Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur le développement de l'internat scolaire public : son rôle dans la réussite scolaire et l'intégration sociale des élève, les moyens humains et matériels à mettre en oeuvre, la diversification des publics visés, Paris, le 19 décembre 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur le développement de l'internat scolaire public : son rôle dans la réussite scolaire et l'intégration sociale des élève, les moyens humains et matériels à mettre en oeuvre, la diversification des publics visés, Paris, le 19 décembre 2000.

Personnalité, fonction : LANG Jack.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

Circonstances : Discours de clôture de la journée nationale sur le "Développement de l'internat scolaire public" à Paris le 19 décembre 2000

ti : Nous voici au terme d'une journée importante, qui aura très certainement des conséquences positives pour l'amélioration du paysage éducatif français. Il était essentiel de réfléchir à ce que doit être la politique de développement de l'internat scolaire public dans laquelle nous nous engageons. Vous avez témoigné, apporté des éclairages, précisé des données, identifié à la fois les difficultés à résoudre et les pistes à suivre, les projets à entreprendre. Je vous en remercie. Il y a là, en effet, un beau défi à relever pour notre école, pour les élèves.

Je tiens à vous dire, en conclusion de vos travaux, quelques mots sur ce sujet, qui a fait couler l'encre de nombreux pédagogues et écrivains entre le XIXème et la première moitié du XXème siècle, puis sur lequel on s'est tu, le croyant épuisé, naturellement tombé en désuétude, et sur lequel il était grand temps de revenir aujourd'hui. Nous avons enfin pris - ou repris - conscience de l'intérêt de l'internat, de sa double fonction, sociale et éducative.

L'internat représente aujourd'hui un atout dans le combat que nous menons pour l'amélioration de notre système éducatif, une chance, quelquefois une seconde chance.

Et il est de plus en plus largement compris ainsi : Monsieur le Professeur GLASMAN parlait ce matin d'une réelle acceptabilité morale de l'internat aujourd'hui.

Une précision: J'entends par internat, l'internat scolaire au sens le plus large et le moins spécialisé du terme . Non pas l'internat comme exception pour répondre à des demandes spécifiques, même s'il va de soi que des structures particulières se justifient et méritent toute notre attention, qu'il s'agisse :

de la scolarisation de jeunes en grande difficulté scolaire - les établissements régionaux d'enseignement adapté, notamment, possèdent, pour la plupart, des internats - ou encore d'enfants handicapés;
de la prise en charge d'enfants en situation de pré-délinquance ou de délinquance avérée dans ce qu'il est convenu d'appeler des " internats relais ".
Pour ces situations singulières, nous travaillons en liaison étroite avec le Ministère de la Santé ou le Ministère de la Justice, et nous veillons, dans toute la mesure du possible, à ce qu'une offre éducative soit alors apportée par des personnels de l'éducation nationale.

Non, l'internat pour tous, je le vois comme un atout déterminant pour la réussite scolaire et l'intégration sociale. Il ne doit ni être réservé à ceux qui connaissent l'échec scolaire ou sont en situation de rupture avec l'école. Il ne doit pas non plus être consacré à une supposée élite. Il doit être ouvert à tous.

On est loin du mythe de la pension, de l'internat punition, de la maison de correction. L'internat peut être l'objet d'un choix serein, raisonné, raisonnable.

L'actualité récente montre à quel point l'internat peut, aujourd'hui encore, représenter une offre pédagogique d'excellence.

J'en veux, entre autres preuves, le cas d'une jeune lycéenne, Christine Barbeau. Elle a remporté en juillet dernier le premier prix du concours général d'espagnol, tout en décrochant son Bac série S avec mention Bien. Habitante d'un petit hameau situé près de Saint-Paul du Bois, dans le Maine et Loire, Christine était, depuis trois ans, interne au lycée de Vihiers, à une quinzaine de kilomètres de chez elle . "L'internat, c'était d'abord une question de transport. Pour prendre le bus, j'aurais dû me lever tous les matins à six heures¿ C'est une bonne expérience à faire. Je ne la regrette pas. On a moins de distractions qu'à la maison, et plus de c¿ur à se mettre à travailler. C'est là que je me suis fait mes meilleures amies".

