Déclaration de M. Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la recherche, sur l'implication de la recherche dans la protection de l'environnement, notamment les mécanismes du changement climatique et la réduction des émissions de gaz à effet de serre, Paris le 21 février 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Roger-Gérard Schwartzenberg, ministre de la recherche, sur l'implication de la recherche dans la protection de l'environnement, notamment les mécanismes du changement climatique et la réduction des émissions de gaz à effet de serre, Paris le 21 février 2001.

Personnalité, fonction : SCHWARTZENBERG Roger-gerard.

FRANCE. Ministre de la recherche

Circonstances : Colloque sur le réchauffement climatique au Sénat le 21 février 2001

ti : Je remercie le sénateur René TREGOUET, président du Groupe de Prospective du Sénat, de m'avoir invité à ouvrir avec lui et avec le président du Sénat, Christian PONCELET, cette journée consacrée au changement climatique.
Vos préoccupations rejoignent, en effet, les miennes.
Dès mon arrivée au ministère de la Recherche en mars 2000, j'ai souhaité agir pour réconcilier Science et environnement. Parmi les trois priorités que j'ai arrêtées pour la recherche, figurent les sciences de la vie, les sciences et technologies de l'information et de la communication (STIC) et les recherches sur l'environnement et l'énergie.
Réconcilier recherche et environnement

Celles-ci doivent être au c¿ur de la notion de " développement durable " et sont déterminantes pour l'héritage que nous laisserons aux générations futures.
Ma conviction, c'est que la recherche peut et doit contribuer à une meilleure protection de l'environnement et au développement durable.

Mettre la recherche au service du développement durable

Pour mettre la recherche au service de l'environnement et du développement durable, j'ai créé deux nouveaux réseaux de recherche et d'innovation technologique, associant recherche publique et opérateurs privés :

le réseau " Eau et technologies de l'environnement ", créé en septembre 2000 pour mieux protéger et gérer cette ressource naturelle trop rare, qui devient essentielle face aux situations de " stress hydrique " ;

le réseau " Terre et Espace " créé en octobre 2000, qui est consacré à l'observation de la Terre et aux applications des technologies spatiales à la protection de l'environnement : prédiction et prévision des risques naturels et industriels, gestion des ressources naturelles (eau et forêts), agriculture de précision...

Par ailleurs je mettrai prochainement en place un Réseau " Pollutions marines accidentelles ", dont la nécessité est évidente après le naufrage de l'Erika et du Ievoli Sun.

De même, pour montrer ma volonté de faire de la protection de l'environnement une des priorités de la recherche publique, j'ai nommé à la présidence du CNRS M. Gérard MEGIE, grand climatologue, spécialiste de la couche d'ozone et de l'effet de serre.
Enfin j'ai tenu à ce que le BCRD 2001 augmente de 23 % les crédits de recherche du ministère de l'environnement, dont les services coopèrent très étroitement avec ceux du ministère de la recherche.

Le changement climatique

Le titre " Pour une mobilisation contre le réchauffement climatique " que vous avez choisi pour cette journée me paraît particulièrement bien adapté. Le rapport établi par les experts du Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat, le GIEC (IPCC : Intergovernemental Panel on Climate Change), et rendu public avant-hier, 19 février, les incertitudes qui entourent ses conséquences pour l'humanité montrent combien il est aujourd'hui nécessaire d'agir vite et de façon déterminée face à ce défi.
Depuis 1861, la température moyenne à la surface de notre planète a augmenté en moyenne de 0,6° Celsius.
La décennie 1990 a été la plus chaude du XXème siècle, et l'année 1998 a connu la température la plus élevée. Le rapport de l'IPCC estime que la température de la surface du globe devrait encore augmenter de 1,4 à 5,8° Celsius jusqu'en 2100.
Selon ce rapport, si rien d'efficace n'est fait, les conséquences de ce réchauffement climatique seront très préoccupantes : sécheresses, inondations, montée des eaux, érosion des sols¿
Sans entrer moi-même dans le détail de ces scénarios et sur leurs conséquences que vous aborderez tout au long de cette journée, je souhaite plus particulièrement attirer votre attention sur deux points qui me paraissent essentiels :

Plus nous tarderons à nous engager dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et plus le changement climatique qui en résultera sera important ; nous avons là une responsabilité très forte vis-à-vis des générations futures, qui auront à connaître les effets des décisions que nous allons prendre ou ne pas prendre dans les années à venir ;
En la matière, le laissez-faire ou l'inertie constituerait pour les décideurs publics une faute politique grave. Gouverner, c'est préparer l'avenir. Ce n'est pas gérer au jour le jour sans se préoccuper du futur.

