Discours de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur la vitalité du cinéma français, la compétition internationale et les enjeux d'une adaptation des systèmes d'aide à la création et de protection des oeuvres à l'espace européen, Paris le 1er avril 2000. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur la vitalité du cinéma français, la compétition internationale et les enjeux d'une adaptation des systèmes d'aide à la création et de protection des oeuvres à l'espace européen, Paris le 1er avril 2000.

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Président de la République; président de la république; FRANCE. Président de la République

Circonstances : Réception en l'honneur du 15ème Festival du film de Paris à l'Elysée le 1er avril 2000

ti : Madame la Ministre,
Monsieur le Maire de Paris,
Mesdames, Messieurs,
Et pour beaucoup mes chers Amis,

"Un film, écrivait Jean Cocteau, n'est pas un rêve qu'on raconte, mais un rêve que nous rêvons tous ensemble". Nous voyons ici, aujourd'hui, bien des visages qui incarnent ce rêve et qui habitent l'imaginaire de dizaines de millions de spectateurs, parce qu'ils ont fait vivre des personnages, et plus encore des mythes. Ainsi, Faye Dunaway, qui est la Présidente de ce 15e Festival du Film de Paris, c'est Bonnie Parker, c'est l'enquêtrice de l'Affaire Thomas Crown, c'est l'héroïne de Chinatown ou d'Arizona Dream, c'est Milady de Winter, c'est Laura Mars et tant d'autres qui vont entrer avec elle à l'Elysée.

Je suis très heureux de vous accueillir, vous tous qui composez la grande famille du cinéma. Une famille très actuelle, recomposée à l'infini, avec ses jeunes ancêtres, ses porte-drapeaux, ses enfants terribles -et je salue notre ami Claude Lelouch qui conduit la délégation française-, et puis, bien sûr, ses cousins étrangers. Je souhaite la plus chaleureuse des bienvenues à la délégation américaine, et notamment à Francis Ford Coppola.

Grâce au Festival du Film de Paris, présidé par l'universel Daniel Toscan du Plantier, et porté depuis quinze ans par le dynamisme et la passion de Louisa Maurin, la Capitale pavoise , aujourd'hui, aux couleurs du cinéma.

Bien sûr, le cinéma fait partie de Paris. Paris qui a vu, en 1895, la première projection publique organisée par les frères Lumière au Salon Indien du Grand Café, projection qui attira 33 spectateurs à 1 Franc la place. Paris, où l'on peut voir simultanément toutes les oeuvres nouvelles, françaises comme étrangères, et aussi, à son gré, grâce au réseau d'Art et d'Essai, son Cukor ou son John Ford préféré.

Mais dans ce Festival permanent, le Festival du Film de Paris est un temps fort. Un temps de découverte, d'abord. Nous savons tous que beaucoup de jeunes talents, comme Mathieu Kassovitz, Virginie Ledoyen, Emma de Caunes, Cédric Klapich, d'autres encore se sont vus décerner leur premier prix par ce Festival.

Un temps de diversité, aussi. Si plus de 64 longs métrages inédits en France et de toutes nationalités seront présentés, plus de 50 courts métrages seront soumis à l'appréciation d'un jury présidé par Elsa Zylberstein.

Un temps de rencontres et d'échanges, ensuite. Pendant plus d'une semaine, tous les professionnels du cinéma, acteurs, réalisateurs, techniciens, viennent quotidiennement partager leur passion avec le public.

Enfin et surtout, un temps d'ouverture sur l'étranger. C'est le principe même du jumelage cinématographique qui commence cette année avec Los Angeles et son mythique Hollywood, et qui se poursuivra demain avec Berlin, Bombay, Rome ou Tokyo.

Pour toutes ces raisons, le Festival du Film de Paris est un espace de vie, de création, de mouvement. En contrepoint de ses aînés, au premier rang desquels le Festival de Cannes, et je salue Pierre Viot qui nous fait l'amitié d'être ici, il est un rendez-vous important et attendu de l'année culturelle. Que ses organisateurs en soient félicités et remerciés.

Le jumelage Paris/Hollywood est un symbole fort, à plus d'un titre. Il témoigne de ce que pourrait être la relation du cinéma américain et du cinéma français si une plus grande place était donnée à la découverte mutuelle, et à des échanges mieux équilibrés.

En effet, il n'y a pas d'antagonisme entre les deux cinémas. Ce n'est pas la géographie, mais la qualité, qui trace une frontière entre les bons films et les mauvais films. Parce que nous aimons le cinéma, nous aimons le cinéma américain. Si la France est le berceau du 7e Art, Hollywood en est sûrement son symbole. Jean Renoir, sur le point d'y partir à la fin de 1940, s'imaginait, écrit-il, "installé dans ce paradis, aux côtés de Griffith, Charlie Chaplin, Lubitsch et tous les saints du culte mondial du cinéma".

