Conférence de presse de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la présentation du rapport du Conseil économique et social "La contribution de la France au progrès des pays en développement", la politique de coopération de la France, la réforme de la Coopération française, l'aide au développement et son financement, à Paris, le 27 février 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la présentation du rapport du Conseil économique et social "La contribution de la France au progrès des pays en développement", la politique de coopération de la France, la réforme de la Coopération française, l'aide au développement et son financement, à Paris, le 27 février 2001.

Personnalité, fonction : JOSSELIN Charles.

FRANCE. Ministre délégué à la coopération et à la francophonie

Circonstances : Présentation du rapport du Conseil économique et social "La contribution de la France au progrès des pays en développement", à Paris, le 27 février 2001

ti : Je voudrais commencer en soulignant l'intérêt qu'il y a pour moi à rencontrer le Conseil économique et social car, d'abord, il est l'expression d'une société civile organisée. Il est le résultat d'un équilibre voulu entre différentes catégories sociales et professionnelles et que son mode de désignation est une garantie de représentativité de l'ensemble de la société civile. Les représentants de la société civile au Conseil économique et social ont, ensuite, le souci d'agir dans la durée, en évitant de passer sans cesse d'une actualité à l'autre. C'est aussi une raison de plus de l'intérêt que je veux leur accorder.

Q - Vous le reconnaissez vous-même, la politique d'aide au développement n'a pour l'instant pas eu énormément de résultats et le CES invite à repenser la politique française d'aide au développement. Est-ce que vous partagez cet avis, y a-t-il des choses à améliorer et que faut-il améliorer ?

R - Je ne veux pas minorer la performance du Conseil économique et social. Mais la question de la refondation en quelque sorte de l'aide française au développement est une question qui a été posée avant que M. Coursin ne rédige cet excellent rapport. Quand Lionel Jospin nous a demandé, à Hubert Védrine et à moi-même, de conduire cette réforme importante qui a signifié fusion entre ministère des Affaires étrangères et ministère de la Coopération, c'était déjà parce que l'on était conscient que le "rapport qualité-prix" si je puis dire entre les sommes investies et les résultats observés n'étaient pas satisfaisants. Il fallait changer, il fallait en plus éviter cette dualité de la diplomatie française ; il y avait la diplomatie française d'une part et la politique de la coopération de l'autre. Il fallait les rapprocher, c'est ce que nous sommes en train de faire, convaincus en plus que le développement va être de plus en plus la part essentielle de la diplomatie parce que l'on prend en compte enfin cette réalité toute simple : ce sont les inégalités du monde qui le déstabilisent, qui créent les sources de violence, qui induisent les guerres et ce sont les guerres qui sont le premier obstacle au développement ; parce que parmi les constats que l'on peut faire, que l'on peut dresser, il y a celui-ci : il n'y a pas de développement, mais il y a la guerre ; et s'il y a guerre, c'est quand même très largement à cause de cette inégalité ou de ces inégalités du monde, sans oublier l'absence d'Etats construits, ce qui permet à tous les trafics de se développer et il faut que l'on ait une politique globale. Il faut que l'on appréhende globalement ces questions de développement, que l'on ait le même souci de maintenir la paix, de lutter contre les trafics de diamants, de lutter contre le blanchiment d'argent, et en même temps d'aider les pays à se développer. C'est le même combat.

Alors aujourd'hui, je suis heureux que le CES prenne en charge, en quelque sorte cette réflexion, car le CES offre la possibilité de rendre attentifs à ces questions différents secteurs professionnels qui ont tous leur part à jouer dans le développement : les entreprises, les associations familiales, la mutualité, les syndicats, les agriculteurs ; en fait tous ceux qui sont présents ici devraient être acteurs du développement, c'est dire l'importance pour moi qu'a cette réflexion.

Q - Et quelles sont les mesures concrètes auxquelles vous pensez, que vous envisagez de prendre pour améliorer la politique française d'aide au développement ?

R - Avoir un peu mieux, d'abord, le souci d'évaluer les résultats et la culture de l'évaluation n'est pas forcément si évidente dans l'administration en général et aux Affaires étrangères pas mieux, pas plus que les autres.

Savoir, aussi, mieux coordonner l'action de la France avec celle de l'Union européenne. Jusqu'à présent, on assiste à une sorte de bataille, de lutte de marchés entre les uns et les autres, alors qu'à l'évidence il faut qu'il y ait concertation entre pays membres, allant éventuellement jusqu'à une division du travail entre nous en fonction de nos positions respectives dans certains pays et de ce que nous savons apporter comme valeur ajoutée les uns et les autres et la France, de ce point de vue à ses spécialités : l'appui institutionnel - cela c'est peut être aussi un héritage de notre passé colonial - mais nous avons une capacité à aider ces pays à se construire, à avoir des finances publiques, des douanes, une justice, une police sans lesquelles il n'y aura pas de développement. Il faut savoir être très attentifs à cette coordination, je le répète, au plan européen et avoir une meilleure coordination au niveau multilatéral. La Banque mondiale, le Fonds monétaire international, sont des acteurs importants du développement, il faut que la voix de la France s'y fasse mieux entendre.

