Interview de Mme Marie-George Buffet, ministre de la jeunesse et des sports, à France Inter le 22 décembre 2000, sur les moyens de sanctionner la violence dans les stades, la portée de la loi anti-dopage, la formation des athlètes de haut niveau, le statut juridique des fédérations sportives et leur rôle dans l'organisation du sport. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Marie-George Buffet, ministre de la jeunesse et des sports, à France Inter le 22 décembre 2000, sur les moyens de sanctionner la violence dans les stades, la portée de la loi anti-dopage, la formation des athlètes de haut niveau, le statut juridique des fédérations sportives et leur rôle dans l'organisation du sport.

Personnalité, fonction : BUFFET Marie-George, ARDISSON Annette.

FRANCE. Ministre de la jeunesse et des sports

ti : A. Ardisson Il y a cette question que nous impose hélas l'actualité : celle de la violence dans les stades, avec cette arbitre assistante touchée par un pétard à Strasbourg. Peut-on se contenter de condamner ?

- "Il faut aller plus loin, la loi existe qui permet de poursuivre ces individus qui utilisent le sport pour exprimer leur rejet des autres, leur haine : ils peuvent à la fois être condamnés par la justice et être interdits de stade. Strasbourg a déjà été l'objet de scènes de violence, le club a porté plainte, la ville aussi, des poursuites sont engagées. Il faut être extrêmement ferme. Ferme en direction de ces supporters - si on peut les appeler comme cela - et ferme quand il y a violence aussi sur le terrain. Avec D. Vaillant, le ministre de l'Intérieur, nous avons élargi à 26 départements le plan que nous avions mis en place en Seine-Saint-Denis il y a deux ans pour faire reculer la violence."

Mais quand on n'arrive pas à trouver le véritable coupable, l'individu, est-ce qu'il faut condamner le club ? Le stade ?

- "La Fédération française de football et la Ligue professionnelle peuvent prendre la décision d'interdire les matchs pendant une certaine période sur le stade, c'est tout à fait dans les règles sportives."

Autre affaire, celle du dopage : aujourd'hui, R. Virenque et huit autres prévenus du dossier Festina seront fixés sur leur sort puisque le tribunal correctionnel de Lille rendra son jugement. Je ne vais évidemment pas vous demandez de commenter un jugement, d'autant qu'il n'est pas encore prononcé, mais d'aucuns affirment que votre loi est d'ores-et-déjà dépassée parce que les techniques de dopage ont évolué, parce que le sport-spectacle est de plus en plus spectacle et qu'il faudrait pénaliser les sportifs qui se dopent, et pas seulement les instigateurs. Qu'en pensez-vous ?

- "Ce n'est pas une question de loi dépassée ou pas, c'est un débat de fond : est-ce qu'on considère qu'il faut mettre les sportifs convaincus de dopage devant la justice, comme ceux qui sont convaincus de recel, d'incitations au dopage, de fabrication et de vente de ces produits ? Je pense qu'il faut faire une différence entre ceux qui incitent et qui font de l'argent sur le dopage, et ceux qui sont pris comme utilisateurs des produits dopants. La loi prévoit pour les sportifs la sanction sportive, et pour les receleurs les poursuites judiciaires. Il faut faire une différence parce que, quelque part, les sportifs sont quand même victimes d'un système qui se met en place avec une surcharge du calendrier, une mise en dépendance de ces sportifs par rapport à certains sponsors etc. Il faut faire la différence."

Mais on entendait dans le journal de 8h00 tout à l'heure W. Voet qui disait qu'ils gagnent quarante fois plus que lui !

- "Ce n'est pas le problème : il y a aussi des amateurs qui sont pris en cas de dopage, le problème n'est pas la ressource de l'individu. La justice ne peut pas se baser sur la ressource de l'individu !"

Vous avez réuni mercredi la Commission nationale du sport de haut niveau : elle a bien été obligée de constater l'échec de nos athlètes. Et par ailleurs, on voit partir aux Etats-Unis des vedettes, comme U. Barber ou C. Aron. Où est le problème ? Est-ce un problème de moyens ? Est-ce un problème de formation, d'entraîneurs ? Ou bien là aussi est-ce un problème de dopage ?

- "D'abord, la Commission de haut niveau s'est félicitée des résultats de l'équipe de France, parce qu'on a eu plus de médailles à Sydney qu'à Atlanta. On a quelques disciplines où les résultats ont été très décevants, et parmi ces disciplines, il y a bien sûr l'athlétisme. Il faut donc reformer une véritable équipe d' athlétisme, éviter de se créer des sortes d'écuries qui préparent quelques sportifs mais qui ne préparent pas vraiment le haut niveau et la haute performance au niveau de ces pratiques sportives. La Fédération a mis en place un plan de redressement qu'elle a présenté mardi dernier. C'est une base de travail intéressante, il faut poursuivre dans ce sens. Si on offre aux athlètes en France, à travers l'Insep, à travers la préparation olympique, à travers la Direction des sports un encadrement renouvelé et amélioré au niveau de l'athlétisme, on évitera en effet le départ de championnes."

N'y a-t-il pas aussi un problème d'argent, de moyens donnés à ces instituts ?

