Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Témoignage chrétien" du 4 janvier 2001, sur les négociations de paix au Proche-Orient, la PESC, l'évolution de la Russie et la politique africaine de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Témoignage chrétien" du 4 janvier 2001, sur les négociations de paix au Proche-Orient, la PESC, l'évolution de la Russie et la politique africaine de la France.

Personnalité, fonction : VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Vous revenez d'un voyage au Proche-Orient, en décembre, où le dialogue semble reprendre. Quel rôle peuvent jouer la France et l'Union européenne (UE), et que doivent-elles dire, face à ce qui nous paraît une crise de la médiation américaine ?

R - Depuis vingt ans, la France exprime des choses essentielles sur le Proche Orient : la Déclaration de Venise avec ses partenaires européens, le discours de François Mitterrand à la Knesset, l'idée de la reconnaissance mutuelle et celle d'un Etat palestinien viable. La France a joué un rôle presque unique pour faire évoluer les esprits. L'Union européenne, en tant que telle, n'a pas encore joué de rôle, sauf d'aide économique. Elle n'a donc pas perdu de terrain. Son rôle est plutôt en train de croître. Quant aux Etats-Unis, c'est depuis la crise de Suez (1956), qu'ils sont une puissance centrale au Proche-Orient. Cet élément, fondamental pour les Israéliens, l'est devenu aussi pour les Arabes. C'est un fait.

Mais se demander qui, de l'extérieur, joue le plus grand rôle, est un peu paternaliste. Ce sont les Palestiniens et les Israéliens et eux seuls qui feront les choix stratégiques. Personne ne les fera à leur place. Cela dit, aujourd'hui, c'est autour des dernières propositions de Bill Clinton que se joue la paix. En effet, le président Clinton a su ajouter à l'influence énorme des Etats-Unis et aux liens que son pays entretient avec Israël, une relation personnelle forte avec les leaders palestiniens, qui lui donne une capacité d'influence unique.

La paix au Proche-Orient étant plus importante que toutes les satisfactions de prestige de quiconque, nous devons aujourd'hui engager Ehud Barak et Yasser Arafat à trouver le courage politique d'aller jusqu'au bout de l'accord possible.

Q - La phase électorale dans laquelle entre Israël et l'élection de George Bush aux Etats-Unis ne risquent-elles pas de troubler cela ?

R - C'est l'inverse¿ Le dialogue a repris grâce au calendrier électoral israélien et au compte à rebours américain. Mais cette phase sera très courte. Quant à l'élection de George W. Bush, elle ne change rien à ce stade. Mais des mois risquent de s'écouler avant que la nouvelle administration développe une politique claire.

Q - Selon vous, à quels principes doit obéir la Politique étrangère de sécurité commune européenne ? Comment allier réalisme et éthique ?

R - Pour moi, réalisme et éthique doivent se combiner au cas par cas et il n'y a pas plus d'éthique dans l'irréalisme ! A cet égard, le problème ne se pose pas différemment pour l'Europe et pour les pays démocratiques dont les politiques étrangères doivent associer heureusement ces éléments. La particularité de l'Europe, c'est qu'il s'agit de quinze pays (aujourd'hui) qui tentent de définir ensemble une politique étrangère commune. Commune ne signifie pas unique. Le rapprochement des politiques étrangères n'a de sens que s'il s'appuie sur une véritable convergence des mentalités et des conceptions. Il reste à cet égard un très grand travail à accomplir, dans lequel nous sommes engagés.

J'ai une conviction qui peut paraître paradoxale : il faut garder des politiques étrangères nationales fortes. Sinon leur addition, la politique étrangère européenne commune, ne représentera pas grand chose. Elle sera faite de bonnes intentions, tout le monde est pour la démocratie et les Droits de l'Homme. Mais transformer cela en vraie politique qui donne des résultats concrets, c'est autre chose. Je crois à la combinaison de politiques étrangères nationales fortes et convergentes avec un travail de fond pour rapprocher les mentalités. A défaut, si vous additionnez les positions des Quinze, vous obtenez seulement le plus petit dénominateur commun.