Nous avons commencé, je crois, à infléchir certaines des attitudes de ces grands experts internationaux ; par exemple à intégrer davantage les dimensions sociales des décisions qu'ils devront prendre : privatiser oui, mais s'il n'y a qu'un candidat à la privatisation au lieu d'un monopole d'Etat, on va avoir un monopole privé ; où est le progrès ? Privatiser sans doute, mais réduire de 30 % le nombre de fonctionnaires, dans un pays où un fonctionnaire fait vivre entre 20 et 100 personnes, parce que la relation avec le village reste une réalité africaine très forte, cela signifie se préparer à des difficultés sociales. Il vaut mieux le savoir dès le départ. Moi je tiens que les contraintes imposées par les organismes internationaux à ces pays en développement, comme conditions à l'aide qu'on leur donne, pourraient être difficilement supportées par des démocraties consolidées comme les nôtres.

Alors c'est dire si c'est difficile dans des démocraties toutes neuves, encore balbutiantes, où l'Etat n'a pas les moyens de son autorité.

Il faut que la voix de la France puisse se faire entendre pour dire cela et nous sommes convaincus que si l'amplificateur européen est mobilisé, on peut mieux se faire entendre. D'où notre souci de faire en sorte que ce soit l'Europe aussi qui ait une politique en matière de développement.

Parmi les autres solutions, puisque vous me posez la question - j'ai dit des solutions miracles, on a toujours du mal à en inventer - il est vrai que la question de la dette et de l'effacement de celle-ci me paraît une avancée intéressante. Ceci va représenter des marges de man¿uvre importantes dans plusieurs pays. J'étais à Madagascar la semaine dernière, l'effacement de la dette dont Madagascar va pouvoir bénéficier, c'est 87 millions de dollars par an de remboursements en moins : avec cela on peut faire des choses. C'est le moment d'interpeller ces pays et de leur dire : vous allez avoir une marge de man¿uvre, voyons ensemble ce que l'on peut en faire et si je prends le cas de l'enseignement, la France sait former les formateurs. L'Etat français sait le faire, il le fait déjà. L'Agence Française de Développement sait construire des écoles ; il faut qu'avec l'argent dont il va disposer, le gouvernement malgache, lui, finance les postes d'enseignement, voilà exemple.

Q - La réforme de la coopération a été bien acceptée ?

R - Il y avait quelques chefs d'Etat africains qui étaient habitués à ce traitement à l'intérieur du pré carré, mais eux-mêmes et pas mal de leurs collaborateurs savaient bien qu'il était temps que nous nous ouvrions à toute l'Afrique, que le pré carré africain n'a plus de sens dans une Afrique qui recherche son unité et qu'il était bon que la France ait le souci de coopérer avec l'ensemble de l'Afrique et pas seulement avec les pays francophones, lesquels d'ailleurs revendiquaient le droit de discuter avec d'autres et de commercer avec d'autres. La relation exclusive est amendée depuis très longtemps. Donc, il n'y a plus d'Afrique captive pour les Français, mais il n'y a pas non plus d'Afrique interdite. C'est l'ensemble des pays en développement avec lesquels nous pouvons coopérer s'ils le veulent. Il a fallu le leur faire comprendre, je crois que maintenant c'est fait, et l'on peut penser que désormais - j'en ai eu la preuve dans différentes enceintes internationales - non seulement les chefs d'Etat africains concernés ne s'opposent plus à cette réforme, mais ils en sont même un peu les propagandistes.

Je crois que la question de la démocratie et de sa relation avec le développement durable fait l'objet d'un autre débat que nous n'avons pas le temps d'évoquer ici. La bonne gouvernance, la lutte contre la corruption sont autant de questions qui sont d'autant plus importantes que la lutte contre la corruption est essentielle pour les populations du sud qui ont besoin de voir qu'il y a davantage de préoccupations morales dans le comportement de certains, mais il y a aussi besoin de montrer les efforts faits contre la corruption au Nord, parce que les contribuables français, eux, s'interrogent parfois sur la destination finale des aides que l'on sollicite. Cette lutte contre la corruption, je le répète, peut à la fois mobiliser mieux les populations du sud et répondre à un certain nombre de questions que les contribuables du nord se posent aussi.