- "Il faut donner plus de moyens à l'Institut national du sport et de l'éducation physique. On a là un établissement extrêmement précieux : il faut savoir que 60 % de nos sélectionnés étaient passés à l'Institut national du sport. C'est donc un outil tout à fait efficace, mais il a besoin de se moderniser. Je vais donc essayer de faire sur trois ans un plan de modernisation de l'Insep."

Vous avez un autre problème sur les bras : c'est celui des présidents de fédération. On a noté les démissions des présidents des fédérations de l'athlétisme et du cyclisme. Cela a fait tinter la sonnette d'alarme. On a l'impression que les présidents de fédération qui ne sont ni retraités, ni fonctionnaires, jettent l'éponge. Faut-il changer le statut des fédérations qui, je le rappelle, sont sous le statut des associations de loi 1901, pour pouvoir payer ceux qui les font fonctionner ?

- "Non, il faut que les fédérations restent des associations avec des dirigeants bénévoles mais dans le cadre de la refonte des statuts des fédérations, que nous allons entamer le 11 janvier avec le CNOSF, il faut travailler à un statut de ces présidents bénévoles. Je vois trois pistes : pouvoir, dans la clarté et la transparence, les indemniser, parce que c'est vrai qu'aujourd'hui, gérer une fédération, cela demande de la disponibilité, il faut travailler avec le ministère au plan national mais aussi au plan international - on le voit bien avec toutes les échéances de l'Union européenne. Il faut également peut-être travailler à une sorte de convention avec des entreprises privées, comme nous l'avons fait pour les sportifs de haut niveau : on peut imaginer que pour un mandat - quatre ans - l'entreprise accepte qu'un de ses salariés, un de ses cadres, prennent de la disponibilité pour diriger une fédération et qu'il ne soit pas ensuite bloqué dans sa carrière lorsqu'il revient à plein temps dans l'entreprise. On peut négocier de telles conventions avec de grandes entreprises privées. Troisièmement, il faut qu'aujourd'hui, dans les fédérations, à côté du directeur technique national qui est chargé du développement du sport et du haut niveau dans sa pratique, il faut peut-être qu'on ait un directeur ou une directrice chargé de la gestion de la fédération pour quand même faire en sorte que le président bénévole, ou la présidente bénévole parce que j'espère qu'on aura quelques femmes, pour l'instant, il n'y en a que trois ! - puisse être soulagé et vraiment se consacrer à sa mission. Mais il faut que nous gardions des bénévoles qui soient élus et responsables devant leurs électeurs."

En tous les cas, vous êtes formelle, pas de changement de statut. Parce que j'ai l'impression qu'ils travaillent là-dessus eux !

- "Non, on travaille ensemble avec le Comité olympique : c'est sur une indemnisation, sur les trois propositions que je vous ai faites."

Vous parliez il y a un instant de l'Europe : le Sommet de Nice, qui ne s'est pas réduit à la réforme des institutions, a consacré l'idée qu'il y avait une spécificité du sport à prendre en compte dans la législation européenne. Mais on ne voit pas très bien ce que cela veut dire concrètement !

- "C'est un pas en avant extrêmement important. Je vais vous prendre quelques exemples. Aujourd'hui, les fédérations sont en charge d'organiser les compétitions nationales et européennes. Mais des groupes financiers, qui ont envie d'utiliser le sport pour faire de l'argent, sont tentés de créer - on l'a vu au basket, on l'a vu il y a quelques temps au foot - des sortes de compétitions privées, où il y aurait des clubs franchisés, qui appartiendraient à ces compétitions sans qu'il y ait de liaison avec la fédération. La déclaration précise que c'est aux fédérations d'organiser les compétitions, que c'est à elles de choisir les sélectionnés nationaux pour les épreuves internationales, que c'est à elles d'édicter les règles sportives. C'est à dire, c'est au mouvement associatif sportif que reste le pouvoir de gérer le sport. C'est très important fasse aux puissances d'argent qui s'intéressent de mauvaise façon au sport."

Est-ce que cette déclaration règle le problème de l'arrêt Bosman, par exemple ?

- "Cette déclaration permet à une fédération d'édicter des règles qui font en sorte qu'on protège quand même les centres de formation, par exemple dans le football, ou le fait qu'on puisse avoir une limitation des joueurs ou des athlètes étrangers dans une équipe. Bien sûr, c'est une déclaration politique très importante, ce n'est pas encore le sport dans le traité - certainement la prochaine étape qu'il faut franchir. Mais il faut bien réfléchir : il ne faut pas non plus que le sport se règle à coup de directives."

Vous avez en même temps cette affaire des faux passeports de ces joueurs d'Amérique du sud, d'Afrique, des pays de l'Est, qui se retrouvent du jour au lendemain Grec, Italien ou Portugais pour pouvoir jouer dans les clubs. D'ailleurs, la Ligue a mis un point d'arrêt à cela. N'est-ce pas une conséquence directe de la législation européenne sur la libre circulation des joueurs ?

"La Ligue a porté plainte et je m'en félicite. C'est un peu paradoxal, parce qu'à la fois le football s'est donné des règles pour limiter le nombre de joueurs étrangers dans les clubs, et de l'autre côté, certains clubs sont entrain de transgresser la règle qu'ils se sont donnés eux-mêmes. Il y a certainement des affaires d'argent sous tout cela, mais il faut maintenant laisser l'instruction se faire."


(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 27 décembre 2000)

Rechercher