Les objectifs sont faciles à exprimer. Paix, sécurité, prévention des conflits, développement, démocratisation, intérêts de toute nature de l'Europe. C'est sur les moyens et les cas particuliers qu'il faut travailler.

Q - Pourquoi tant de discussions si les objectifs sont les mêmes ?

R - Parce que les pays européens sont très différents, avec des mentalités diverses et des histoires antagonistes. Les antipathies, les sympathies, les craintes et les aspirations ne sont pas les mêmes. Nous souhaitons tous, par exemple, avoir comme voisin une Russie qui soit moderne, démocratique et qui règle pacifiquement ses problèmes. Mais comment faire ? Faut-il encourager, coopérer, conditionner, critiquer globalement ou sur certains points ? Il existe un éventail très ouvert de positions. Cela nécessite un travail d'alchimiste pour élaborer, à partir d'un point particulier, une politique étrangère commune, qui plus est efficace.

Ce qui est frappant, compte tenu de l'extrême diversité des pays européens, ce sont les cas de convergence, pas l'inverse. Ainsi pour les Balkans : en 1991, le monde entier réagit en ordre dispersé. Puis une politique commune européenne est apparue. Les esprits ont évolué. La manière dont, sous notre présidence, nous avons géré l'ensemble de l'affaire des élections en Yougoslavie, dont nous avons aidé Kostunica à consolider la démocratie, a réuni un consensus. Cela n'aurait pas été possible dix ans plus tôt.

Q - Vous avez rencontré le nouveau président serbe le 21 décembre. Comment réduire les disparités entre les anciennes républiques yougoslaves ?

R - En progressant vers l'objectif central, c'est à dire l'européanisation des Balkans. Cela signifie une modernisation politique, sociale et économique. Le contexte est désormais favorable puisque c'est la première fois qu'existent des régimes démocratiques ou à peu près démocratiques partout. Et je pense que le président Kostunica est globalement dans la bonne direction. Mais un problème de taille demeure : Quelles relations et quelles institutions entre la Serbie, le Monténégro et le Kosovo ? Nous avons défini des instruments européens, comme le pacte de stabilité ou l'Accord de stabilisation et d'association (ASA). Je crois que l'UE a créé un cadre propice. Maintenant, aux gouvernements des Balkans de remplir leur part du travail.

Q - La Slovénie s'apprête à adhérer à l'Union, la Bosnie-Herzégovine est en reconstruction et la Kosovo n'est pas encore en paix ? N'existe-t-il pas un risque de division ?

R - Bien sûr, il y a des disparités de situation. Mais on peut tout dire de l'Union européenne sauf qu'elle est un facteur de division. C'est parce que l'UE est une réussite que d'autres pays souhaitent la rejoindre. Les réformes institutionnelles décidées à Nice permettent de faire face à l'élargissement. Il faut le réussir. Si tous les candidats devaient entrer sans négociation, ou avec toutes sortes de dérogations, il n'y aurait plus d'Union européenne. Et tout le monde aura perdu. L'intérêt des pays candidats, même de ceux qui sont chagrinés d'être encore dehors, est que l'Union continue de se développer, qu'elle arrive à fonctionner malgré l'élargissement et que l'adhésion intervienne quand chacun d'entre eux est fin prêt. La bonne préparation des candidats est très importante pour les candidats eux-mêmes en tant que futurs membres. Et tout ceci le plus rapidement possible, bien entendu.

Q - Au vu de ce qui se passe en Tchétchénie, l'évolution de la Russie en matière de démocratisation, que l'Europe a encouragée, n'est-elle pas compromise ?

R - Non. Personne n'a pensé que la modernisation de la Russie allait se réaliser en trois ans. Il s'agit de bâtir un grand pays moderne. C'est ce que les Russes souhaitent. Ils veulent une Russie démocratique. Cela ne se fait pas en un jour.

Il n'y a aucun pays au monde qui ait eu à construire un pays moderne dans ces conditions : à partir des ruines de l'URSS qui avait succédé à des siècles de despotisme.