Et pourtant, depuis une trentaine d'années, l'internat public a connu une certaine désaffection. Je crois savoir qu'en Ile-de-France ne subsistent que deux collèges proposant l'internat. A la rentrée prochaine, il en existera un troisième puisque l'Académie et la Ville de Paris ont décidé d'en créer un dans le 13ème arrondissement de la capitale. Mais, les internats sont essentiellement concentrés dans une dizaine de départements de province.

L'internat apparaît comme un chantier novateur. C'est une des réponses possibles, adaptée aux enjeux de notre système scolaire ; je la crois apte à le vivifier, à le dynamiser, à en améliorer les performances.

L'internat représente indéniablement un besoin. C'est évident pour de nombreux parents, enseignants, et élus, même si ce besoin ne parvient pas toujours à être clairement formulé.


L'internat est un besoin

L'internat en effet représente dans bien des cas un cadre propice à l'amélioration de la scolarisation.

Un cadre structurant : pour beaucoup d'adolescents dont les familles connaissent des conditions de logement ou de vie difficiles, qui se sentent un peu dépassées, de façon momentanée ou durable, et pour des raisons très diverses - je pense aux familles monoparentales, par exemple, mais aussi aux familles qui connaissent une crise passagère ou à celles qui doivent changer souvent de résidence à cause de la profession des parents - l'internat peut être une garantie de stabilité, d'équilibre psychologique, une alternative qui les aide à trouver leurs marques.
Un cadre démocratique : pour les parents en situation économique précaire ou modeste, et à condition de mieux étudier sans doute l'offre qui peut être faire en matière de bourses, l'internat est une façon de corriger l'inégalité des chances, en prenant leurs enfants en charge dans de bonnes conditions et en les accompagnant sur le chemin de la scolarisation. Voilà une façon de revaloriser l'école dans son rôle " d'ascenseur social ". L'internat scolaire est sans doute un des moyens les plus pertinents, historiquement éprouvé, de conjuguer massification et démocratisation.
Un cadre stimulant et mobilisateur pour les élèves dans la conduite de leurs études : une aide personnalisée peut leur être apportée pendant les heures d'étude surveillées ; la bibliothèque et le centre de documentation et d'information qu'il faut s'efforcer de laisser ouverts au-delà des heures de classe, accompagnent également les recherches des élèves, par exemple pour les travaux personnels encadrés. On observe très souvent une amélioration des résultats scolaires des élèves grâce à l'internat.
Un cadre préventif : L'internat est un moyen de prévenir les risques de violence : il permet, le cas échéant, la rupture avec les phénomènes de "bandes", il permet d'échapper aux pressions, aux tentations de la grande ville, de la banlieue ; l'éloignement peut favoriser un ressourcement de l'adolescent, sa protection aussi, le cas échéant en province.
Un cadre formateur sur le plan humain. On y fait l'apprentissage, on en prend le temps, à la fois de la vie scolaire et de la vie tout court, de la relation à l'autre, du respect des règles communes. C'est le lieu de la reconnaissance de l'autre, de la reconnaissance par l'autre. Si l'expérience est réussie, il en sortira des individus plus mûrs, mieux armés pour faire leur place dans la société, davantage capables de prendre des initiatives, de jouer un rôle d'organisateurs. L'internat permet à la fois de développer l'autonomie des élèves et de les rendre plus solidaires. C'est une véritable école de la camaraderie, de l'amitié, de l'encouragement mutuel, de la vie en société.
Et je ne reviendrai pas sur la nécessité impérieuse de proposer l'internat aux familles qui demeurent en zone rurale ou en zone de montagne, loin de tout établissement scolaire, ainsi qu'aux élèves qui ont choisi des orientations spécifiques : sections sportives, enseignements artistiques, secteurs professionnels déterminés¿


Nous devons mieux informer

Dans certaines régions, on remarque un accroissement des demandes, en particulier pour le collège. Mais trop souvent encore, ces dernières années, des parents qui souhaitaient envisager la solution de l'internat ne savaient même pas où s'adresser pour trouver des informations ; les chefs d'établissements, s'ils étaient sollicités, ne savaient pas davantage répondre avec exactitude¿.