La réduction des émissions de gaz à effet de serre doit intervenir dans un contexte international et concerne tous les Etats : D'abord, parce que cette évolution du climat se manifestera partout dans le monde et non pas seulement dans les zones géographiques les plus génératrices de pollution. Ensuite parce qu'il suffirait qu'un seul grand pays, comme les Etats-Unis ou la Chine, refuse de faire des efforts pour anéantir ceux des autres pays.

Cette nécessaire coordination des efforts entre des pays se situant dans des situations aussi diverses que les Etats-Unis, l'Europe, la Chine ou encore les pays du Sud, est une des difficultés des actions que nous avons à conduire dans les années à venir pour préserver l'environnement.
A cet égard, l'échec en novembre de la Conférence de La Haye, relative à la mise en ¿uvre du protocole de Kyoto de décembre 1997, est très préoccupante.
L'Europe, car c'est bien au niveau communautaire que nous pouvons peser sur les choix de nos grands partenaires, se doit de disposer d'une capacité propre d'analyse et de suivi de ces questions pour préparer les décisions publiques appropriées au niveau national et communautaire et pour cerner les enjeux des négociations qui se situent dans un cadre international. C'est un enjeu politique, mais aussi économique et stratégique qui correspond à une attente forte et légitime de nos concitoyens.
Il est donc plus que jamais nécessaire de mobiliser très activement nos efforts autour de cet objectif sur les trois axes suivants.

I) Mesurer les évolutions de notre environnement, comprendre les mécanismes du changement climatique et les modéliser :

Les évolutions de notre climat sont en effet extrêmement complexes. Elles sont régies par de multiples interactions entre l'atmosphère, les océans, l'hydrosphère, la biosphère¿
Les scientifiques ont cependant été en mesure d'alerter assez tôt les autorités publiques sur l'apparition de ce phénomène et sont à l'origine des discussions qui ont conduit à la signature de la convention de Rio en 1992 puis du protocole de Kyoto en 1997.
Il est aujourd'hui indispensable de poursuivre notre effort de compréhension et de modélisation des évolutions du climat, de notre environnement et de l'impact des activités humaines sur ceux-ci.
Il est notamment nécessaire d'approfondir notre connaissance des cycles du carbone et des composés à effets de serre, et du rôle des océans et d'autres facteurs dans l'absorption de ceux-ci.

L'observation de la Terre

Le développement des sources d'observation et de recueils de données sur l'environnement est également une priorité, qu'il s'agisse de la recherche des données du passé ou du suivi des évolutions en cours. C'est pourquoi, présidant le Conseil des ministres de la Recherche, j'ai soutenu très activement pendant la présidence française de l'Union européenne, l'initiative de la commission européenne GMES, Global Monitoring for Environment and Security (Surveillance globale de l'environnement et la sécurité). Notamment en organisant à Lille les 16 et 17 octobre 2000 avec le concours du CNES, de l'ESA et de la Commission européenne un colloque européen consacré à l'initiative GMES.
Les moyens spatiaux constituent naturellement un outil privilégié de l'observation de la Terre et de son environnement, car ils offrent des données de façon permanente et fiable, en couvrant toutes les échelles nécessaires d'espace et de temps. Ils sont ainsi un outil privilégié pour le suivi de l'évolution du climat et des changements naturels sur le long terme, comme pour la prévision météorologique à court terme, qui peut aller jusqu'au suivi d'heure en heure de l'évolution des cyclones tropicaux.
Cependant les outils spatiaux ne peuvent seuls répondre à l'ensemble des questions qui sont ici soulevées et que tout ne peut être mesuré depuis l'espace. C'est que par une fusion de ces données avec celles acquises au sol, dans les océans et le sous-sols que nous pourrons progresser davantage.
L'Europe dispose de l'ensemble des compétences nécessaires pour prendre une place à la mesure de ses ambitions sur ces questions. Elle dispose d'une communauté scientifique remarquable et d'organisations fonctionnant déjà au niveau européen comme l'organisation européenne pour les satellites de météorologie EUMETSAT, le Centre Européen de Prévision Météorologique à Moyen Terme, l'Agence européenne de l'environnement ou encore, bien sûr, l'Agence spatiale européenne (ESA).
Bientôt le monumental satellite ENVISAT, satellite européen de surveillance de l'environnement, auscultera notre environnement. Cet engin, long de 10 mètres pèse plus de 8 tonnes. C'est le plus grand des engins spatiaux d'observation de la terre jamais fabriqué.
ENVISAT permettra de mener des recherches sur de nombreux sujets : température et hauteur des océans, direction des courants, extension et mouvement des glaces en mer, surveillance de la déforestation, de la désertification et de l'érosion côtière, inspection du trou de la couche d'ozone, composition chimique de l'atmosphère et surveillance des gaz à effet de serre, suivi de l'épaisseur de la banquise, mais aussi des catastrophes majeures (crues, tremblements de terre, marées noires¿)
ENVISAT facilitera le suivi des accords internationaux comme ceux de Montréal et de Kyoto, tout en aidant les responsables politiques à prendre les décisions nécessaires à la protection de l'environnement.
Je souhaite donc que cette priorité que nous devons aujourd'hui accorder à la compréhension et au suivi de l'effet de serre figure en bonne place au sein du 6ème Programme Cadre de Recherche et de Développement de l'Union, le PCRD, que nous allons commencer à élaborer au sein du Conseil et du Parlement européen.

