prétendre, c'est la maîtrise des contenus et des services offerts par l'informatique à l'enseignement.


Je voudrais m'y attarder un instant.


3) Les nouvelles réalisations


Les champs d'application des nouvelles technologies dans l'enseignement est extrêmement vaste. Il concerne presque tous les aspects du métier. J'en veux pour preuve les quatre réalisations qui suivent.

Vous savez peut-être que j'ai décidé au printemps la mise en place d'un Brevet Informatique et Internet (B2I) obligatoire. Il faut qu'à court terme, les élèves sachent naviguer sur Internet comme ils savent nager. Je suis particulièrement fier d'avoir signé ce matin le premier de ces brevets.

Dans le domaine de l'enseignement à distance, le Ministère de l'éducation nationale s'est aussi engagé. J'en avais parlé à Madame Redding lors d'un précédent colloque à la Sorbonne, je suis heureux de vous le confirmer : 11 Campus Numériques, dont 4 en partenariat avec le CNED, verront le jour en septembre 2001, pour offrir des cursus sur Internet : en Technologie, Médecine, Economie-Gestion, Droit ou en Sciences. Ces filières en ligne seront sanctionnées par un diplôme, et elles seront désormais disponibles à partir des universités françaises. Je compte doubler ces filières l'année prochaine. 40 millions de francs y seront consacrés. Face aux intérêts privés, l'enseignement à distance est un défi que doit relever le service public de l'éducation nationale.

Il faut à tout prix répondre à un besoin fondamental : celui de développer des produits multimédia innovants, intelligents, adaptés aux élèves. Comment pouvons-nous faire pour trouver des créateurs de tels produits, comment faire émerger des écoles européennes spécialisées dans ce domaine ? Nous devons inventer des réponses : la France va bâtir une "villa Médicis du multimédia", qui sera destinée à accueillir les auteurs de produits, de logiciels multimédia. Ils pourront, dans les meilleures conditions, créer leur ¿uvre pour les élèves. La connaissance et la culture ne doivent pas rester à l'écart des nouveaux supports, du multimédia. Plusieurs communes ont d'ores et déjà affirmé leur volonté d'héberger ce centre. Un lieu sera bientôt désigné, ainsi que des partenaires industriels. J'espère que d'autres pays européens se joindront à nous pour donner encore plus de force au projet.

Enfin, nous devions développer l'information au sein même du Ministère de l'éducation nationale. Les parents, les enseignants se plaignent souvent de ne pas trouver facilement les renseignements dont ils ont besoin auprès de notre administration. Il fallait mettre fin à cette situation absurde : songez que près de trois cents sites internet dépendant du Ministère de l'éducation nationale (Universités, rectorats, administrations¿), et ils abritent plusieurs dizaines de millions de pages d'informations. Je veux vous annoncer que nous ouvrons ce matin le site portail www.education.fr, qui permet en quelques secondes de trouver ce qu'on cherche en ligne. Aucun thème lié à l'éducation n'y est absent : orientation, enseignement à distance, informations de proximité, etc. C'est un véritable service public d'information qui voit le jour avec ce site, et l'accès à des renseignements objectifs et utiles.

4) L'éducation nationale, ou le service public contre le consumérisme


Je souhaiterais enfin clore mon intervention en évoquant les relations avec le secteur privé. Certains dénoncent la pente qui entraînerait l'éducation à devenir une marchandise, pente qui serait accentuée par la place grandissante des nouvelles technologies. Laissez-moi vous dire qu'ils se trompent de cible.


Voilà longtemps que les systèmes éducatifs du monde entier ont des relations avec le secteur privé : en France, les manuels scolaires sont fabriqués par des entreprises privées depuis des dizaines d'années sans pour autant qu'on puisse dire qu'une dérive mercantile s'empare des élèves qui les lisent. Nous devons veiller à ce qu'il en soit de même pour les logiciels pédagogiques.


Une chose doit nous guider : l'idée du service public de l'éducation. Devant les doutes, les inquiétudes, je veux affirmer ma confiance en ce qui font l'enseignement d'aujourd'hui, et qui feront celui de demain. Nous devons défendre notre conception de l'éducation, les objectifs de l'école. Il se trouve qu'en la matière, nous avons une longueur d'avance. Nous devons nous donner les moyens d'anticiper les évolutions à venir, et pour ce faire, harmoniser notre idée de l'enseignement et la modernité qu'offrent les outils de l'informatique. Nous avons les moyens de relever le défi.


(Source http://www.education.gouv.fr, le 27 novembre 2000)

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