Nous avons déjà pris un certain nombre de mesures pour remédier à cette situation. Dans chaque département, un correspondant a été désigné pour coordonner l'élaboration d'un état des lieux, mettre en perspective l'offre et la demande, répondre aux questions, diffuser l'information.

Dans le courant du premier trimestre 2001, dans tous les établissements du premier et du second degré, est prévue une campagne d'information sur l'existence de ces cellules et de ces correspondants départementaux.

Il va de soi que nous aurons besoin de la participation des fédérations de parents d'élèves à ce travail d'information. J'y insiste, les parents et les élèves doivent avoir le choix de l'internat.


Les principes de l'action

Il nous faut tout d'abord, savoir utiliser au maximum toutes les ressources existantes, apporter des améliorations là où elles sont nécessaires (par exemple, aménagement des chambres d'internes, d'un foyer, des salles d'études, etc.). D'ores et déjà, en l'absence d'internats de collèges dans certains départements, des lycées peuvent accueillir des collégiens dans leur internat. C'est déjà le cas par endroits, et c'est bien ainsi.

On peut même imaginer à terme, pourquoi pas, des internats pour élèves de l'école élémentaire. C'est d'ailleurs une suggestion de Julien DRAY, député de l'Essonne et Vice Président du Conseil Régional d'Ile de France, qui mérite d'être étudiée. Nous prendrons le temps de réfléchir et de consulter sur ce point, mais commençons par bien consolider l'internat en collège.

Là où rien n'existe et où se ferait jour une demande, il nous faudrait construire. Rien, bien entendu, ne pourra se faire sans le concours précieux des collectivités territoriales.

Construire des internats dans des bâtiments scolaires existants, ou encore (et de premières études ont montré que c'était assez facilement réalisable) réhabiliter, moderniser, adapter des internats vieillis, inutilisés. Sur le plan de la sécurité, beaucoup a été fait depuis 25 ans, mais bien des efforts restent à faire pour la mise en conformité de certains bâtiments abritant un internat. Monsieur Jean-Marie SCHLÉRET, Président de l'observatoire national de la sécurité des établissements scolaires et des établissements supérieurs, ne manquera sans doute pas de le faire apparaître dans les prochains jours. Au-delà de la seule question de l'internat, j'ai demandé aux recteurs, en lien étroit avec les collectivités territoriales, d'apporter un soin jaloux à la résolution de ces problèmes le plus rapidement possible.


Construire, bien entendu, de nouveaux établissements dotés d'internats adaptés. Et enfin construire des internats de type nouveau, à proximité d'établissements existants, mais en dehors de leurs murs, sous la forme de foyers tout comme il existe dans l'Académie de Paris, depuis longtemps, le Foyer des lycéennes. A cet égard, j'ai informé le Maire de Paris de l'intérêt qu'il pourrait y avoir à transformer en foyer de lycéens une part, au moins, des hôpitaux parisiens de l'assistance publique, aujourd'hui fermés. La réflexion est en cours entre nos services.
Ce travail pour dynamiser et développer l'internat scolaire public, nous sommes bien conscients que nous ne le réaliserons pas seuls. La responsabilité première du Ministère de l'éducation nationale est bien évidemment celle de l'encadrement de ces internats en termes de personnels et de projet éducatif.

