Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur les violences à l'école, notamment les violences liées à l'organisation scolaire et l'environnement éducatif, Paris le 5 mars 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, sur les violences à l'école, notamment les violences liées à l'organisation scolaire et l'environnement éducatif, Paris le 5 mars 2001.

Personnalité, fonction : LANG Jack.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

Circonstances : Colloque international "Les violences à l'école et politiques publiques" à L'Unesco le 5 mars 2001

ti : Mesdames et Messieurs,


C'est un grand plaisir pour moi que d'ouvrir aujourd'hui cette rencontre mondiale consacrée aux politiques publiques en matière de violence scolaire. Je suis heureux de voir que tant de pays ont répondu à l'appel qui leur a été lancé par la France. J'adresse donc mes salutations les plus chaleureuses aux délégations du monde entier grâce auxquelles cet événement scientifique - la première réunion de chercheurs du monde entier, tous spécialistes de très haut niveau de la violence scolaire - a pu avoir lieu, et notamment aux pays du Sud qui ont, sur ces sujets, tant à nous apporter.

La violence engendre le repli sur soi, nous le savons, mais ce phénomène universel se double, en France, d'une tendance toute particulière à développer sur de nombreux problèmes, à l'infini et en vase clos, des débats franco-gaulois et à ne voir midi qu'à sa porte. Ce colloque marque donc une rupture¿ d'abord dans notre pays! J'espère, pour ma part, que c'est là le début d'un processus de " déprovincialisation" et, véritablement, de " mondialisation" du débat, dans le bon sens du terme, c'est-à-dire non pour propager le pire mais pour s'inspirer du meilleur, pour mesurer les singularités et les parentés afin mieux combattre les visions simplistes et faire circuler les bonnes idées.

A l'origine de cette rencontre, il y a un homme et une femme, tous deux universitaires: Eric Debarbieux et son épouse Catherine Blaya à qui je veux rendre hommage. Beaucoup ici connaissent leurs travaux et leurs initiatives comme la mise sur pied, il y a eux ans, d'un "Observatoire européen de la violence à l'Ecole". Mais ce qui m'importe surtout, en tant que responsable politique, c'est la vision qu'ils défendent de la place du scientifique dans la société contemporaine. Sur des sujets de société aussi complexes que celui qui nous occupe aujourd'hui, nous avons besoin d'une communauté de chercheurs engagés.

Je suis un militant de la recherche et de l'évaluation. J'ai personnellement observé que le navire de l'Education nationale était qu'un esquif sans boussole si sa route n'était, en permanence, éclairée par la recherche et par l'évaluation. Je suis donc comblé que la recherche en éducation soit ici pleinement reine. Mon propos - je dois l'avouer - est en même temps intéressé: j'ai bien l'intention de faire mon miel de vos travaux.

D'ailleurs, nous avons déjà su nous mettre à l'écoute de la recherche et mieux connaître, grâce à elle, la violence scolaire. C'est, par exemple, la notion anglo-saxonne d'incivilité, introduite en France dans les années 90 , qui nous a permis de comprendre l'augmentation d'un sentiment d'insécurité à l'Ecole alors que la délinquance grave y est très peu présente. Des travaux ont traversé les frontières et ont changé notre regard. Je pense à l'attention portée désormais aux victimes, à la suite des études américaines et danoises sur le "School Bullying", mot intraduisible pour une réalité elle, hélas, très transposable.

Mesdames et Messieurs, j'ai toujours pensé que la première condition pour lutter contre la violence, c'est d'éviter les tentations du repli et l'individualisme du chacun pour soi. Et ce qui vaut à l'échelle des individus et des groupes sociaux vaut à l'échelle des pays. Nous avons plus à gagner à engager des démarches de partage, d'ouverture et d'échanges, en d'autres termes, à constater ce qui nous réunit qu'à en rester à nos différences, même si elles ont leur importance. Et ce qui nous réunit, ce sont deux choses :

1. Nous avons tous conscience que, quelles que soient ses formes, la violence à l'Ecole est une menace réelle pour notre modèle politique et social, la démocratie libérale.