Ce rêve, nous le partageons tous. Nous avons tous le sentiment qu'il y a, sur la carte de l'univers, un pays en plus, dont la capitale est au Nord-Ouest de Los Angeles, et les villes partout dans le monde où se racontent des histoires, où s'inventent des images, où les rêves d'enfants, comme le disait encore Jean Renoir, deviennent des rêves d'adultes.

Mais parce que nous aimons le cinéma américain et que nous l'accueillons à écrans ouverts, qu'il s'agisse des énormes productions aux moyens considérables, ou des films indépendants comme, récemment, "l'Affaire Blair Witch", nous aimerions que notre cinéma traverse plus aisément l'Atlantique. Il y faut bien sûr certaines qualités, car tous les films ne sont pas exportables, mais il faut aussi, sur l'autre rive, que cesse tout ce qui participe d'un protectionnisme déguisé, comme, par exemple, l'absence de studios américains de doublage vraiment performants. La part de marché des films européens aux Etats-Unis n'est que de 3 %, alors que celle des films américains en Europe, en salle et à la télévision, est supérieure à 60 %. Il y a là un grand déséquilibre, dont les "remake" à succès de certains films français ne nous consolent pas et un déséquilibre qui n'est pas naturel, légitime et justifié et qui donc ne perdurera pas. Ce n'est pas dans la nature des choses, notamment, dans une économie mondialisée.

Or, nous avons envie que le cinéma français rayonne dans le monde, parce que nous sommes fiers de lui. Nous sommes fiers que la France soit aujourd'hui, en Europe, le premier marché cinématographique, avec plus de 155 millions d'entrées annuelles, et aussi le premier pays producteur de films avec 181 films produits ou co-produits l'année dernière. Nous sommes fiers de la nouvelle génération de cinéastes, qui ne veulent pas constituer une école, mais qui ont en commun un ton, un regard, un rapport au réel, servis par une nouvelle génération de comédiens. Fiers, aussi, de compter parmi eux tant de femmes réalisatrices, Tonie Marshall, Agnès Jaoui, Nicole Garcia, Catherine Breillat, Laurence Ferreira Barbosa, Laetitia Masson et bien d'autres encore.

La vitalité du cinéma français est liée à la conjonction heureuse d'une force créatrice et d'une volonté politique. Force créatrice, d'abord, parce que rien ne peut se faire sans elle, parce que c'est le désir de film qui crée le film, désir de faire vivre des personnages, de raconter, de partager, d'inventer des émotions nouvelles. Désir "de vouloir signifier quelque chose", devoir que Fritz Lang assignait au cinéma.

Mais volonté politique, aussi, qui s'est affirmée à travers un dispositif de soutien mis en place dès le lendemain de la deuxième Guerre Mondiale.

Ce dispositif, fondé sur une forme de redistribution des recettes de l'industrie cinématographique, ainsi que sur une contribution active des diffuseurs, a permis de soutenir efficacement la production, mais également la distribution. Grâce à ce système, unique dans le monde, nous avons maintenu un haut niveau de production de films, tous distribués en salles, dans un parc qui est aujourd'hui le plus important d'Europe et le mieux réparti sur le territoire. Si l'on considère que le film français représente 30 % des entrées annuelles, nous pouvons être satisfaits des résultats obtenus.

Bien sûr, la fréquentation des salles obscures ne suit pas constamment une courbe ascendante. Nous savons tous, que cette fréquentation est "tirée" par certains très grands succès, comme "Les Visiteurs", "Taxi", ou un fameux "Dîner" et que les films français dits "intermédiaires" ont parfois du mal à s'imposer face aux productions d'Outre Atlantique. Il n'empêche. Notre cinéma est vivant, inventif. Il n'a sans doute jamais été aussi divers. Tranches de vie aux couleurs de notre temps. "Road movies" à la française. Fresques historiques, du côté de l'Est ou d'ailleurs. Voyages initiatiques sur le toit du monde. Comédies subtilement réalisées qui renouvellent une tradition, et dont "Venus beauté", très "césarisé", et en ce moment "Le Goût des autres" sont de brillants témoignages. Rien d'étonnant à ce que notre cinéma brille dans les plus prestigieux festivals internationaux comme Cannes, Venise, Berlin, Locarno ou San Sebastian.