Mais pour ce qui est de l'offre de locaux, nous avons engagé le dialogue avec les collectivités locales et noué un partenariat essentiel avec des institutions publiques comme le Fonds d'Action Sociale, la Caisse des Dépôts et Consignations, et avec d'autres ministères. Le protocole d'accord que nous venons de signer avec Monsieur le directeur général Daniel Lebègue, porte sur la réalisation d'un certain nombre d'études préalables indispensables à une planification raisonnée de ces projets.

Voilà un exemple de ce partenariat, mais je sais qu'il en existe aussi beaucoup d'autres, très prometteurs, sur le terrain. Je ne peux qu'encourager les recteurs, les inspecteurs d'Académie, les présidents de Conseils Généraux et Régionaux et l'ensemble des partenaires identifiés ou potentiels, à élaborer conjointement des projets et à leur donner vie.

Pour accompagner cette réflexion et ces prises de décision, un important travail de recensement a été conduit par la Direction de l'Enseignement Scolaire ; ce travail est en voie d'achèvement. Il permettra d'identifier les lieux où la présence d'internats se justifie le plus et où il est le plus facile de les rendre attractifs.

Attractifs, oui, mais pour qui, et à quelles conditions ? Cela nous amène à aborder deux dernières questions, celles de savoir qui nous accueillerons dans ces internats, et quel type d'accueil il nous faut envisager.


Qui accueillerons-nous ?

Je souhaite insister sur ce point à partir d'une idée directrice qui doit nous guider et qui est celle de la diversité. En aucun cas l'internat ne doit céder à la tentation du regroupement des semblables, encore moins du regroupement des " cas difficiles ".

On parle du coût de l'internat comme dissuasif pour certains parents. Actuellement, les internes peuvent bénéficier de bourses comme tout collégien ou lycéen, et de même les fonds sociaux collégiens et lycéens peuvent être sollicités. Cependant, j'envisage la création de bourses spécifiques pour internes. J'ai demandé aux deux directeurs de l'enseignement scolaire et des affaires financières du ministère de l'Education nationale d'y réfléchir.

Les meilleures expériences qui ont été conduites en internat sont celles qui se sont fondées sur le principe de la diversité : coexistence entre études classiques et options spécifiques, élèves en réussite aussi bien qu'en difficulté ou en risque de décrochage, accès ouvert aux enfants de toutes origines sociales et culturelles, collégiens ou lycéens provenant de zones rurales ou montagneuses éloignées autant que jeunes citadins¿

Il s'agira donc d'être attentif à toutes les demandes, et de privilégier les occasions de mixité, sans oublier l'ouverture internationale de nos internats. Comment ne pas voir en effet, que l'internat nous permettra de proposer une offre attractive aux jeunes d'autres pays, des continents européen et africain principalement, désireux de venir étudier quelque temps dans un établissement ? Nous contribuerons ainsi au développement de cette mobilité, en proposant aux parents un accueil approprié et sécurisant pour leurs enfants. La mobilité universitaire peut se préparer dès le collège et le lycée ; c'est une voie dans laquelle nous devons nous engager.

Enfin, un élément me semble essentiel : assurons-nous de l'adhésion des parents d'élèves et, dans toute la mesure du possible, des élèves eux-mêmes au choix de l'internat. C'est là une condition décisive de leur réussite. A nous de leur montrer que ce choix est possible et qu'il est positif. A l'image de toute notre école, que je souhaite "élitaire pour tous", tout doit être fait pour que l'internat permette l'excellence.