2. Mais, nous savons tous également que la violence scolaire n'est pas une fatalité, l'une des "inévitables" conséquences de notre civilisation urbaine.


C'est pourquoi, avant de vous présenter, modestement, ma vision du phénomène et la politique que nous déployons en France, j'aimerais vous dire combien je souhaite que cette première rencontre mondiale ne soit pas qu'un moment sans lendemain. Les résultats de ce colloque seront bien sûr largement diffusés. Mais surtout, je crois important que s'organisent, dans le prolongement de vos travaux, des structures, pérennes cette fois, d'échanges et de rencontres aux plans européen et international. J'en ferai, pour ma part, la proposition dans les instances européennes. Et, dans l'immédiat, je vous propose que votre symposium prenne la forme d'un rendez-vous régulier, tous les trois ans et, si vous acceptez notre hospitalité, nous continuerons à vous apporter un soutien important pour son organisation.


Quelle est aujourd'hui notre vision de la violence scolaire ? C'est un phénomène particulier et récemment nommé.

En quelques années, nous sommes passés, du moins dans les perceptions et les discours, de l'euphémisme gêné à l'hyperbole excessive. Hier encore, voici dix ans, les violences à l'Ecole étaient largement niées et masquées. Aujourd'hui, la survenance d'un incident grave donne lieu à une hyper-médiatisation qui répand immédiatement un halo d'angoisse tout autour de l'Ecole.

Qu'on me permette, à ce propos, de citer ma propre expérience ministérielle. Lorsque, en 1992, en tant que ministre de l'Education nationale, et parce que nous étions confrontés à des situations locales très tendues dans des cités de banlieue, j'ai, à peine quelques semaines après mon arrivée, annoncé le premier plan national de lutte contre la violence, m'inspirant en cela des premières expériences engagées par mon prédécesseur immédiat, Lionel JOSPIN, quelle n'a pas été la stupéfaction dans l'opinion et dans certains journaux ! Comment un ministre de l'Education nationale, de surcroît de gauche, pouvait-il, à peine installé, s'associer avec ses deux collègues responsables de la Gendarmerie et de la Police et parler de sécurité dans les établissements scolaires? Je parlais de "partenariat"; d'aucuns pensaient " alliance contre nature". Je disais " sécurité"; on me répondait " sécuritaire". Les temps ont bien changé. Aujourd'hui, on se plaindrait à l'inverse que des mesures plus draconiennes ne soient pas prises.

Nous vivons dans un monde de media où un fait divers tragique survenu ici diffuse une terrible onde de choc sur tout le territoire national, voire bien au- delà. C'est donc dans un souci de pédagogie et pour tenter, entre l'indifférence qui serait inadmissible et la dramatisation qui casse les énergies, de donner une place à la raison et à la lucidité que l'Education nationale - et l'on m'a dit que c'était un fait unique au monde - a décidé de mener un recensement informatisé et systématique de tous les incidents survenant dans les collèges et les lycées. Nous recensons tous les incidents et pas seulement de ce qui relève de la délinquance, comme le font la Justice et la Police. Ces données sont diffusées à la presse régulièrement. Peut-être faut-il y voir un lien de cause à effet mais, depuis quelques années, de nombreux media, tentent d'adopter une attitude plus maîtrisée et plus civique faisant autant de place à l'expérience qui réussit qu'au fait divers qui détruit. Je forme donc un v¿u: puisse ce premier colloque international nous aider à décrisper les débats sur la violence, en prenant le temps d'analyser le phénomène et d'éclairer à long terme nos politiques publiques !

