Article de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans la Revue de la section française d'Amnesty International de février 2001, sur la défense des droits de l'Homme et les responsabilités respectives des Etats et des ONG telles que Amnesty international en la matière. | vie-publique.fr | Discours publics

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Article de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans la Revue de la section française d'Amnesty International de février 2001, sur la défense des droits de l'Homme et les responsabilités respectives des Etats et des ONG telles que Amnesty international en la matière.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Depuis sa création en 1961, Amnesty international a joué un rôle de premier plan pour alerter, dénoncer, diffuser l'information sur les multiples violations des droits de l'Homme partout dans le monde, et a contribué ainsi à une prise de conscience et à bien des progrès.

L'environnement international a considérablement changé durant ces 40 années et plus encore depuis dix ans : la violation des Droits de l'Homme est de moins en moins tolérée, quels que soient les contextes ; l'aspiration à la démocratie s'est universalisée. La globalisation entraîne des bonds en avant dans le développement et l'enrichissement de certains pays ou certaines régions du monde, mais fait monter de nouvelles menaces - mafias, terrorisme, armes de destruction massive -. Les Etats reculent ou sont sur la défensive, ce qui est un bien quand ce sont des Etats oppresseurs, mais devient un danger quand les Etats implosent et n'assument plus leurs missions. La multiplication des organisations internationales a fait apparaître des problèmes de coordination et d'harmonisation de leurs activités. Nouveaux acteurs dans les relations internationales, les ONG sont passées d'une poignée à environ 25 000, dans des domaines extrêmement divers - Droits de l'Homme, humanitaire, environnement, désarmement, etc., et dans ce monde des ONG se côtoient de grandes ONG historiques servant les causes les plus généreuses et d'autres forces aux objectifs moins clairs. Les militants d'Amnesty connaissent bien ces évolutions du monde, ce progrès, mais aussi ces problèmes et ces paradoxes.

Les gouvernements démocratiques et les plus grandes et les plus incontestables des ONG, au premier rang desquelles Amnesty, partagent les mêmes objectifs : progresser vers un monde meilleur, plus protecteur pour l'individu face aux menaces armées, alimentaires ou environnementales, un monde où les droits et libertés fondamentales dans les domaines politiques, civils, économiques, culturels et sociaux, seraient de mieux en mieux respectés et garantis. Un monde qui parviendrait à humaniser la mondialisation sans en perdre les bénéfices indéniables, à respecter toutes les cultures et à l'organiser d'une manière démocratique. Cette recherche doit mobiliser toutes nos énergies.

Mais une ONG et un gouvernement même s'ils ont les mêmes objectifs, et se respectent, ne sont pas dans la même situation et n'ont pas les mêmes responsabilités.

Un gouvernement démocratique doit répondre à l'ensemble des aspirations et des demandes exprimées par ses électeurs et des citoyens dont il a la charge. Faire progresser le respect des Droits de l'Homme dans le monde en fait dorénavant partie, bien sûr, et l'action d'organisation telle que la vôtre n'y est pas étrangère, mais aussi et de façon légitime la sécurité nationale, l'autonomie de décision du pays, la préservation de l'environnement, la prospérité économique, l'identité culturelle, les responsabilités multiples que peut avoir un pays membre de l'Union européenne, du G 7 et du Conseil de sécurité. Un gouvernement doit arbitrer, hiérarchiser tout en expliquant pourquoi et sur la base de quels critères il le fait. Je n'exagère d'ailleurs par les contradictions qui peuvent en résulter. Contrairement à une opinion répandue, sauf dans de très rares cas historiques (le combat contre Hitler) le choix ne se présente jamais entre une solution morale et une solution immorale. C'est toujours plus compliqué.

Une ONG peut se permettre de choisir une grande cause et d'y consacrer toutes ses forces. Par ailleurs elle agit sous le contrôle de ses adhérents ou de ses militants, mais ne connaît pas la sanction des électeurs auxquels un gouvernement démocratique doit en définitive rendre compte.

Ces différences étant présentes à nos esprit, nous aurions un intérêt commun à développer le dialogue entre les gouvernements démocratiques et des organisations telle que la vôtre. Non seulement sur des cas précis : comment faire cesser la torture dans tel ou tel pays par exemple. Mais aussi sur un plan plus général, en ce qui concerne la démocratisation. En effet, sauf quand une démocratie préexistante a été supprimée par une dictature communiste ou fasciste et ou elle a été rétablie ensuite, dans les cas les plus nombreux il s'agit de faire émerger une démocratie dans des pays où elle n'a jamais existé, un peu comme quand on parle d'économies émergentes. Personne ne sait comment faire passer d'un coup de baguette magique la Chine, la Russie, le monde arabe, l'Afrique, au stade de démocraties exemplaires, comme par exemple les pays scandinaves, où la violation des Droits de l'Homme est impensable. Il faut bien, par conséquent, trouver des cheminements, inventer des processus, pour que cela aille plus vite dans leur cas que dans celui des pays occidentaux où cela a mis plusieurs siècles ! Comment doser sanctions, condamnations, conditions, incitations, encouragements, aide, coopération, patience et impatience ? Comment trouver dans chaque cas le cocktail de mesures qui tirera le meilleur parti du potentiel de démocratisation que recèle chaque situation ?

Une organisation comme Amnesty avec ses 40 années d'expérience et de recul a certainement beaucoup à dire là-dessus.

Je souhaite que ce débat se déroule dans la clarté, et sans confusion des rôles. Un même effort de transparence s'impose, de la part des Etats et des ONG, des mega-entreprises, chacun indiquant au nom de qui et de quoi il agit.

A cet égard, je pense pas qu'il faut se garder de deux a priori : suspecter les Etats, je parle de ceux qui ont des gouvernements démocratiques, bien entendu ; croire que la "société civile" soit la panacée, qu'elle puisse et doive les remplacer. Si les Etats devaient achever de perdre tous leurs moyens du fait du triomphe de l'ultralibéralisme économique et des sociétés de marché, autant abandonner alors notre ambition d'humaniser, de réguler et même tout simplement de démocratiser la mondialisation !

Pour moi, le schéma le plus prometteur, c'est donc une coopération et un dialogue actifs entre des gouvernements ouverts et des ONG à la fois responsables et stimulantes, capables d'aiguillonner l'action publique et de manifester leur vigilance. Les exemples ne manquent pas : lutte contre la torture, négociation sur les mines antipersonnel ; question du statut des victimes dans le cadre de la négociation sur la Cour pénale internationale ; interdiction des armes de petit calibre ; sans parler de toutes les crises dans les Balkans, en Afrique et ailleurs. Autant d'enjeux, autant de problèmes pour la solution desquels la conjugaison de l'action de tous les acteurs de la vie internationale, dans le respect des responsabilités de chacun et sans confusion des rôles, est indispensable.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 février 2001)

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