L'internat de demain

Nous devons faire de l'internat un lieu d'étude et de culture agréable, convivial. Un lieu qui représente une alternative réelle à la vie familiale sans qu'il s'agisse, bien entendu, de la remplacer. Un lieu doté d'installations offrant les meilleures conditions possibles de confort, des prestations spécifiques : chambres pour deux ou pour trois, salle de détente, salle de sports, accès au CDI en fin d'après-midi et participation à des ateliers artistiques et culturels¿
Un lieu de travail, qui suppose un encadrement spécialisé, des personnels formés à l'aide personnalisée des élèves dans l'organisation de leur travail, le choix de leur orientation, leur information, leur participation à la vie lycéenne et leur éducation de citoyens.
Cela implique, bien sur, de la part du ministère de l'Education nationale, des choix clairement affirmés en matière de recrutement et de formation. Je veillerai personnellement à ce que le budget 2002 traduise concrètement cette priorité. D'ores et déjà, je souhaite que dans tous les départements, les inspecteurs d'Académie, s'appuyant sur les correspondants qu'ils viennent de désigner, organisent des temps de formation pour les personnels d'encadrement, auxquels je veux, ici, exprimer ma reconnaissance ; leur engagement est à la hauteur de leur responsabilité.

Je souhaite également souligner l'intérêt particulier du travail des aides-éducateurs dans le cadre de l'internat. Plusieurs exemples aujourd'hui, je crois, nous l'ont montré. Ils ont un rôle déterminant dans l'accompagnement scolaire des élèves, pour l'accès aux bibliothèques ou l'utilisation des outils informatiques. Ils ont aussi un rôle d'écoute et de dialogue que viennent souvent relayer les personnels spécialisés, au premier rang desquels les conseillers principaux d'éducation et les assistantes sociales scolaires.
Pour finir, Mesdames et Messieurs, je veux réaffirmer mon attachement résolu à la mise en ¿uvre d'une politique nouvelle en matière d'internat scolaire. La diversification des modes de scolarisation, la recherche de la qualité dans la diversité, sont des conditions de l'élargissement des voies de la réussite scolaire.

Il faut que dans chaque département il y ait, dans les cinq ans à venir, au moins un internat en collège, en lycée et en lycée professionnel. C'est un objectif exigeant et raisonnable, un chantier nécessaire.

Je vous appelle à continuer à vous mobiliser sur ce dossier. Votre dynamisme, votre sens de l'initiative et de l'innovation contribueront pour beaucoup à le faire avancer. Des moyens seront nécessaires : trouvons-les ensemble. Pour ma part, je m'engage à ce que ceux qui relèvent du Ministère de l'Education nationale soient renforcés de façon significative, à développer toutes les conditions favorables au dialogue et à la collaboration entre tous les partenaires de ce vaste chantier.

Il s'agit là d'un projet sur le long terme, mais dès la rentrée prochaine, nous pourrons en apprécier les premiers résultats.


L'internat dans l'histoire


Remarque:

On ne peut manquer de renvoyer aux remarquables analyses de Michel Foucault, qui dans Surveiller et punir, et Histoire de la folie à l'âge classique, s'interroge sur le système coercitif et l'apprentissage de la contrainte dans les internats (analyses des règlements, de la maîtrise des corps¿).

Historiquement, l'internat s'est précisément développé pour permettre la bonne scolarisation des élèves, quel que soit leur lieu d'habitation, et quelles que soient les ressources de leur famille.

La prise en charge de l'enfant séparé de sa famille est tout d'abord synonyme d'abandon.

Le premier orphelinat est créé au VIIème siècle par MAGNEBODUS, évêque d'Angers, et l'empereur Charlemagne, dans son souci de répandre l'éducation se préoccupe également de la dimension éducative des orphelinats.

Au XIIème siècle, les " Hôtels-Dieu ", les écoles monastiques et épistolaires accueillent de plus en plus d'enfants et d'adolescents pauvres. C'est de cette époque que date la configuration de l'internat scolaire, mélange d'assistance et de répression, avec une surveillance constante, l'application de punitions corporelles, la délation érigée en système de gouvernement ¿

Il ne faut donc pas s'étonner des critiques ou condamnations des écrivains et penseurs humanistes : RABELAIS, ou plus tard MONTAIGNE, opposent à la réalité sinistre des perspectives utopiques , qu'il s'agisse du précepteur modèle, ou de l'abbaye de Thélème, laquelle n'est au fond qu'un nouveau type d'internat, réservé à une élite, et reposant sur le principe de la liberté individuelle ¿

MARGUERITE DE VALOIS, en 1536, crée l'Hôpital des Enfants-Dieu pour accueillir les orphelins (Saint-Vincent de Paul¿).