Cette politique de transparence est difficile à mener car la violence scolaire nous émeut et nous blesse, plus que ne le justifie sa réalité quantitative qui en fait, je le répète, un phénomène très rare. L'Ecole est encore largement un lieu sûr et bien protégé. Elle joue son rôle de tamis contre la violence de l'extérieur et la délinquance urbaine. Si l'on distingue les incivilités des incidents graves qui représentaient, l'an passé, 2,8 % de l'ensemble des incidents, nos statistiques montrent que 6 % des collèges concentrent les phénomènes graves. Notre plan de lutte comprend 10 académies. Dans la période récente, seules 2 académies ont des résultats qui ne diminuent pas, en Ile-de-France et cela sur 30 académies. 10 % de ces incidents sont dues à une personne étrangère à l'établissement. Alors pourquoi cette sensibilité? Parce que la violence scolaire atteint, en plein c¿ur, notre idéal éducatif et ce qui lui est indissociablement lié à savoir notre vision de l'enfant.

Notre idéal éducatif, surtout à partir de l'après guerre, s'est construit en se dissociant de l'autoritarisme qui l'avait longtemps imprégné. Cette vision nouvelle de l'enfant, comme une personne dotée de droits et de l'éducation qu'on lui doit est une des avancées fondamentales de notre civilisation. Mais, cet idéal implique le respect mutuel, la confiance, l'exigence, l'obéissance même et donc : l'autorité, la juste autorité de l'adulte. Une des questions que nous pose l'irruption de la violence à l'Ecole n'est-elle pas qu'en nous débarrassant de l'autoritarisme, nous avons peut-être perdu aussi - et sans le vouloir - cette belle notion d'autorité ? Je suis toujours étonné de voir à quel point le mot même a disparu de notre vocabulaire pédagogique tant sa signification a paru péjorative. Partie souterraine de l'éducation, l'exercice de l'autorité ne s'identifie bien souvent à une simple opération de maintien de l'ordre dans la classe. Il y a là une négligence collective, intellectuelle et morale, qui me préoccupe.

Les jeunes qui agressent aujourd'hui un enseignant peuvent ainsi blesser moralement et psychiquement un individu - ce qui est extrêmement grave - mais aussi atteindre une autorité. Ce qui est, à l'échelle d'une société, plus grave encore. Le maître qui transmet le savoir n'agit pas qu'en son nom, il agit au nom d'une institution et au nom d'une histoire de l'humanité. L'autorité est ce qui fixe une limite et un cadre. Et aucune société démocratique ne peut tenir sans cela. Je crois urgent d'entreprendre la reconstruction de l' autorité de l'institution scolaire et de ceux qui y travaillent. Ce sera l'objet d'une campagne nationale à laquelle nous travaillons sur la notion de respect. En outre, nous organiserons, cette année, pour un public de formateurs, une université d'été consacrée à ce sujet fondamental : " l'autorité à l'Ecole, autorité de l'Ecole ".

Voilà donc ce que menace d'abord la violence à l'école et ce qui fait qu'on ne peut la réduire à un problème sécuritaire de délinquance urbaine, ce qui n'est déjà pas si simple à traiter. Or, le pire, pour nous, serait de renoncer à cet idéal éducatif, de penser que l'on s'est trompé. De nombreux enseignants continuent à exercer leur métier, sereinement ou déploient une énergie admirable pour lutter contre la violence. Mais, certains autres sont dans un état de grande souffrance ou au bord du découragement. Je le comprends. Face à la violence, il faut, au contraire, réaffirmer le rôle de la pédagogie, sans démagogie, ni laxisme. Refuser absolument toute impunité aux agresseurs car, sans cela, on laisse les victimes s'enfermer dans l'humiliation et perdre toute confiance dans la Loi et, en même temps, croire à la pédagogie, à la prévention, tel est le nouvel équilibre que nous voulons donner à notre politique en matière de lutte contre la violence.


Il me semblait nécessaire, en tant que Ministre de l'Education nationale, de faire, en préliminaire, ce détour par le sens, avant d'en venir aux causes de la violence scolaire et aux pistes, nouvelles, que nous sommes en train d'explorer. Parmi ces causes, certaines sont exogènes à l'Ecole, d'autres lui sont endogènes. Et il ne faut pas les confondre.