Naturellement, nous souhaitons que la Russie soit le plus vite possible capable de résoudre des problèmes comme la Tchétchénie autrement que par des procédés militaires ou répressifs aveugles. Mais souvenons-nous aussi que, jusque dans l'histoire contemporaine, des pays dont la démocratie est incontestable, comme les Etats-Unis, la France ou la Grande-Bretagne, ont traité certains problèmes d'une façon qui aujourd'hui nous stupéfie avec un peu de recul. Il ne faut pas cesser de coopérer avec la Russie pour autant. Nous avons intérêt à favoriser l'émergence d'un Etat moderne. Mais la démocratie n'est pas un nuage qui flotte dans l'air, elle doit s'enraciner dans l'ensemble de la société. Je ne suis pas pessimiste sur l'avenir de la Russie. Il s'agit de ne pas être trop péremptoires dans nos jugements ni dogmatiques dans nos prescriptions mais pressants dans nos demandes, clairs dans nos mises en garde et constructifs dans les coopérations.

Q - Le sommet franco-africain approche. Guerres et instabilités en Afrique de l'Ouest, conflit interminable en République démocratique du Congo et dans la région des Grands lacs, endettements, épidémies... : l'Afrique est-elle laissée à l'abandon ?

R - Là aussi, il s'agit d'éviter le paternalisme, de ne pas parler de l'Afrique comme d'un continent mineur, de ne pas partir de l'idée que tout ce qui s'y passe est de notre responsabilité directe. On peut être désireux d'améliorer la situation sans pour autant considérer que tout y est de notre faute, même si certains Africains jouent encore de cette corde. En plus, il n'existe pas un lieu dans le monde, une sorte de quartier général où l'on déciderait d'abandonner telle ou telle région. L'économie mondiale se développe selon ses propres lois et privilégie les contextes où ses investissements sont rentables.

Q - Mais il existe des moyens de réguler cela...

R - L'Afrique est le continent qui bénéficie de très loin de la plus grande part de l'aide au développement, et cela depuis des décennies. Nous devons continuer à faire tout ce que nous jugeons utiles pour l'Afrique sans la culpabiliser, ni la déresponsabiliser. C'est aussi le rôle des dirigeants africains : beaucoup dépend de la manière dont ils sont formés, sélectionnés, des conditions dans lesquelles ils arrivent au pouvoir, le quittent (ou pas...), du type de programme qu'ils appliquent. La France est un partenaire extérieur, amical, engagé. Notre pays a mis un terme à ce qui relevait d'une confusion dans le domaine de l'ingérence et de la substitution. Nous restons très engagés, mais autrement. Il y a mutation des formes de la présence : passer de l'ingérence et de la substitution au partenariat.

Je considère qu'il existe quand même des progrès. Plusieurs pays décollent, arrivent à se passer petit à petit de l'aide au développement. Car l'objectif, c'est le développement et non l'aide au développement ! De plus en plus de conflits, même si ceux-ci sont encore trop nombreux, sont traités par les Africains eux-mêmes : par les concertations régionales, les forces d'interposition... Même si c'est terriblement lent.

Q - La France a souvent été mise en cause en Afrique. Une page de la politique africaine est-elle tournée ?

R - Oui, il y a un processus de transition, que d'ailleurs bien des responsables africains ne souhaitaient pas. Les seuls pays occidentaux dont la politique africaine n'est pas critiquée sont ceux qui n'en ont pas ! Ceux qui considèrent, par égoïsme, que cela ne les intéresse plus, personne ne les critique. Personne ne leur dit qu'ils en font trop, simplement parce qu'ils ne font rien. Plus personne ne leur dit qu'ils n'en font pas assez puisque personne n'attend rien d'eux. La France, qui a voulu rester engagée en Afrique, est parfois critiquée pour en faire trop ou pas assez. Certains croient encore que tout ce qui se passe en Afrique serait décidé en France. Il ne faut pas être dupe. Les plus exigeants sur la politique française, qui voudraient que tout soit irréprochable, doivent se méfier de leur propre perfectionnisme. Les tentations égoïste et moraliste peuvent se rejoindre pour conclure qu'il serait préférable de n'avoir aucune politique en Afrique.