Entre 1670 et 1680, LOUIS XIV centralise, sous l'autorité de l' "Hôpital Général " tous les établissements d'accueil des enfants et les pouvoirs publics deviennent maîtres d'¿uvre de l'assistance en France. Les enfants protestants sont enlevés à leurs familles et placés dans des internats (parfois ce sont leurs propres familles qui les confient à ces établissements catholiques pour leur épargner les persécutions).

Au moment de la Révolution un enfant sur trois est abandonné en région parisienne¿

Les raisons du placement des enfants :

Pour les sauver (de la faim, de la misère, de la violence)
Pour les cacher (protestants, juifs) ou pour leur faire changer de religion..
Pour les empêcher de nuire (voyous, fous)
Pour les éduquer (qu'il s'agisse d'internats de luxe pour enfants nobles -les couvents, les séminaires¿ ou encore d'internats destinés à la scolarisation des pauvres).
La Révolution consacre la laïcisation de l'internat, en même temps qu'elle fait de l'assistance aux enfants abandonnés et de l'éducation une obligation d'état. Une faible proportion d'enfants est toutefois encore scolarisée.

En 1811, NAPOLÉON, fidèle en cela à l'esprit révolutionnaire, crée le concept de " pupille de la Nation " : le lycée intègre l'internat.

En 1829, c'est la naissance du mot, et le développement de l'internat scolaire à proprement parler, C'est alors une nécessité, à cause de la rareté des écoles, surtout à partir du secondaire, de leur éloignement du domicile, de la précarité des transports. La conception même de l'éducation fondée sur l'obéissance et la rigueur, s'accommode bien d'ailleurs de la modalité de l'internat.

À partir de JULES FERRY et des lois déterminant à la fois la laïcité et l'obligation de l'enseignement pour tous, l'internat sera également pris en charge par l'école publique laïque et l'école libre (catholique, protestante, juive). On peut dire que l'internat pendant tout le XIXème siècle et au début du XXème a été une condition de la progression de la scolarisation dans la société française, et un synonyme de démocratisation.


L'internat dans la littérature française


De la fréquentation de la littérature française, qui ne retient pas les descriptions apocalyptiques de la vie de pension : souvenirs sinistres, hantise de la promiscuité, des humiliations, de la violence physique et morale, de l'enfermement¿ Telle semble être la vision sombre que certains de nos écrivains, et non des moindres, ont forgée de l'internat.

Ce que je remarque pourtant, à les relire, c'est que même lorsque l'impression est négative, perce l'idée d'une dette, parce que l'internat a rendu possible la poursuite des études. MAXIME DU CAMP, par exemple, a gardé des souvenirs terribles de ses années de collège :

J'ai souffert, j'ai souvent été malheureux, mais je déclare que jamais je n'ai regretté ces jours écoulés sans liberté, sans famille, sans tendresse, loin de tout ce qui vous aime et sous une règle uniforme régissant à la fois cinq cents caractères différents. Jamais je n'ai regretté les couloirs humides, les dortoirs glacés, les salles fétides, le réfectoire infect, les escaliers usés où brûle un quinquet fumeux ; jamais je n'ai regretté les classes sans fin, les courtes récréations, ni même les promenades aux Champs-Elysées, d'où l'on revient si triste, parce qu'on a vu des femmes dont l'image vous poursuit pendant les longues soirées d'hiver ; non, je n'ai jamais regretté rien de tout cela, et je comprends la haine des écoliers pour ces prisons dans lesquelles on enferme leur enfance sous (prétexte d'instruction, car cette haine je l'ai ressentie. (in Mémoires d'un suicidé, 1853)