Je commencerai cette rapide analyse par une précaution d'importance: rechercher les causes, ne revient pas à désigner des boucs émissaires. Les jeunes des quartiers défavorisés ne sont pas " nos nouvelles classes dangereuses ". Ne cédons pas aux discours de la décadence. Il n'y a pas d'âge d'or. Notre seul trésor, c'est l'avenir. La violence scolaire est un processus sur lequel on peut intervenir. Ce n'est pas un phénomène naturel. Aucune cause ne produit mécaniquement de la violence. Il n'y a ni fatalité, ni hasard. C'est là que nous avons besoin de vous : diffuser plus les résultats de la recherche, c'est aussi lutter contre les fausses évidences de l'émotion et du sens commun.

Parmi les causes exogènes, je retiendrai :

D'abord la sinistre réalité d'un urbanisme d'urgence - celui des années 70 - qui a construit, autour des centres de nos villes, des cités mal reliées, mal équipées, mal conçues où se sont perdues la notion d'espace public, l'idée même du vivre ensemble. Cet urbanisme a donné lieu à de nouvelles formes de ségrégation, urbaines et géographiques, qui pèsent d'un poids énorme sur la vie du système éducatif.

Et puis, il y a les profondes déchirures sociales causées par des années de crise économique. Nous l'avons oublié car nous avons aujourd'hui retrouvé le sens du volontarisme politique, en gagnant la bataille contre le chômage. Il faut pourtant se souvenir du désespoir de tous ceux qui sont tombés dans l'exclusion et la survie au jour le jour. Les enfants qui sont aujourd'hui dans nos écoles sont nés dans ces années ; leurs parents ont connu le chômage et l'angoisse de l'avenir.

Enfin, la vie publique connaît des régressions inadmissibles. Quand, pour ne prendre que cet exemple récent, un groupe minoritaire d'agriculteurs saccage le bureau d'un ministre de l'Environnement, attaque physiquement un Premier ministre, n'est-ce pas installer la violence au c¿ur même de la vie publique, n'est-ce pas fouler aux pieds les formes essentielles de la démocratie et, surtout, n'est-ce pas saper cette même autorité dont, par ailleurs, il est de bon ton de déplorer l'amoindrissement dès lors que des jeunes - ce qui est tout aussi répréhensible, entendons-nous bien - jettent des caillous sur un autobus. Trop souvent, les adultes manquent à leurs devoirs, déçoivent et s'érigent en parfaits contre-exemples en matière de violence.

De même, je ne comprends pas la démission des autorités publiques dans de nombreux pays face à certains media audiovisuels qui exaltent la violence d'une façon hallucinante. A la fois, ils propagent, dans leurs programmes, au travers d'¿uvres de fiction, bien souvent répétitives et stéréotypées, des images qui finissent par émousser les consciences. Et, en même temps, au nom de la liberté d'information, ils diffusent des images d'actualité faites pour heurter les sensibilités. Ne voit-on pas que, ce faisant, c'est la capacité des enfants et des jeunes adultes à faire la frontière entre réel et fiction qui est en permanence brouillée. Or, cette frontière est encore fragile chez les enfants. Ne souhaitant pas instruire de procès en sorcellerie, j'aimerais que vous puissiez, sur ce sujet controversé, nous éclairer d'études concrètes menées auprès d'enfants et de jeunes.

Les causes endogènes sont multiples. Je n'en évoquerai que quelques unes.

D'abord l'architecture scolaire. Certains pays, représentés ici notamment scandinaves, l'ont, depuis longtemps, compris: la beauté, l'harmonie des lieux appelle l'harmonie des relations humaines. A l'inverse, l'exiguïté, la vétusté, la laideur sont des facteurs anxiogènes. Et cela d'une double manière.

Sur un plan simplement physique, les établissements surchargés ( au delà de 600-700 élèves pour un collège, par exemple) sont des navires indirigeables. La sécurité et la surveillance sont facilitées quand elles ont été intégrées d'emblée comme un objectif au moment de la construction.