II) Etudier les conséquences du changement à venir sur les activités humaines, sur la santé et sur les milieux naturels (eau, cultures, forêts, biodiversité¿) :

Il nous faut en effet nous préparer aux conséquences des variations de température qui résulteront des gaz déjà présents dans l'atmosphère. Leurs effets peuvent être multiples :

le développement des phénomènes climatiques extrêmes comme les inondations, les tempêtes, les sécheresses ; même s'il peut être prématuré de dire si les tempêtes que la France a connues en 1999 ou la répétition des inondations sont ou non les signes du réchauffement, puisque ces phénomènes sont affectés par d'autres facteurs comme l'urbanisation et le développement des cultures ; les études doivent être poursuivies activement sur ces questions ;
les conséquences sur les arbres et sur l'agriculture, qui devront aussi bien intégrer l'augmentation de la teneur en gaz carbonique que les variations de température ;
L'Afrique pourrait aussi subir une baisse de sa production agricole. Les pluies et les ressources en eau pourraient diminuer dans les pays méditerranéens et au sud du continent africain, la désertification pouvant progresser dans plusieurs pays. L'Amérique latine pourrait aussi connaître sécheresses et inondations.

en ce qui concerne la santé humaine, il y aura un impact direct dû aux variations de température, qui seront sans doute d'ailleurs plus fortes sur les continents que la moyenne calculée au niveau du globe ; mais surtout il y a un risque de développement et de déplacement de certaines pathologies et de leur dissémination, qui sont par ailleurs favorisés par l'urbanisation croissante, le recours constant aux antibiotiques et le développement des échanges ;

enfin, la montée du niveau moyen des mers, qui pourront selon l'IPCC augmenter encore de 9 à 88 cm, posera inévitablement des problèmes sur les zones côtières où vivent 80 % de l'humanité.

Il ne s'agit pas ici de céder au catastrophisme, les sociétés humaines disposant en effet de fortes capacités d'adaptation. Cependant, les régions du globe qui disposent des ressources les plus réduites sont aussi celles dont les capacités d'adaptation sont les plus faibles et sont donc les plus vulnérables. Là encore, il faut agir pour empêcher le fossé Nord-Sud de se creuser. En tout cas, nous devons désormais anticiper les effets du changement climatique qui se prépare.

III) Réduire les émissions de gaz à effet de serre :

Il importe de réduire notre consommation en énergie fossile. Cet impératif répond par ailleurs à l'objectif de limiter la dépendance énergétique de l'Union européenne et les effets des inévitables fluctuations de prix des énergies fossiles sur nos économies.
Sans anticiper sur les résultats du débat sur les choix énergétiques de l'Union lancé par la Commission européenne avec son Livre Vert, il apparaît aujourd'hui clair que nous devons engager des recherches pour diversifier nos sources d'énergie sur le long terme et que nous devons en parallèle réduire notre consommation d'énergie.