Il s'en échappe, pourtant, de ce collège tant haï et dont il connaît par c¿ur l'épouvantable cachot. La vieille tante à qui il a été confié -rappelons qu'il est orphelin- vient le délivrer¿ pour le confier aussitôt à une autre institution :

Le soir même, je fus conduit à l'institution X¿ J'y trouvai des maîtres qui avaient au moins le mérite d'être polis, j'y trouvai une sorte d'éducation de famille qui tenait aux rapports constants du directeur et des élèves ; j'y trouvai l'oubli de tout ce que j'avais souffert au collège et une tranquillité d'existence à laquelle je n'étais plus accoutumé depuis longtemps. J'y terminai mes études, qui, grâce à ceux qui les dirigeaient à cette heure, ne furent pas trop incomplètes.

Il y a donc bien là reconnaissance d'une dette.

Et même, quelquefois, ne perçoit-on pas un écho de nostalgie ?

JULES VALLÈS, fils d'instituteur, grande figure de la Commune de Paris, donne lui aussi dans L'Enfant, premier tome des aventures largement autobiographiques de Jacques Vingtras, une image saisissante de l'enfance humiliée et de ce qu'était l'éducation en France avant la révolution laïque de Jules Ferry. Sa pension Legnagna est un modèle du genre et les brimades pleuvent d'autant plus sur lui que ses parents ne paient qu'une somme modique pour la pension¿ L'inégalité sociale imprime sa marque dès l'enfance¿ Et pourtant, ne saisit-on pas, au détour d'un paragraphe, quelque chose qui ressemble bien à un souvenir heureux ?

"Je ne crains pas la solitude de ce dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule, où ma timidité m'isole¿.(¿) et dans le calme de cette pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir mais au passé¿"

D'autres écrivains, non moins connus d'ailleurs, ont au XIXème siècle laissé des témoignages très positifs, qui montrent bien l'importance des années de pension dans la consolidation de leur personnalité.

C'est BALZAC, entré le 22 juin 1807 au collège des Oratoriens de Vendôme, et qui y resta six ans sous le régime d'un internat rigoureux. Dans son roman autobiographique Louis Lambert, il raconte comment ce fils de simple tanneur parvient à mener des études brillantes. Certes, l'institution n'est guère épargnée au cours du roman, qui en dénonce la rigueur, les brimades, l'étroitesse d'esprit. Et pourtant, Qui de nous ne se rappelle encore avec délices, malgré les amertumes de la science, les bizarreries de cette vie claustrale ? écrit Balzac. Et de remémorer avec émotion, entre autres rites de la vie collective , ce commerce gastronomique -il s'agit des échanges de plats au réfectoire- qui est constamment resté l'un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale. Commerce, échange, partage¿ Les tables étaient longues, notre trafic perpétuel y mettait tout en mouvement ; et nous parlions, nous mangions, nous agissions avec une vivacité sans exemple¿

C'est Zola, qui, dans ses Etudes sur la France contemporaine (1877), évoque ses souvenirs d'élève au collège Bourdon d'Aix-en-Provence, mais donne également une analyse objective des défauts et des mérites de l'éducation en collectivité. Ces pages sont parmi les plus belles qu'on ait consacrées à l'internat , et à l'éducation en général, dont Zola a très tôt compris l'enjeu essentiel pour l'avenir de la société.

"Le collège de la ville d'Aix est un bon collège de province.(¿)Certes, la méchanceté était grande au collège d'Aix. On se tutoie, mais on se massacre. Les nouveaux venus paient leur entrée de quelque bataille.(..) Rien que de jeunes bêtes lâchées dans la vie, apprenant l'existence en commun, sans rien cacher encore de leur nature.

Eh bien ! selon moi, c'est ce qui rend précieuse la vie de collège. Quand on a un fils, on ne saurait hésiter une seconde, c'est là qu'il faut le placer".