Sur un plan symbolique, les lieux disent aux enfants et aux familles le prix que la communauté nationale attache à leur éducation. Je dis souvent que l'école doit être un sanctuaire de paix, c'est-à-dire ni un " blockhaus " répulsif, ni une masure, vandalisée tous les week-ends comme le sont certaines écoles primaire de banlieue mais un beau lieu qui donne sens à l'Ecole. Je connais des villes où la reconstruction d'une école a développé une telle fierté d'appartenance que tout le quartier s'en est trouvé requalifié.

La décentralisation qui a apporté tant de dynamisme à notre pays, et au système éducatif en particulier, ne doit pas signifier que l'on doive laisser des inégalités d'accueil et de traitement trop grandes se développer sur le territoire. C'est pourquoi j'ai décidé de placer auprès du Directeur de la programmation et du développement et du Directeur de l'enseignement scolaire une mission de l'architecture scolaire composée d'architectes et d'urbanistes. Elle aura un double rôle:

Elle établira annuellement une liste d'écoles, de collèges et de lycées qui se distingueront particulièrement par la qualité de leur conception ou par leur caractère innovant.

Elle auditera les établissements les plus difficiles et dressera la liste de ceux qui présentent de réels problèmes d'architecture afin d'entreprendre, en lien avec les collectivités locales, un travail de reconstruction ou de réaménagement immédiat.

Et puis il y a l'échec scolaire. Sa corrélation avec la violence n'est pas mécanique. Je ne prétends nullement que tous les élèves en échec scolaire soient des délinquants; je prétends encore moins qu'il faille, lorsque l'on est enseignant, renoncer à toute exigence pour " acheter la paix". Cependant, il est clair que la démotivation et le décrochage qu'il entraîne sont sources de violence. Des solutions existent mais elles sont encore trop peu nombreuses. De ce fait, l'échec scolaire se double aujourd'hui, chez les élèves et leurs familles, d'un sentiment d'exclusion, voire de révolte, sociales extrêmes. D'où un absentéisme, encore mal connu quantitativement, qui entraîne parfois une déscolarisation de certains jeunes.

Des handicaps structurels liés à notre gestion administrative trop uniformisée. Notre histoire administrative, le rôle centralisateur qu'y a joué l'Etat, l'attachement profond et légitime de notre pays à la dimension nationale de son enseignement, font qu'en matière de gestion de personnels et de répartition des moyens, nous avons du mal à développer des solutions très concentrées, très localisées, très adaptées à la diversité des contextes, très réactives.

Pourtant, la lutte contre la violence nous a déjà amenés à largement revoir le fonctionnement de l'Etat et cela, dès les années 9O avec Lionel JOSPIN, Ministre de l'Education puis avec moi en 1992. Nous avons inventé des partenariats solides entre administrations par-delà les cloisonnements habituels, nous avons réussi une politique de discrimination positive en matière de moyens, d'intervention prioritaire de l'Etat sur les sites les plus difficiles, avec la création en 1990 d'un ministère de la Ville, autre spécificité française. La politique engagée par Lionel JOSPIN, Premier Ministre, dans le cadre du Conseil de sécurité Intérieure en est le meilleur exemple. Mais nous devons encore aller plus loin et plus fort dans l'expérimentation de nouveaux modes de gestion des personnels et des ressources et d'intervention de l'Etat.


Et maintenant, j'aimerais vous présenter quelques pistes d'action parmi d'autres.

Je n'en développerai en effet que quelques unes puisque je m'exprimerai plus longuement sur notre politique au mois de juin prochain, à l'occasion d'annonce de mesures pour la rentrée prochaine.