C'est en tenant compte de tout cela que le gouvernement fait la politique française en Afrique. Il l'a fait hardiment, mais sans complexe. Car, après tout, si vous regardez la douzaine de guerres civiles interminables et de drames épouvantables depuis 1960, presque tous sont intervenus en-dehors de l'Afrique francophone, mis à part l'exception et l'héritage tragique du Rwanda, ou les problèmes ne sont toujours pas réglés.

Q - La Francophonie est-elle porteuse d'un projet précis? Les valeurs francophones peuvent-elles être utiles aux peuples du Sud ?

R - Il ne faut pas confondre politique africaine et Francophonie. Celle-ci est un objectif en soi, qui est fondamental : la préservation de la diversité linguistique. Si on ne veut pas d'un monde qui soit nivelé sur le plan culturel, qui soit simplement livré à l'énorme industrie culturelle américaine, on doit défendre la diversité des langues. Claude Hagège écrit que dans le monde actuel, toutes les langues peuvent disparaître sauf l'anglo-américain. La défense du français est donc aussi importante - et pas moins ridicule - que celle de l'allemand, de l'espagnol, du portugais, de l'italien, du russe, de l'arabe ou du chinois. Pour nous, préserver la diversité du monde de demain est un objectif fondamental.

***


Hubert Védrine répond aux mouvements contre la mondialisation libérale :

Cette contestation est souvent fondée sur un contresens.

Je trouve très salubre la mobilisation qu'on appelle citoyenne. Les gens prennent conscience des enjeux du monde global : ce que cela signifie, ce qu'ils acceptent ou refusent. Le contresens intervient quand des mouvements se focalisent contre les instances de régulation. La "victoire de Seattle", par exemple, est une victoire à la Pyrrhus. A Seattle l'enjeu était de savoir si on allait engager une nouvelle négociation commerciale sur une base étroite ou élargie, si on allait seulement parler d'agriculture ou aborder de nouveaux sujets. Finalement l'accord ne s'est pas fait à cause d'un manque de préparation et de divergences d'intérêts. Mais les manifestants ont prétendu que c'était grâce à eux et que c'était une grande victoire. C'était en fait un échec de la régulation.

C'est donc à double tranchant. Moins vous avez de régulation et plus s'exerce la loi du plus fort. La dérégulation n'a pas besoin de sommet, ni de manifestations pour avancer. Les marchés financiers, qui exercent leur despotisme constant, n'ont pas besoin de se réunir. Physiquement, personne ne manifeste contre eux. Si les gouvernements sont constamment combattus, chaque fois qu'ils se coordonnent pour essayer de mieux réguler, qui va l'emporter ? Ce n'est pas la société civile internationale, qui reste idyllique, ce sont les grandes entreprises mondiales. Si on souhaite un monde mieux maîtrisé, on doit accepter que les gouvernements travaillent ensemble sur la régulation, dans des enceintes comme l'OMC. Combattre en bloc ces instruments, qui sont les seuls lieux de régulation possible, c'est faire le jeu des pouvoirs de fait. Comme le dit Pascal Lamy : "Il ne faut pas se battre contre mais dans l'OMC".

Quant à la participation des ONG à ce type d'instances, je ne suis pas pour la confusion des genres. Des gouvernements sont démocratiquement responsables et rendent compte à l'électorat. Ils ont des mandats, négocient, puis on les juge sur les résultats. Si on n'est pas satisfait, on les change. Dans le milieu associatif, on trouve le meilleur comme le plus discutable. Sur les 25000 ONG qui existent actuellement dans le monde, il en est d'irréprochables, mais beaucoup ne sont pas transparentes et elles ne sont responsables devant personne. Je tiens à coopérer avec les ONG. Pour le ministère des Affaires étrangères, ce n'est pas possible de travailler sans en tenir compte, elles expriment des choses importantes et font un énorme travail de terrain. Des mouvements auxquels les gouvernements n'avaient pas pensé ont été lancés par elles, comme l'interdiction des mines antipersonnel. Mais les gouvernements doivent exercer leurs propres responsabilités. On ne peut pas remplacer les uns par les autres.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 janvier 2001)

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