Cette richesse nous oblige. L'enjeu est tel, enjeu de rayonnement culturel et enjeu économique, qu'il faut tout faire pour notre cinéma. Il y a des actions à mener, des réflexions à conduire dans lesquelles la puissance publique doit jouer tout son rôle. Je sais, Madame la Ministre, que c'est bien là votre intention.

Je pense aux rapports complexes du cinéma et des nouvelles technologies, qui lui offrent la gamme infinie de leurs possibilités, par exemple les images virtuelles, mais qui dans le même temps le menacent. A l'heure où le consommateur peut enregistrer sons, textes et images, les dupliquer, les transformer, et donc devenir producteur ; à l'heure où certains films se retrouvent sur Internet avant même de sortir en salles, il est urgent de se mettre d'accord, au niveau national mais surtout aux niveaux européen et mondial, sur les modalités d'une régulation des réseaux. Il en va notamment du respect des droits des créateurs, auquel la France est profondément attachée.

Je pense aux relations non moins complexes du cinéma et de la télévision. Une télévision qui est essentielle à son financement mais qui impose parfois ses contraintes et qui peut donc concourir à un certain "formatage" des films, devenus des téléfilms déguisés.

Je pense, bien sûr, à certaines questions précises qui se posent à notre cinéma.

Comment lui permettre d'être présent sur les créneaux les plus coûteux et les plus appréciés des jeunes, comme l'action, la science-fiction, en suscitant la mobilisation de nouveaux fonds ? Comment mieux financer l'étape indispensable du scénario, de l'écriture ?

Comment favoriser l'accès des films français aux grands réseaux de distribution et mieux équilibrer les moyens de production et de promotion ? Comment simplifier les procédures nécessaires pour obtenir l'agrément ?

Sur ces terrains, et bien d'autres, comme le maillage cinématographique de notre territoire, des réflexions sont en cours, qui devront se traduire par des politiques concrètes, correspondant aux attentes des professionnels.

Je pense enfin à l'enjeu majeur que représente l'espace européen. Nous devons bien sûr maintenir en les adaptant nos systèmes d'aide et de protection. Chacun sait par exemple quelle a été la conséquence, pour le cinéma italien, d'une absence totale de régulation télévisuelle. Mais la meilleure défense étant l'attaque, il faut qu'un cinéma européen, dont le cinéma français serait le fer de lance, affirme sa vitalité, sa diversité, sa force, son envie d'exister et de rayonner.

Cela suppose le développement de tous les dispositifs européens qui, à travers des programmes spécifiques, favorisent production, doublage, promotion et distribution des films. Cela suppose de créer des synergies entre ce qui existe, par exemple l'Académie Européenne du Cinéma, présidée par Wim Wenders, et des initiatives récentes comme la nouvelle Académie franco-allemande dont je m'étais entretenu avec Gerhard Schröder, et qui s'est réunie pour la première fois il y a quelques semaines en présence du Chancelier et de Madame Trautmann. Cela suppose d'aller plus loin et d'inventer de nouveaux instruments. Je pense notamment à une Ecole du Cinéma Européen que Luc Besson appelle de ses voeux. Elle pourrait, en liaison avec les écoles nationales, comme notre FEMIS, former de très nombreux professionnels du cinéma européen, dans un esprit moderne, ouvert et notamment dans les domaines cruciaux du scénario et de la mise en scène.

Explorer ces voies, élaborer ensemble des projets, donner un contenu nouveau, dans le secteur du cinéma, au concept de politique culturelle européenne, est un enjeu important. La France en tiendra compte à l'heure où elle va assurer la présidence de l'Union.

Voilà, Mesdames et Messieurs, Amis de France et d'Amérique, ce que je voulais vous dire ce matin. Tout simplement l'importance que j'attache au cinéma, instrument exceptionnel pour faire connaître et aimer un pays, sa civilisation, sa langue, son mode de vie, ses produits. Expression culturelle plébiscitée par le plus grand nombre, toutes générations et toutes origines confondues. Moyen privilégié d'inventer de la beauté, de l'émotion, du rire ; de jouer, comme l'écrivait Antonin Artaud sur "la peau humaine des choses, le derme de la réalité", et, pour les professionnels que vous êtes, de vivre sa passion et de faire partager son rêve.

C'est sur un poème d'Ismaël Kadaré que je conclurai :

" Pour la première fois,
Sur ce morceau d'écran,
Nous avons vu un morceau du vaste monde,
Sur six mètres carrés.
De limites, le monde n'en avait pas,
Splendide était le monde,
Bien que l'écran fût reprisé. "

Mesdames et Messieurs, je vous remercie.

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