Prolongeant ce que différents Gouvernements de Gauche ont entrepris dans les années 90, nous menons actuellement une politique qui repose sur la volonté de renforcer l'encadrement des établissements les plus difficiles en personnels médicaux, infirmiers, sociaux, en personnels de direction et d'encadrement, en surveillants et en aides éducateurs. Cette politique est, par son ampleur, sans précédent : plus de 10 000 postes ont été concentrés en 3 ans dans les quelque 500 établissements et les 2000 écoles que compte le plan de lutte contre la violence qui concerne aujourd'hui 10 académies. Cet effort était indispensable. Il a donné des résultats. On enregistre, dans tous les sites hormis l'Ile-de-France, des diminutions réelles de la violence. Je le poursuivrai d'année en année. Sans continuité, on n'obtient rien.

Mais cet effort quantitatif ne doit pas absorber toute notre énergie. De ces moyens, de ces équipes renforcées nous devons faire une politique innovante, ambitieuse dans ses buts, méticuleuse dans ses modalités. Cette politique devra agir sur trois niveaux :

* la pédagogie,
* l'organisation scolaire,
et l'environnement de notre système éducatif.


La pédagogie. J'ai toujours dit l'importance que je lui accordais. Il est plus que temps de bâtir une véritable politique de prévention en France. Certains pays ont, en la matière, une expérience et un recul qu'il nous serait très précieux de connaître. Cette politique de prévention est au c¿ur de la profonde transformation du système éducatif que nous sommes en train de construire, étape par étape. Cette transformation est nécessaire pour redonner sens à l'école, autour d'un double objectif: concilier une haute exigence avec une intégration de tous.

Cela implique plusieurs choses :

1- Mener une politique tout au long de la scolarité des élèves,
2- Asseoir plus solidement l'apprentissage du langage,
3- Développer des pédagogies de la motivation,
4- Avoir une approche plus ouverte de l'enfant et de l'adolescent.

En effet, pour des raisons qui tiennent à un souci d'urgence et d'efficacité, nos politiques en matière de lutte contre la violence se sont jusqu'à présent concentrées sur le collège et le lycée. Il est bien sûr indispensable d'agir quand la violence est là mais cela sera d'autant plus aisé et positif qu'un travail de fond aura été entrepris, avant, dès l'école primaire. Notre politique n'avance depuis longtemps que sur un pied - le traitement à chaud des problèmes - il est temps de la faire marcher sur ses deux jambes, en y ajoutant la prévention, à froid, des difficultés. C'est-à-dire même quand la violence n'est pas là. Même quand elle ne revêt que des formes légères.

Je ne cesse de le dire, depuis mon arrivée au Ministère de l'Education nationale : tout commence à l'école primaire.

J'ai fait de l'apprentissage du langage dès l'école maternelle la priorité de mes priorités.

Un enfant incapable de voyager, aisément, dans sa langue nationale est un enfant mutilé, frustré, susceptible de se replier dans des formes de détresse graves.. Au collège, on trouve, dans bon nombre d'établissements, des élèves, intelligents et sensibles, mais emmurés dans un langage monolithique, fragile, presqu'identitaire et bien souvent incompris des adultes. L'objectif de l'école primaire doit être de former des enfants capables de se mouvoir librement dans tous les langages: leur langue nationale, le langage des mathématiques, celui des arts et celui de leur corps. Une personnalité se structure d'abord par et dans le langage.

C'est un enjeu pédagogique. C'est aussi , à mes yeux, un enjeu politique. Les affaires humaines se règlent par la parole. C'est sur cette idée que nous avons bâti notre démocratie, notre vie politique, notre vie sociale. Maîtriser le langage, c'est véritablement entrer dans l'humanité. Trop de jeunes sont hors du langage ou ne s'en servent que comme une arme pour blesser, insulter, humilier. Trop de jeunes surtout renoncent au langage et lui préfère la violence muette des poings et des coups. L'apprentissage du langage, est aussi l'apprentissage de la civilité. La langue est notre maison commune.

Lier innovation pédagogique et prévention :

L'innovation existe dans notre système éducatif, partout, souvent avec modestie, toujours avec réussite. Lorsqu'elle est liée à une politique de prévention de la violence, elle est un des remparts les plus sûrs qui soient. Il faut miser massivement sur des stratégies pédagogiques de motivation, voire de remotivation, des élèves. Toutes les expériences de travail pluridisciplinaire en équipe sont positives. Ici, autour d'un thème de travail, deux enseignants de disciplines différentes prennent en charge une classe. Ailleurs, c'est une équipe pluri-professionnelle qui s'est constituée pour suivre des élèves en difficulté et leur proposer des solutions.

