Interview de M. Jean Glavany, ministre de l'agriculture et de la pêche, à Europe 1 le 4 janvier 2001 sur Yvon Colonna, l'assassin présumé du préfet Erignac, le dépistage systématique des bovins, les relations gouvernement Président de la République et l'affaire Jean-Christophe Mitterrand. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean Glavany, ministre de l'agriculture et de la pêche, à Europe 1 le 4 janvier 2001 sur Yvon Colonna, l'assassin présumé du préfet Erignac, le dépistage systématique des bovins, les relations gouvernement Président de la République et l'affaire Jean-Christophe Mitterrand.

Personnalité, fonction : GLAVANY Jean, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche

ti : J.-P. Elkabbach Vous avez présidé la commission d'enquête parlementaire sur la Corse, il n'y a pas longtemps. Y. Colonna, l'assassin présumé du préfet Erignac affirme, ce matin, qu'il n'a pas tué le préfet Erignac dans une lettre manuscrite, adressée à l'hebdomadaire nationaliste U Ribombu, dont le quotidien de Nancy, l'Est Républicain, publie des extraits, jeudi. Le croyez-vous ?

- "Je suis un farouche défenseur de la présomption d'innocence. Pour moi, la présomption d'innocence, c'est une chose sacrée du droit français, même si elle n'est pas toujours respectée. Je l'applique pour M. Roussin, pour J.-C. Mitterrand, même s'il est en prison aujourd'hui, je l'applique pour Y. Colonna. Pour moi, il est présumé innocent. En même temps, s'il se déclare innocent, s'il est plus que présumé innocent, je ne comprends pas pourquoi il s'enfuit. Il n'a qu'à aller devant la justice prouver son innocence et cette affaire en resterait là. Donc, s'il est innocent, tant mieux pour lui. Mais s'il est innocent, qu'il le prouve et qu'il le dise à la justice. Pourquoi cette fuite loin de la France et de la Corse en particulier ?"

La police et la justice vont-elles se contenter de lire le courrier du nouveau pigiste de la presse ?

- "J'espère que non. Justement, j'en appelle à la responsabilité de chacun. Quand on est innocent, je pense qu'on a aucune raison de fuir. Je pense que s'expliquer devant la justice serait plus simple. Je ne vois pas pourquoi Y. Colonna se couperait ainsi de son île, de sa famille, de ses amis alors qu'il est innocent."

Vous croyez qu'il est encore en Corse ?

- "Je n'en sais rien."

N'y a-t-il pas deux pratiques ? L'une pour les politiques et les hommes d'affaires, la prison. Et puis dans certains cas, les assassins présumés ou les innocents en fuite ?

- "Si c'était vrai, ce serait détestable ! Donc, je n'ai aucune raison de croire à cette nouvelle pratique."

Monsieur le ministre de l'Agriculture, le dépistage systématique - en principe systématique - des bovins de plus de 30 mois a commencé. Je dis "en principe" car il y a dans de nombreuses régions aujourd'hui des difficultés à pratiquer ces tests. Jusqu'à quand maintenez-vous l'objectif
fixé ?

- "Ce dépistage systématique des bovins de plus de 30 mois est une décision prise au niveau européen, à la fin du mois de décembre, à la demande de la France. Tous les pays de l'Union européenne ont obligation de mettre en oeuvre ce dépistage systématique avant le 1er juillet 2001."

Au passage, il y en a qui y vont lentement ...

- "Exactement."

L'Autriche ne veut pas y aller, en Italie cela ne va pas, en Belgique non plus.

- "Exactement. Donc en France, une fois de plus, nous sommes les premiers de la classe. Nous avons décidé d'être les premiers à mettre en oeuvre ce dépistage systématique au 1er janvier, en l'occurrence au 2 janvier, c'est-à-dire avant-hier. J'ai pris cette décision, en accord avec le Premier ministre, car j'ai pensé que c'était un meilleur moyen d'abord d'appliquer une décision européenne sans tarder, et deuxièmement, pour sortir de la crise, avoir ce geste de confiance."

Ce sont des autofélicitations. A partager.

- "Voilà. On a décidé de le faire."

Pourquoi des difficultés ?

- "Parce que du jour au lendemain se mettre à tester des dizaines de milliers de bovins chaque semaine, c'est une difficulté matérielle dans les laboratoires, dans les abattoirs, en termes de personnels, de financement, etc. Notre objectif était, le plus vite possible en janvier, de tester 20 000 bovins, tels qu'on en abattait juste avant Noël;"

20 000 bovins par semaine ?

- "Par semaine."

Ce rythme ou cette ampleur seront-ils maintenus ?