L'heure est donc revenue de relancer de façon vigoureuse les actions engagées dans les années 70 et 80 pour répondre à l'augmentation du coût du pétrole et surtout de leur donner un caractère durable. La mobilisation de tous est ici nécessaire, des industriels jusqu'aux particuliers. Le Gouvernement a lancé en ce sens un plan d'action en liaison avec l'ADEME portant sur les différents secteurs consommateurs d'énergie et notamment les transports.
L'action du ministère de la Recherche porte principalement sur le développement de technologies de production d'énergie réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Le développement des énergies renouvelables fait ainsi partie des priorités du CEA comme de l'ADEME, placés sous la tutelle du ministère de la Recherche.
La filière Hydrogène, qui apparaît prometteuse notamment pour réduire sur le long terme la dépendance du secteur des transports vis à vis des énergies fossiles, fait notamment l'objet d'une attention particulière dans le cadre du Réseau de recherche et d'innovation technologique sur les piles à combustible.
D'un point de vue plus général, les technologies des véhicules propres doivent être une priorité de notre programme de recherche et de développement technologique dans le domaine des transports.
Il importe aussi de continuer nos efforts pour la compétitivité et l'acceptabilité de l'énergie nucléaire, qui assure aujourd'hui 78 % de la production électrique française et nous permet de nous placer parmi les " bons élèves " de l'Union en matière d'émission de gaz à effet de serre.
Il faut en particulier poursuivre les recherches sur la gestion des déchets nucléaires, qui constitue un enjeu majeur pour cette filière, sur la sûreté des installations et enfin sur les effets des activités nucléaires sur la santé et l'environnement. Une des préoccupations majeures est aujourd'hui de cerner qualitativement et quantitativement les effets sur de longues durées de faibles doses de rayonnement ou de toxiques.
Par ailleurs les efforts se poursuivent au niveau européen et en partenariat avec la Russie et le Japon sur les recherches relatives à la fusion par confinement magnétique, qui offre des perspectives pour la production énergétique du futur, tout en présentant de nombreux avantages notamment en matière d'environnement : disponibilité du combustible, sûreté de fonctionnement et limitation à moins de cent ans de la durée de vie des déchets radioactifs.

Je souhaiterai, avant de laisser la parole au sénateur TREGOUET, me féliciter de l'adoption par les députés et les sénateurs d'une proposition de loi faisant de la lutte contre l'effet de serre une priorité nationale. Il est extrêmement important que la représentation nationale marque ainsi l'importance majeure de cette question, qui nécessite une mobilisation de tous et un changement profond de nos comportements.
Il n'y a pas de tâche plus importante en démocratie que de débattre avec nos concitoyens et avec ceux qui les représentent, c'est-à-dire avec les parlementaires, des grands enjeux du futur. Le changement climatique en fait incontestablement partie.
Nous devons réduire nos consommations énergétiques, tout en maintenant notre qualité de vie. Il s'agit de produire mieux en consommant moins d'énergie, de réfléchir aux modes de transport de personnes et de marchandises, de modifier nos comportements quotidiens.
Les choix à faire dépendent de l'acceptation de l'opinion publique, qu'il faut pleinement informer, et des décisions politiques qu'il faut avoir le courage de prendre.

Repolitiser la Science

J'ai dit récemment qu'il faut " repolitiser la science ", c'est à dire lui faire retrouver sa place dans la Cité, dans le débat civique et politique. Comme il importe en démocratie.
Nos concitoyens s'interrogent très légitimement sur les grands enjeux scientifiques et technologiques : l'effet de serre et le réchauffement climatique, mais aussi les applications de la génomique, les thérapies géniques et cellulaires, les OGM, l'ESB ou le devenir des déchets radioactifs.
Jaurès, de Gaulle ou Mendès France parlaient de la science. Mais aujourd'hui, celle-ci est largement absente du débat public.
Il importe que les grands enjeux scientifiques et technologiques fassent leur entrée - ou plutôt leur retour - dans les programmes des partis politiques, pour que les citoyens puissent participer à ces choix qui concernent directement leur vie quotidienne et leur avenir.
Ce qui est en jeu, c'est le droit de savoir pour disposer du pouvoir de décider.

Pour une science citoyenne

Comme ministre de la Recherche, je souhaite développer une science citoyenne, placée au contact direct de mes concitoyens et de leurs préoccupations.
Notre démocratie est politique, économique et sociale. Elle doit aussi devenir une démocratie scientifique, qui permette aux citoyens de s'informer et de se prononcer sur les grands choix du présent et de l'avenir.
Merci donc au Sénat d'y contribuer ainsi par cette journée de réflexion, qui rappelle très utilement que la recherche est aussi un enjeu politique.


(Source http://www.recherche.gouv.fr, le 22 février 2001)

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