J'ai donc demandé à Sonia Henrich, femme de terrain et Présidente du Comité national de lutte contre la violence d'organiser au mois d'octobre prochain des " rencontres nationales de la prévention " axées sur la réussite puisqu'elles regrouperont des expériences réussies menées dans toutes les académies concernées par le plan de lutte contre la violence. A partir de ces expériences, analysées et explicitées, des supports pédagogiques seront envoyés à tous les établissements et une véritable animation sera enfin mise en place.

Parmi ces stratégies de remotivation, nous avons développé des dispositifs-relais qui sont de véritables lieux de rescolarisation. Accueillant des jeunes en rejet total de l'institution, ces structures parviennent à redonner soit un parcours scolaire soit une voie vers un dispositif d'insertion professionnelle à deux tiers des jeunes qu'elles accueillent. Je souhaite que, dès l'année prochaine, des expériences de ce type - mais adaptées - soient engagées à l'école primaire. Déjà, à Garges-les-Gonesses, un dispositif a été imaginé pour redonner un nouveau souffle à des élèves de primaire. Je compte analyser cette expérience pour en susciter d'autres. Nous nous sommes fixé comme objectif de doubler d'ici 2003 le nombre de nos dispositifs-relais pour parvenir à 500.

Par ailleurs, le plan que j'ai récemment annoncé en faveur du développement des pratiques culturelles et artistiques connaîtra, dès la rentrée prochaine, une application prioritaire dans les zones les plus difficiles. Lorsque l'on sait les résultats superbes obtenus par une opération comme celle menée par l'OPERA de PARIS avec des établissements de la banlieue parisienne, on comprend l'intérêt qu'il y a à libérer le potentiel de passion, de créativité et de sensibilité des élèves les plus fragiles, qui manquent le plus de confiance en eux-mêmes.

Je terminerai ces pistes pédagogiques par une réflexion sur l'adolescent. Car, je constate que les grands absents de nos discours - et j'ajouterai de nos politiques - en matière de violence scolaire , ce sont les enfants et les jeunes eux-mêmes. En milieu scolaire, ils sont - tous nos chiffres le confirment - les premiers agresseurs. Mais ce que l'on occulte toujours, c'est qu'ils sont aussi et surtout les premières victimes. Nous avons tous été choqués par la découverte de certains jeux dans les cours de récréation : jeux suicidaires, jeux sadiques. Tout nous montre à quel point la violence est une de leurs préoccupations et - hélas - , pour certains d'entre eux, un élément permanent de leur univers.

Qu'attendons-nous pour nous interroger sur leur imaginaire, leurs expériences, leur psychologie et, parfois, leur profonde déstructuration ? Il est temps de mettre l'enfant et le jeune au c¿ur de notre politique de lutte contre la violence, pour paraphraser la formule bien connue de la loi d'orientation de 1989. J'ai demandé à Marie CHOQUET, responsable à l'INSERM des programmes de recherche sur l'adolescent de bien vouloir présider un Comité de l'enfance et de l'adolescence qui comprendra des spécialistes de la pédo-psychiatrie comme Xavier POMMEREAU, Philippe JEAMMET, Catherine DOLTO. Ce comité comprendra également des spécialistes de la petite enfance, des sociologues de la jeunesse et des professionnels de la santé à l'école ( médecins et infirmières), du service social et des enseignants. Ces experts ont des choses justes et belles à nous dire sur les adolescents. Je citerai, si vous me le permettez, C. DOLTO. Comparant, dans une saisissante métaphore les adolescents à des crustacées en période de mue, elle écrit " Les homards, quand ils changent de carapace perdent, d'abord l'ancienne et restent sans défense le temps d'en fabriquer une nouvelle. Pour les adolescents, c'est la même chose. Et fabriquer une nouvelle carapace coûte tant de larmes et de sueur".