- "Nous les atteindrons la semaine prochaine. Je signale que le premier jour de la mise en oeuvre de ces tests, mardi 2 janvier, nous avons testé 1900 bovins, soit 100 fois plus que ce que l'on faisait jusque-là, au fil de l'eau. Je signale aussi que par exemple l'Italie, qui a voulu faire aussi bien que nous en commençant le 2 janvier, a un système qui explose. Ils ont testé 70 bovins - il y a une querelle au sein du gouvernement italien car ils n'y arrivent pas. Je dis simplement : "Laissez-nous quelques jours, quelques semaines pour faire monter ce système en puissance." Nous prenons toutes les dispositions, nous sommes en train d'agréer des laboratoires pour que nous puissions couvrir l'ensemble du territoire national. Jusqu'à hier, il y avait 13 laboratoires ; aujourd'hui j'en agrée un 14ème dans l'Orne ; demain j'en agréerai d'autres. Mais cet agrément ne peut pas se faire sur un coup de baguette magique. Nous faisons les choses sérieusement et nous voulons des garanties."

Vous dites à la Bretagne, à la Normandie, aux Pays-de-Loire qui manquent de laboratoires : "Vous aurez ceux dont vous avez
besoin" ?

- "J'ai vu hier une manifestation d'agriculteurs dans le Calvados. Ils n'étaient certes pas très nombreux - et c'est vrai qu'on est aussi en campagne électorale pour les chambres d'agriculture - à manifester, murer les portes et les fenêtres de la DDA - la Direction Départementale d'Agriculture du Calvados - en disant : "Nous exigeons l'agrément de notre laboratoire du Calvados." C'est comme si des parents d'élèves allaient manifester à l'entrée d'un centre d'examens pour dire : "Je veux que mon fils ait le bac." Un agrément, ce n'est pas une décision autoritaire. C'est une preuve donnée par un laboratoire, d'une part qu'il répond à un cahier des charges et deuxièmement que la pratique a été agréée par l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments. Si ce laboratoire du Calvados répond au cahier des charges et qu'il se soumet lui-même aux examens de l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments, s'il est reçu à cet examen, il sera agréée naturellement. Je crois qu'aujourd'hui on nous presse d'attendre un peu pour mettre en oeuvre ce dépistage. Je pense que les éleveurs ne veulent pas attendre car ils ont envie qu'on sorte de la crise. Les consommateurs non plus ne veulent pas attendre, car ils veulent que la sécurité alimentaire soit assurée."

Etes-vous certain de faire tout ce qu'il faut pour les éleveurs aujourd'hui ?

- "Franchement, dans ce système que nous avons mis en place et qui marche depuis le 2 janvier, tous les bovins de plus de 30 mois sont soit testés et distribués pour la consommation, soit achetés et détruits et les éleveurs sont indemnisés. On est dans un système où on a à la fois les moyens d'assurer la sécurité alimentaire et les moyens de gérer le marché en indemnisant les éleveurs. Je crois qu'effectivement on a un bon système maintenant."

Quand des bêtes sont touchées et détruites, le troupeau avec, j'ai vu que la FNSEA s'interroge maintenant, après J. Bové, pour savoir s'il ne faut pas faire une sélection et s'il faut abattre tout le troupeau. Vous maintenant l'idée du "tout le troupeau" ?

- "C'est une question que je me pose depuis des mois, que je me suis posé publiquement et donc je n'ai pas de tabou sur cette affaire-là. Est-ce que quand on trouve une bête atteinte par l'ESB dans un troupeau, il faut continuer à abattre tout le troupeau, comme on le fait en France aujourd'hui en poussant très loin le principe de précaution ? J'ai saisi l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments de ce problème."

Réponse ?

- "Dans les semaines qui viennent. J'ai justement voulu que le programme de tests que nous avons mis en place il y a six mois, serve aussi à éclairer notre action. Si les scientifiques me disent : "Compte tenu de ce que nous faisons, il n'est plus nécessaire d'abattre l'ensemble du troupeau", du jour au lendemain j'appliquerais cette recommandation."

Aujourd'hui qui décide ? Les scientifiques ou les politiques ?

- "Les politiques décident, gèrent le risque sur la base d'une évaluation du risque par les scientifiques."

Vous parlez beaucoup de l'Agence de Sécurité Sanitaire. Hier, elle a précisé "qu'un teste négatif ne signifie pas que l'animal testé est forcément sain et sauf."

- "Elle a raison. Je pense que c'est honnête de sa part de l'avoir dit. Cela veut dire que les tests que nous mettons en place sont capables de révéler la maladie dans sa dernière phase d'incubation. Mais ils ne sont pas capables de la révéler dans tous les stades de toutes les phases d'incubation. C'est une incubation qui dure 4 à 5 ans."

Il ne faut pas baisser la garde ?

- "Cela veut dire qu'il ne faut sûrement pas baisser la garde et que ce n'est pas parce qu'on fait des tests que pour autant toutes les mesures de précaution que nous prenons par ailleurs doivent être abandonnées."

Cela veut dire que si les chercheurs découvrent des tests plus précis ...

- "On changera aussitôt pour les adopter."

C'est-à-dire qu'il peut y avoir encore de nouvelles mesures de précaution et de correction ?

- "Cela veut dire qu'aujourd'hui nous avons démarré ce programme avec deux tests : un suisse qui s'appelle "le prionic" et un français franco-américain, "le biorade." A chaque fois que nous trouverons des tests plus sensibles, nous les adopterons. C'est bien normal."

