Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, au "Figaro" le 6 février 2001, sur la place et l'influence de la France dans le monde, sa politique étrangère, la langue française, la mondialisation, la politique de l'immigration, l'intégration des immigrés et la diversité culturelle. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, au "Figaro" le 6 février 2001, sur la place et l'influence de la France dans le monde, sa politique étrangère, la langue française, la mondialisation, la politique de l'immigration, l'intégration des immigrés et la diversité culturelle.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Vous faites-vous une certaine idée de la France ?

R - Je ne m'en fais pas une idée abstraite, je l'aime. J'aime son histoire, sa langue, sa géographie, ses campagnes, ses paysages, Paris, celles et ceux qui l'ont faite et qui y vivent. J'appartiens par toutes mes fibres à cette aventure. Je suis attaché à sa singularité et je la veux en même temps ouverte au monde, par ce qu'elle lui apporte comme par ce qu'elle en reçoit.

Q - Ressentez-vous une perte d'influence française et, si oui, depuis quand ?

R - Je sais que beaucoup s'en préoccupent. J'ai longtemps recherché les raisons profondes de cette inquiétude française, voire de cette susceptibilité, de cette autodérision, de cette vexation permanente à propos de la place de la France dans le monde, et de son corollaire : des réflexes cocardiers ou vaniteux, une prétention hors de propos. Aucune de ces attitudes n'est justifiée, ni dans un sens ni dans l'autre par les réalités d'aujourd'hui. Mais cela révèle une blessure enfouie. Il y a sous la nostalgie de Louis XIV et de Napoléon les traces profondes, enfouies, de 1815, de Sedan, de l'hémorragie de 14/18, de l'an 40, de Dien Bien Phu. Mais depuis le temps que les Français d'aujourd'hui, selon les sondages croient que le poids de la France diminue, il ne devrait plus rien en rester ! Non, soyons plus réalistes, c'est-à-dire positifs.

Q - Il n'y a donc pas déclin de la France...

R - Eh bien, non ! J'ai même toujours contesté la formule selon laquelle la France ne serait plus qu'une puissance "moyenne". Il y a quelque 190 pays dans le monde, la France n'est pas le 92ème ou le 93ème ! Même en ne considérant que les quelque 40 pays qui méritent le titre de puissance, la France n'est pas dans la moyenne, mais dans les trois, quatre ou cinq premiers, selon les domaines, après l'hyperpuissance américaine. C'est très important ! Il faut nous mettre d'accord sur une juste appréciation de notre position et avoir confiance en nous.

Q - La France ne devrait-elle pas recentrer ses efforts au lieu de vouloir être partout présente ?

R - Le problème ne se pose pas tout à fait en ces termes. Nous ne voulons pas être partout présents. Nous le sommes, en raison de l'histoire, des affinités, du désir de tous les pays du monde de garder ou d'intensifier les relations avec nous. Croyez-moi, nous ne nous imposons pas. Par ailleurs, ce n'est pas parce nous renoncerions à nous prononcer et à agir sur les divers sujets de l'actualité mondiale que nous aurions plus d'énergie à consacrer à la recherche de la paix au Proche-Orient ou à l'avenir de l'Europe.

Mais peut-être pensez-vous à notre réseau de coopération culturelle, scientifique et technique en effet déployé dans le monde entier ? Il peut paraître trop étendu par rapport à d'autres pays qui n'ont pas de passé - ou qui ont coupé avec ce passé. Mais notre présence s'explique parce que beaucoup de pays ont aimé et aiment la France, son héritage, ses idées, sa culture.

Il a suffi qu'avec Claude Allègre, il y a trois ans, nous relancions l'ouverture à la formation de haut niveau en France pour les étudiants du monde entier, pour qu'il y ait une demande énorme, tout de suite. Tout cela, je vous le rappelle, à l'intérieur d'un budget qui ne dépasse 1,29 % du budget de l'Etat ! Voilà qui nous protège contre toute dispersion !

Q - La France n'a plus d'empire, sa langue est de moins en moins parlée dans le monde, quels sont ses atouts aujourd'hui ?

R - La France dispose de toute une série d'atouts. Classiques, d'abord : il y a le Conseil de sécurité de l'ONU, notre force de dissuasion, les alliances, notre appartenance au G 7, notre influence diplomatique, notre force économique et nos très grandes entreprises. Si on revient aux classifications, nous sommes juste après les Etats-Unis, une des cinq ou six puissances d'influence mondiale, sur 189 pays ! C'est quand même une situation remarquable. Et nous avons nous aussi notre "soft power" : notre langue, nos intellectuels, notre culture, nos écrivains, nos ONG, nos artistes, notre musique, notre cuisine, la beauté de notre pays, notre image... Ne négligeons pas tout cela.

Quant à l'usage du français, la situation est contrastée : avec des reculs indéniables mais aussi une vraie résistance (face à l'uniformisation) et des avancées inattendues. Nous avons donc beaucoup d'atouts, mais il faut savoir les jouer en souplesse, selon l'esprit du temps dans les relations internationales classiques, entre Etats et au niveau européen, comme avec les nouveaux acteurs.