La cuisine était mauvaise au collège d'Aix , à tel point que parfois des révoltes éclataient. (¿ ) ? C'est presque le seul reproche que Zola trouve à faire !

"J'ai toujours un petit frisson, lorsque je songe aux horreurs de cette cuisine. Mais, au demeurant, c'est à peu près là l'unique souvenir désagréable que m'ait laissé le collège. On pense sans amertume à ces années de prison, parce qu'on pense à sa jeunesse envolée. Puis il y a toutes sortes de petits bonheurs. L'emprisonnement vous rend la liberté bien chère. Et comme on goûte profondément les plaisirs défendus, les premières pipes fumées en secret et qui vous rendent si malades, les romans lus derrière les dictionnaires, les lettres écrites aux petites ouvrières du quartier et portées par les externes ! Dans notre dortoir, lorsque le maître d'étude dormait, nous jouions aux cartes, d'un lit à l'autre. La veilleuse éclairait faiblement la longue pièce blanche, on voyait à peine les cartes, et il fallait jouer sans lâcher un mot ; n'importe, c'étaient des parties passionnées. (¿) J'ai aussi des souvenirs, très vibrant encore, et d'une douceur sans pareille : les classes un peu froides de l'automne, où l'on se réchauffait en soufflant sur ses doigts, les récréations du printemps, avec toutes sortes de bonnes odeurs qui venaient de la campagne".

Au XXème siècle, l'implantation de l'internat perd progressivement de son ampleur, et il devient une référence littéraire plus rare : mais n'est-ce pas lui qui a permis à Marguerite Duras d'échapper à ce qu'elle appellera l'enfer familial ? N'est-ce pas l'internat qui a sauvé la vie et rendu possible la scolarisation de centaines d'enfants juifs pendant la seconde guerre mondiale ? De nombreux ouvrages en témoignent. Après la guerre encore, à une époque où une grande distance sépare souvent le village et le collège ou le lycée, et où les communications ne sont pas aussi faciles qu'aujourd'hui, l'internat représente la seule alternative pour les familles -et surtout pour les familles modestes- soucieuses de donner à leurs enfants une éducation secondaire : dans son autobiographie récente, ("Chaque jour est un adieu") Alain Rémond montre bien ce qu'il doit à l'internat : Certes, le souvenir au départ n'est pas très enthousiaste :

"Pourquoi n'étais-je pas à Trans, dans la cuisine, à lire tranquillement, bien au chaud, avec la famille ? Qu'est-ce que je faisais dans cet endroit sinistre, où, à part Jacques, je ne connaissais personne, avec ce pion, dans la chambre à côté, qui nous avait à l'¿il et qui, à l'aube, le lendemain, nous réveillerait ne frappant dans ses mains ?"

Pourtant, dans cette famille très pauvre de dix enfants, et surtout après la mort du père, sans l'internat, sans la maigre bourse qui l'accompagne, Alain Rémond n'aurait pas pu continuer ses études . Et vient le temps de la revanche sur la misère :

"J'avais trouvé, sans le vouloir, sans même m'en rendre compte, la parade impeccable : les prix d'excellence. J'avais découvert que j'étais bon en classe. (¿) Et voilà, c'était ça, ma revanche. : les jours de distribution des prix, dans la cour d'honneur des Cordeliers, entendre un notable, entouré de toutes les autorités de la ville et du département, annoncer " Prix d'excellence, Alain Rémond, de Trans. ". C'était la revanche des bleds paumés, des trous perdus, de la campagne oubliée. Mais la vraie récompense, c'était celle-ci : ma mère, venue exprès de Trans, assise au milieu de tous ces gens bien habillés, qui entendait mon nom et qui me regardait descendre de l'estrade avec mes prix. Le regard et le sourire de ma mère, ce jour-là, dans la cour d'honneur des Cordeliers, à Dinan, jamais je ne les oublierai".

(Source http://www.education.gouv.fr, le 22 décembre 2000)

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