Est-ce que, ce matin, vous pouvez dire sans risque aux consommateurs français qui restent réticents : "Allez-y, consommez, n'ayez pas peur !"?

- "Mais bien entendu ! Je pense qu'il n'y a aucune raison d'avoir d'inquiétude vis-à-vis de la consommation de la viande bovine, d'autant que nous savons que les scientifiques n'ont jamais trouvé la moindre trace de prion ou d'ESB dans le muscle pur, c'est-à-dire la viande rouge telle qu'elle est distribuée. Il faut rassurer les Français. Nous prenons toutes les mesures de sécurité nécessaire. Il n'y a pas de risque à consommer de la viande rouge bovine."

On peut même consommer du porc ?

- "Mais bien entendu !"

Tous les poissons ?

- "Oui, bien sûr !"

Même tous les fruits et légumes ? On ne va pas trouver encore un jour ... ?

- "S'il y avait le moindre risque avéré, on interdirait purement et simplement. A partir du moment où c'est sur les étales, c'est qu'on a pris toutes les mesures nécessaires."

De voeux en voeux pour 2001, le Président de la République répète qu'il ne veut ni polémique, ni vaine querelle cette année. Après cette mise en garde, allez-vous faire gaffe, le Premier ministre et les ministres ?

- "Les choses sont simples : nous sommes en cohabitation. Je suis un ministre politique comme vous dites, je suis engagé, j'ai voté et soutenu L. Jospin, je participe à l'action politique à ses côtés. Donc, tout le monde sait ce que je pense de L. Jospin et de J. Chirac. En même temps, il y a la politesse : quand on est en face du Président de la République, la politesse et le respect dû à sa fonction jouent. Deuxièmement, il y a le sens de l'Etat. C'est-à-dire que quand on est aux responsabilités - Président de la République, Premier ministre ou ministre - on est en face d'une exigence : les Français veulent que cela marche. Notre devoir est de faire en sorte que cela marche, même si on n'a pas le même avis que le Président de la République."

Aujourd'hui, 4 janvier, vous nous dites qu'on va passer de la cohabitation plutôt belliqueuse des dernières semaines à une cohabitation sérieuse ?

- "Elle a toujours été sérieuse et je ne l'ai jamais vécu comme belliqueuse."

Pas avec les flingues ?

- "Non, ils sont sous la table !"

Mais ils peuvent sortir d'un coup, au Conseil des ministres ?!

- "Pas du tout, les conseils des ministres sont des réunions sérieuses et respectables."

L. Jospin assurait que son Gouvernement allait poursuivre en 2001 ses réformes. Je ne vous demande pas lesquelles ; un jour vous nous l'expliquerez. Vous avez l'impression que vous allez continuer à vous mettre en mouvement, que pour le Premier ministre, candidat évident et non déclaré, il n'y aura pas d'immobilisme et pas de pause ?

- "Ma conviction est que si le Gouvernement s'arrêtait de faire des réformes, il se condamnerait lui-même. Parce qu'aussitôt, on l'a vu - je me souviens du temps de M. Balladur - on dirait que le Gouvernement est déjà en campagne électorale. Ce qui peut convaincre les Français de continuer avec nous, c'est de continuer à réformer justement. Jusqu'au bout, il faut que ce Gouvernement réforme et qu'il ne s'arrête pas de réformer. C'est ma profonde conviction : l'année qui vient devra être une année de réformes."

Aucun socialiste ne s'est exprimé à propos de J.-C. Mitterrand : c'était une consigne de quelqu'un ?

- "Non, il n'y avait aucune consigne. En tous cas, je n'en ai pas reçue."

Alors ?

- "Des socialistes se sont exprimés, j'ai entendu des choses justes..."

Comment se fait-il qu'en dehors de L. Fabius, aucun mitterrandiste n'ait envoyé le moindre mot à Mme Mitterrand ?

- "Qu'est-ce vous en savez ?"

Si vous me dites que vous avez écrit, cela en fait deux !

- "A mon avis, il y en a d'autres."

J.-C. Mitterrand prétend ne pas pouvoir payer la caution. Est-ce qu'il faut la baisser ?"

- "Si je devais répondre à votre question, vous me forceriez à m'immiscer dans une affaire dont la justice est saisie, c'est-à-dire à enfreindre mon devoir de réserve. Je suis ministre de la République, je n'ai pas le droit de m'exprimer sur des affaires de justice. J'ai dit tout à l'heure devant vous que je croyais à la présomption d'innocence, y compris pour J.-C. Mitterrand, et que j'avais manifesté à sa mère ma solidarité active."

En tant que citoyen, il est libre mais il est en prison où il peut rester six mois en détention provisoire. Qui tranche ? Est-ce qu'il faut qu'il reste ou est-ce qu'il faut qu'il sorte ? Il y a un paradoxe !

- "C'est pour cela que la nouvelle loi sur la présomption d'innocence est un acquis pour les libertés. Je regrette ce petit raté, mais, pour moi, c'est un grand acquis pour les libertés. il ne faut pas la remettre en cause et il faut l'appliquer au plus vite et au mieux."

Pour la circonstance, qui tranche ?

"La justice."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 5 janvier 2001)

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