Interview de M. Jean Glavany, ministre de l'agriculture et de la pêche, à Europe 1 le 22 novembre 2000, sur la réaction des syndicats agricoles au plan gouvernemental de soutien à la filière bovine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean Glavany, ministre de l'agriculture et de la pêche, à Europe 1 le 22 novembre 2000, sur la réaction des syndicats agricoles au plan gouvernemental de soutien à la filière bovine.

Personnalité, fonction : GLAVANY Jean, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche

ti : J.-P. Elkabbach Les syndicats agricoles n'ont pas tardé à vous répondre : ils rejettent vos 3 milliards de soutien, "insuffisants et mal répartis." Votre réaction ?

- "Je suis très ennuyé par cette réaction, non pas qu'elle me mette mal à l'aise, mais je ne comprends pas bien ce qu'elle signifie. C'est très difficile de dire aux Français qu'ils vont faire un effort considérable - 3,2 milliards de francs - pour venir en soutien, en solidarité, à cette filière, et que ceux qui vont bénéficier de cette solidarité que ce n'est rien, que ce n'est pas assez, que ça ne correspond à rien et que c'est nul et non avenu. C'est beaucoup d'argent."

Mais il y a une souffrance des éleveurs et agriculteurs. C'est la deuxième crise en moins de cinq ans.

- "Cette souffrance, je la prends en compte avec l'annonce de ce plan, l'envergure des mesures arrêtées, et ce chiffre de 3,2 milliards de francs. Je rappelle qu'en 1996, pour un plan comparable, dans une autre crise de la vache folle il y a quatre ans, c'était 2,8 milliards, dont 1,4 milliards de crédits communautaires. C'est-à-dire que l'effort de solidarité nationale était de 1,4 milliards. Là, nous sommes à 3,2 milliards, beaucoup plus que le double, et on nous dit que ça ne compte pas et qu'on va manifester ! Je demande qu'on en revienne à la raison, et d'abord qu'on commence par bien regarder ce plan avant de le dénigrer."

Les syndicats agricoles réclament, par exemple pour les éleveurs, plus de facilités de trésorerie et qu'il y ait des aides directes.

- "Mais il y en a dans ce plan ! Je m'étonne d'entendre notamment de la part de L. Guyau qu'il n'y a pas de mesure de dégagement de marché, ce qui était essentiel... Mais il y a un volet dégagement de marché qui est dans le plan de stockage sur 50 000 tonnes de boeuf. Dans un premier temps, c'est considérable. Et j'entends des responsables agricoles dire : il n'y a rien sur le dégagement du marché ? Mais lisez-le ! D'autant plus qu'ils disent cela alors qu'ils connaissent ce plan depuis dix jours !"

C'est-à-dire ? Quand on lit et on entend L. Guyau, même s'il est prévisible, il est très critique et vous reproche premièrement d'avoir préparé ce plan sans concertation avec la FNSEA.

- "C'est une plaisanterie ! La première fois que j'ai présenté ce plan au Conseil supérieur d'orientation, c'était mardi dernier, il y a huit jours. Le Premier ministre en a reparlé avec L. Guyau, en ma présence, jeudi dernier dans les grandes lignes et dans les axes. Ces derniers jours, les réunions de concertation entre mes collaborateurs, mes services et les responsables professionnels ont été très intensifs."

Vous voulez dire qu'il est au courant ?

- "Et en détail, bien entendu ! Il y a là une part de manipulation de l'opinion qui n'est pas très agréable."

Il annonce que les agriculteurs pourraient s'exprimer de manière bruyante. S'ils menacent, est-ce que cela veut dire que ces manifestations sont déjà prévues et organisées ?

- "C'est à lui qu'il faut poser la question ! Je m'étonne que certaines de ses critiques, soit sur la concertation - elles sont totalement infondées compte tenu de la concertation très intense qu'on a eue - soit sur la nature du plan - on nous reproche de ne pas avoir de dégagement de marché alors que ça y est - soit sur le montant des aides, soit surtout sur le fait qu'on nous dit que ce n'est pas assez et qu'il manque des aides communautaires - mais j'en suis bien d'accord, je les ai demandées ces aides communautaires !"

Est-ce qu'elles vont arriver ? En plus des 3,2 milliards du côté français, allez-vous voir arriver presque l'équivalent du côté européen ?