Q - Cela est une autre solution que vous souhaiteriez apporter pour améliorer la politique d'aide au développement française ?

R - Je n'ai pas de solutions. Moi mon travail, c'est de faire comprendre aux chefs d'Etat africains que je rencontre que les contribuables français qui financent l'aide publique française au développement, sont de plus en plus exigeants quant à l'utilisation qui est faite de cette aide publique ; ils veulent savoir où elle va, ils veulent s'assurer que c'est bien la lutte contre la pauvreté qui est au c¿ur des discours, qui est la cible et il est clair que tout ce que les médias nous rapportent sur les dysfonctionnements, sur les détournements, sur les confiscations parfois de l'aide publique au développement au bénéfice de certains, est contreproductif pour notre opinion et aussi pour leurs propres opinions publiques. Ce discours là, la lutte contre la corruption, est pratiquement présent dans chacune de nos rencontres, et j'observe que lorsque l'on a renégocié les accords de Lomé, qui s'appellent maintenant les accords de Cotonou, la lutte contre la corruption a été clairement identifiée comme une condition possible de suspension de la coopération si elle s'avérait généralisée et surtout si aucun effort n'était fait par les gouvernements pour lutter contre. Le plus gênant c'est que l'on ne fasse rien pour lutter contre la corruption. Ce qui m'intéresse la plus quand j'ai en face de moi un pays donné, ce n'est pas le stock, c'est le flux, c'est de savoir dans quel sens va-t-on ? Est-ce que l'on a le souci de faire faire des progrès à une situation que l'on sait bien difficile ? Nous-mêmes nous ne nous sommes pas développés comme cela si rapidement non plus, même notre démocratie a mis du temps à s'installer mais au moins que des efforts soient faits, nous sommes là pour les aider. Qu'ils saisissent les opportunités qu'ont leur offre. C'est ça le discours que nous leur tenons, mais j'observe souvent que cela marche plutôt bien.

Q - Et à propos de financements, j'ai une toute dernière question : le rapporteur François Coursin regrettait que l'enveloppe allouée à l'aide publique au développement ait diminué régulièrement depuis 1995. Qu'est-ce que vous répondez à cela ?

R - C'est vrai et le fait que la France reste en tête du peloton n'est pas une excuse. Les raisons sont multiples : la crise de confiance dans l'aide publique au développement y est pour quelque chose mais le fait que la guerre occupe actuellement un bon tiers des pays africains, rend très difficile d'y faire de la coopération. Or si l'on supprime un projet, cela aboutit à une baisse constatée de l'aide publique au développement. Il faut savoir que l'aide publique au développement ne se décrète pas à l'avance, elle se constate. Alors, il y a une baisse qui est sympathique, c'est celle que l'on observe quand un pays a amélioré ses finances publiques et qu'il a moins besoin de notre aide budgétaire. Là, la baisse de l'aide budgétaire est une bonne nouvelle et puis il y a la version plus ennuyeuse, lorsque l'on ne peut pas faire un projet de développement, qu'il soit écologie urbaine ou développement agronomique parce qu'il y a la guerre. Cela c'est le mauvais côté de la baisse. Autrement dit, il faut analyser cela avec beaucoup de précautions. Il y a eu baisse, mais 1994 a été un pic statistique, en particulier dans l'Afrique francophone et dans la zone franc parce que c'était le moment de la dévaluation du franc CFA et la France a aidé les pays à supporter, parce que ce passage était financièrement difficile et cela avait justifié une augmentation importante de l'aide publique au développement qui, ensuite, a diminué. Je rappelle simplement, parce qu'il faut quand même que les dimensions soient rappelées, que la France est autour de 0,40 % de son PIB, les Etats-Unis sont à 0,10 % ; alors on incrimine toujours les Etats-Unis, mais comme ils sont les plus riches, il apparaît normal qu'on leur demande de faire plus pour les plus pauvres.


(¿)

Q - M. Coursin, dans son rapport consacre pas moins de 10 pages au rôle des femmes dans le développement. Qu'est ce que la France pourrait faire pour agir davantage dans ce domaine ?

R - Parce que nous avons comme partenaires identifiés un certain nombre d'ONG qui elles-mêmes ciblent le rôle de la femme dans le développement, nous avons élaboré un certain nombre de programmes spécifiques, au bénéfice des femmes ; qu'il s'agisse de leur éducation, dont nous savons qu'elle est encore très largement en deçà statistiquement que celle des hommes, des garçons ; qu'il s'agisse par exemple du micro-crédit, dont nous savons bien que le premier bénéficiaire ce sont les femmes. Il y a déjà un certain nombre d'actions clairement identifiées au bénéfice des femmes et je crois que cela fait partie en effet des nouvelles réflexions sur le développement./.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1er mars 2001)

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