Q - L'immigration est-elle une chance ? Comment la gérer ?

R - D'abord, il y a le droit d'asile. Il faut le préserver comme un principe absolu, mais aussi empêcher qu'il ne soit détourné de son objet, ce qui l'affaiblirait. Quant aux mouvements de population pour raisons économiques, ils vont à l'évidence se développer et cela sera souvent utile et correspondra à de vrais besoins. Comment les gérer ? Comment tenir compte aussi des besoins de développement des pays d'origine. De préférence dans un cadre européen. Nous travaillons à harmoniser les politiques des Quinze. Cela devrait être fait dans la clarté. Il serait utile et honnête de dire quelles sont nos capacités d'accueil, de quelles compétences nous aurions besoin pour telle ou telle période, pour pouvoir le faire légalement et dans la dignité.

Q - La montée du communautarisme vous inquiète-t-elle ?

R - Elle m'inquiéterait si la machine à intégrer peinait trop à remplir sa fonction, si les immigrants ne croyaient plus qu'ils arriveront à devenir citoyens de la République. Alors ils s'identifieraient à tel ou tel groupe. Ce serait une évolution socialement, culturellement et politiquement dangereuse, qu'il faut combattre mais avec humanité. Je pense que notre capacité à intégrer reste plus forte qu'on ne le croit, mais cela prend plus de temps qu'avant.

Q - Et puis il y a la mondialisation¿La France n'y perd-elle pas son âme ?

R - La mondialisation pose ce dilemme à tous les peuples. Cela dit, même si la globalisation s'étend sur la base de critères essentiellement américains, nous démontrons chaque jour notre capacité à nous adapter en restant nous-mêmes. Par exemple en préservant, ou en réinventant la qualité de la vie en France, plébiscitée chaque année en France par 60 millions de touristes ou de visiteurs, en enrichissant un équilibre social original, en faisant vivre notre culture, en adaptant notre politique étrangère, en continuant à faire des propositions originales pour une meilleure organisation du monde. Bref, nous nous adaptons plus vite à la mondialisation que nous n'arrivons à nous en convaincre nous-mêmes.

Q - Si l'Europe est présentée comme un démultiplicateur de puissance pour la France, n'est-ce pas parce que son influence diminue au dedans comme au dehors ?

R - L'Europe peut être un élément multiplicateur. Mais cela ne signifie pas que la France n'a plus de rôle à jouer par elle-même. C'est un plus, une ambition, pas une bouée de sauvetage !

Q - L'Europe n'est pas un substitut...

R - Non, c'est un complément, une oeuvre collective qui conservera d'autant plus de sens et suscitera d'autant plus d'adhésion que les Français, les Allemands, les Italiens, les Britanniques et tous les autres pourront continuer à contribuer à l'oeuvre commune sans renoncer à leur identité. Je n'ai jamais pensé que l'abolition des identités, leur arasement et leur confusion seraient un progrès. Je ne crois pas que l'Europe y gagnerait. Je pense qu'elle en sortirait plutôt collectivement appauvrie que renforcée. Cela paraît paradoxal mais cela ne l'est pas. N'opposons donc pas les Etats-nations et une Europe forte. Leur combinaison doit même être au c¿ur de toute solution.

Q - Pourquoi tant de pusillanimité durant la présidence française de l'Union? On attendait de la France des idées, de l'audace, on a eu droit à une gestion notariale...

R - Vous êtes bien sévère. D'abord la présidence française a réglé bien plus de problèmes concrets (fiscalité, social, transports, etc...) que les précédentes. Nous avons proclamé la charte des droits fondamentaux, installé les mécanismes de la Défense européenne. Ensuite, les Quinze ont réussi à Nice là où ils avaient échoué à Amsterdam : à réformer les institutions sur quatre points très difficiles. Quand on discute du pouvoir, que ce soit entre des Etats ou entre des grandes entreprises, il faut bien délimiter à un moment donné les parts de chacun et les places au conseil d'administration. Ce n'est ni méprisable, ni contradictoire avec les grands projets et les grandes ambitions.

Faut-il aussi rappeler d'où nous revenions ? Après l'échec d'Amsterdam, en 1997, il ne s'était trouvé que trois pays pour considérer qu'il fallait lancer une nouvelle CIG pour réformer les institutions avant le grand élargissement : la France, la Belgique, l'Italie. Il a fallu remonter cette pente et convaincre les autres. Chacun savait à l'avance que l'exercice serait horriblement difficile. La présidence tournante étant une présidence démocratique, elle ne peut pas imposer des solutions idéales, elle doit rechercher le meilleur consensus possible. On aurait même pu échouer à nouveau. Je peux comprendre les déceptions de ceux qui espéraient mieux, mais ils courent le risque de négliger les avancées de Nice. En particulier, c'est parce que nous avons trouvé un accord à Nice que nous pouvons entrer maintenant dans la préparation du débat démocratique sur l'avenir de l'Europe.