- "Je le souhaite, je l'ai demandé hier pendant le Conseil agricole avec beaucoup de force. Et non seulement la Commission ne l'exclut pas, mais il est tout à fait possible que compte tenu la désorganisation du marché des bovins en Europe et pas seulement en France, nous puissions obtenir ces aides assez rapidement. Là aussi, L. Guyau - la FNSEA - sait très bien, puisqu'il sait très bien quels mécanismes nous avons mis en marche pour obtenir ces aides le moment venu. Comme je regarde tout cela, et que tout cela est infondé, je me demande pourquoi ces menaces."

Mais il sera plus entendu que vous auprès des éleveurs et des agriculteurs,, encore une fois.

- "Mais je ne renonce pas à l'idée de me faire entendre des éleveurs. Je peux aussi m'adresser directement à eux si on dénature à ce point l'effort considérable de solidarité nationale qui est mis en oeuvre, et que les Français mesurent eux à leur juste prix. Il faut arrêter cela. Je sais bien qu'il y a la campagne des Chambres d'agriculture - on vote au mois de janvier. Mais je ne veux pas que le contribuable soit pris comme le dindon de la farce de cette affaire des campagnes électorales."

C'est vrai que le contribuable, comme le dit Le Parisien, paie déjà 100 francs par personne.

- "C'est beaucoup d'argent, c'est normal. Je me suis battu pour, et je ne veux pas qu'en face il y ait une sorte d'ingratitude devant la réalité de ce plan qui prévoit tout ce qu'il était possible de faire, et les organisations le savent très bien."

L'aide que vous avez annoncée hier peut-elle être réajustée si la consommation ne repart pas ?

- "Là aussi, je l'ai dit et c'est dans le plan ! On met en place avec les organisations professionnelles au sein de l'Office des viandes une cellule de suivi de la crise. Et nous avons dit que nous adapterions ces aides au fur et à mesure de l'évolution de la crise. Il y a une bonne chose faire pour sortir de la crise, pour vos auditeurs comme pour tous les Français : si vous voulez aider les éleveurs bovins, consommez de la viande bovine. Elle est en France la plus sûre d'Europe et du monde. Il y a eu une espèce de peur irrationnelle et collective qui est venue balayer tout cela, mais si nous retrouvons tous confiance dans la viande bovine et que nous retrouvons les voies d'une consommation citoyenne, c'est-à-dire informée et confiante, nous pourrons sortir de la crise et à ce moment là, ce sera un vrai service pour les éleveurs."

Dites-vous aux maires, même aux maires socialiste de Lille et de Nantes qui ont arrêté de distribuer de la viande dans les cantines scolaires, qu'ils peuvent la redistribuer sans risque ?

- "Non seulement je leur dis, mais L. Jospin l'a dit hier à tous les maires au Congrès des maires de France, en lançant un appel très vibrant. Non seulement nous le disons, mais en plus nous le faisons, et cela commence à porter ses fruits : les deux villes que vous venez de citer ont retrouvé la voie de la consommation de viande bovine dans leur cantine."

Donc, ce matin, dites-vous qu'il y a, chez vous, un peu de marges au plan national, que vous attendez de l'argent du côté européen, qu'il y a une sorte de plan - je ne sais pas comment on l'appelle ? - complémentaire, de plan bis, ou de deuxième plan Glavany ?

- "Bien entendu. J'ai dit tout cela, et les professionnels le savent, et L. Guyau le sait très bien, tout cela est sur la table. Il faut donc, je pense, se calmer, en arriver à la raison, regarder le plan tel qu'il est, regarder ce qui viendra derrière, et se mettre au travail surtout pour que les éleveurs, plutôt que d'être appelés à des manifestations, soient appelés à prendre des dispositions pour bénéficier concrètement de ce plan dans les tout prochains jours."

Vous allez retrouver à Bruxelles une nouvelle nuit-marathon, le 4 décembre apparemment. Pour la précédente nuit, celle d'avant hier, il paraît que les Quinze ont frôlé le drame ? Est-il vrai que les Quatorze européens étaient prêts à décréter un embargo communautaire sur les viandes françaises ?