Q - L'Europe est-elle encore un projet mobilisateur ? Voyez-vous d'autres projets susceptibles d'entraîner les Français ?

R - Oui, unifier l'Europe, c'est un vrai grand projet même s'il modifie en profondeur la problématique de l'intégration politique. L'Europe qui va passer de 15 à 27, ce n'est plus la même Europe que celle qui s'est construite de Monnet à Delors. Mais au nom de quoi aurait-on pu refuser à des pays démocratiques d'Europe, le droit d'être candidats ? Bref, notre grande ambition européenne doit être reprise d'une autre manière. Réussir cet élargissement, réussir cette unification, voilà un grand projet. Et aussi exercer dans cette grande Europe la plus forte influence possible.

A l'échelle du monde, un autre objectif doit nous mobiliser, c'est la diversité et le refus du nivellement mondial. Aucun Français ne devrait accepter que la culture, l'identité et la langue françaises - qui forment notre logiciel profond, notre disque dur - disparaissent dans un magma général. Bien sûr, cette grande affaire ne concerne pas que la France, mais bien d'autres langues, cultures et pays dans le monde. Faire en sorte que la mondialisation fasse dialoguer et communiquer les cultures et les identités sans les détruire ou les niveler, me paraît être un projet formidable.

Q - On n'a jamais vu autant de jeunes Français attirés par le "grand large"... Pourquoi ?

R - Tout joue, je crois : la mondialisation, l'économie de marché, Internet, créent le sentiment que le monde est proche et sans frontières et que chacun peut y tenter sa chance. Mais il y a aussi les images qui choquent, la révolte devant la pauvreté ou le malheur, l'altruisme, la solidarité, le désir de s'engager, le prestige des ONG. Tout cela est bon signe car nous devons être présents de toutes les façons dans la mondialisation.

Q - Vous avez écrit qu'il existe, en France, trop peu d'analyse et de réflexion sur l'état du monde. N'êtes-vous pas injuste ?

R - C'était un raccourci trop simplificateur. Je voulais dire qu'il y a beaucoup d'injonctions pour prendre des positions morales sur des problèmes compliqués et peut-être pas assez de travaux ou de conseils sur "que faire ?" et "comment faire ?". Mais je reconnais que ces prises de position spectaculaires masquent des travaux d'experts et de spécialistes qui sont nombreux sur tous les problèmes du monde, et que je voudrais encore plus nombreux car ils nourrissent notre réflexion.

Q - Ce qu'on appelle l'universalisme français a-t-il encore un sens à l'heure de la mondialisation ?

R - Il n'est pas reçu s'il consiste simplement de notre part à affirmer et à répéter que nous sommes un pays à vocation universelle, que nous sommes la patrie des Droits de l'Homme - titre auquel les Etats-Unis et l'Angleterre peuvent prétendre tout autant - que nous avons une vocation spéciale par rapport au reste du monde, etc... En revanche, si nous gardons ou retrouvons cette capacité qu'ont eue certains de nos prédécesseurs à imaginer le futur et à tracer des lignes de force, si par exemple nous sommes capables aujourd'hui d'éviter la mondialisation sauvage, de l'organiser autrement, notre message intéressera aussitôt le monde entier. Cela ne tient qu'à nous... Regardez l'intérêt suscité par le concept de "diversité culturelle" !

Q - La régulation d'un monde globalisé, est-ce un projet qui fait rêver ?

R - Régulation, non, c'est trop technique. Certes, des règles plus claires sont indispensables, et elles font aujourd'hui trop défaut. Mais si nous disions plutôt : imposons la démocratie dans la globalisation ; si nous demandions : qui parle, au nom de qui et de quoi, qui fixe les règles ? N'est-ce pas le véritable enjeu ? Pour moi, c'est le plus grand défi des prochaines années car il englobe tous les autres. Bien sûr, cela présuppose des pouvoirs publics capables d'exercer leurs fonctions et qui soient à la hauteur de leur légitimité démocratique, ce qui est loin d'être partout le cas. De plus, le pouvoir des Etats est contesté de toutes parts. Ah, certes, les gouvernements se parlent, se concertent, coopèrent mais l'érosion continue de la souveraineté nationale risque de laisser libre cours non pas, comme nous le souhaiterions, à des régulations parfaites, à une souveraineté démocratiquement exercée en commun, mais au règne de méga-entreprises globales - les dix plus grosses ont un chiffre d'affaires supérieur au PNB de 164 pays membres de l'ONU ! - et à une "société civile internationale" où se côtoient l'admirable et l'incertain. C'est pourquoi, sans exclure aucun partenaire, aucun acteur, j'invite, pour mieux maîtriser la mondialisation, à repartir du principe qui devrait commander tous les autres : la démocratie..


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 février 2001)

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