- "Oui, c'est vrai. Cela a été une bataille qui était un peu rude, avec 17 ou 18 heures de négociations d'arrache-pied, vraiment très tendues parfois. Je pense que la France paye aujourd'hui très cher sa politique de sécurité sanitaire, trop cher peut-être. En tout cas, je pense que, de toute façon, pour un tel enjeu, celui de la sécurité sanitaire et de la qualité, c'est jamais trop cher. Mais c'est vrai que la France s'est mise en difficulté pour défendre un seul objectif, celui de la sécurité des consommateurs, puisque pour nous le principe de précaution passe avant tout. A l'inverse, les quelque pays européens qui ont déjà mis un embargo partiel - l'Italie, l'Espagne, l'Autriche - eux, sont beaucoup plus frileux sur les mesures à mettre en oeuvre. C'est cette espèce de paradoxe qu'il a fallu que je combatte pendant toute une nuit à Bruxelles. Je n'acceptais pas l'idée qu'on nous fasse payer le prix du fait que nous prenons plus de précautions que les autres."

Vous étiez isolé ? Enfin, la France était-elle isolée ?

- "On a failli l'être et à force de batailles et de conviction, je pense qu'on a réussi à renverser la vapeur puisqu'on a évité ce pire-là, et on a même obtenu un succès, c'est-à-dire l'extension du programme de tests, qui est une très bonne nouvelle pour l'Europe. On va savoir un peu mieux ce qu'est l'état du cheptel européen vis-à-vis de l'ESB alors que pour l'instant on ne le sait qu'en France."

C'est-à-dire que des pays qui critiquent la France vont peut-être trouver chez eux des bêtes malades ? C'est ce que vous voulez dire ?

- "C'est ce que je n'espère pas pour eux mais c'est ce que j'espère pour la rationalité du débat et l'équilibre des mesures que l'on doit prendre en Europe."

Vous avez échoué à faire interdire l'usage des farines animales. C'est définitif ? Vous pensez que vous arriverez à les convaincre ?

- "Non, ce n'est pas définitif parce qu'à la fois nous n'avons pas obtenu cette mesure mais la bataille n'est pas finie. J'y reviendrai. De plus, on a mis en place une procédure européenne où ce qu'on appelle "le Comité scientifique directeur" - l'instance européenne supérieure des experts, si j'ose dire - va faire une évaluation pour le compte de la Commission, de la situation des farines animales en Europe. Je ne désespère pas que nous puissions convaincre ainsi, dans quelques semaines, que l'interdiction des farines animales en Europe serait une bonne mesure."

Il y a quand même un fait extraordinaire pour les profanes et qui devrait faire peut-être réfléchir : des ruminants ont été transformés par l'homme en carnivores. Ils vont retrouver enfin leur logique naturelle, ils vont redevenir herbivores. C'est inouï !

- "Mais oui. Cette espèce de course folle au productivisme qui a poussé l'agriculture française et européenne. Nous sommes dans des limites inacceptables, me semble-t-il. Je pense que ce genre de crise est aussi l'occasion de poser le problème de notre modèle agricole. Notre problème ce n'est pas de faire de la quantité à tout prix, mais c'est de faire de la qualité et de la sécurité alimentaire."

Dernière remarque: quand vous calculez les dégâts de la gestion politique de la crise, est-ce que vous vous regardez tous, par exemple tout à l'heure au Conseil des ministres, sans gêne ?

- "L'important, quand on est chacun à notre place, c'est de faire notre travail en responsabilité et puis après ce sont les Français ..."

Non, non, non, répondez car il y a un coût en images et un effet boomerang sur les politiques.

- "Je ne sais pas, je ne crois pas."

C'est cher aussi, en images et en "fric" ..

- "Oui, en argent. J'ai dit tout à l'heure à quel point l'effort de solidarité était important. En coût politique ? Je pense que si on fait bien notre travail, à notre place, si on défend des principes simples - le principe de précaution, la sécurité des consommateurs à tout prix, la transparence, très important -, je pense qu'on restaura la confiance qu'à coup de vérité. Il faut tout dire aux Français, il faut tout dire aux Européens aussi. Je pense qu'au bout du compte cela rapportera, y compris politiquement. Cela paiera."

(Source http :sig.premier-ministre.gouv.fr, le 23 novembre 2000)

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