Nous disposons en France d'une recherche de haut niveau en pédo-psychiatrie, d'enseignants bien formés, nous avons la chance d'avoir des médecins, des infirmières, des assistantes sociales, des psychologues scolaires de l'Education nationale. Il est temps de structurer une politique de la santé à l'école qui soit en permanence reliée au travail pédagogique des enseignants. J'ai entrepris de revisiter les missions de ces personnels et de réorganiser le travail en équipe qui est la garantie de l'efficacité. J'y reviendrai lorsque je mettrai en place ce comité au début du mois d'avril.



La pédagogie, si elle est indispensable, n'est cependant pas suffisante. Le travail dans la classe avec les élèves ne peut être motivant, fructueux que si, autour, toute l'organisation scolaire est, elle-même, mise au service d'un travail de prévention et de traitement vigilants. Ce que j'appelle l'organisation scolaire, ce sont deux choses:

(source http://www.education.gouv.fr, le 6 mars 2001)
La vie scolaire d'une part,
Et d'autre part, le travail en équipe, cette indispensable fédération des énergies.

La vie scolaire doit être l'affaire de tous, au sein d'un travail en équipe. La vie scolaire, trop longtemps considérée comme un parent pauvre de la pédagogie, fonction plus noble, doit devenir l'indispensable alliée du travail des enseignants. La vie scolaire, c'est d'abord une culture de la coopération et du respect entre membres d'une même équipe. Les conseillers principaux d'éducation sont des acteurs essentiels. Par exemple, dès la rentrée prochaine, chaque département d'Ile-de-France bénéficiera d'un IPR-vie scolaire spécifiquement destiné à la prévention de la violence. Un Inspecteur d'académie adjoint par département assurera la coordination pédagogique.

La prévention doit commencer, là aussi, dès l'école primaire. D'une double manière :

En faisant un suivi attentif et constant du comportement des élèves quand ils ne sont pas en classe,

En considérant la transmission des valeurs et l'apprentissage des règles de vie comme un des rôles essentiels de l'école primaire.

Nous savons désormais que la violence grave est l'aboutissement d'un long parcours souterrain où l'enfant est plongé, pendant longtemps, dans un univers d'agressions, physiques ou psychologiques répétées, entre enfants. Cela signifie qu'il faut intervenir dès le départ de ce processus. Les cours de récréation, les couloirs, les cantines, les lieux de passage, les abords des écoles sont des lieux où les incivilités entre enfants peuvent se développer. Je souhaite réfléchir à une organisation du temps et des activités qui permette une présence éducative des adultes continue et attentive à ces micro-phénomènes de violence entre enfants dont on mésestime la gravité.

L'apprentissage des règles de vie en commun est une des dimensions de l'école primaire. J'ai demandé à Sonia HENRICH et Directeur de l'enseignement scolaire de me faire des propositions pour améliorer les règlements intérieurs et développer le travail sur les règles de vie dans toutes nos écoles primaires. Je ne conçois pas cet apprentissage comme académique mais comme actif. L'expérience lancée dans des écoles primaires de Seine Saint-Denis cette année pour désigner, toujours sous la responsabilité d'adultes bien sûr, des élèves médiateurs, sachant gérer les conflits entre élèves, pour développer l'écoute des micro-violences qui émaillent la vie des élèves sera, dans ce cadre, étendue, avec le soutien des aides éducateurs. J'ai également demandé que des conseils de délégués de classe soient mis en place dans toutes les écoles primaires.

Ce qui est vrai pour l'école primaire l'est plus encore pour le collège et le lycée. La vie scolaire y revêt une importance essentielle. C'est dans la vie scolaire que se façonne un esprit d'équipe, que se joue la qualité du climat d'un établissement.

L'élaboration et l'application de règles communes claires, explicites et acceptées de tous, élèves, parents, enseignants et personnels, sont cruciales. Trop d'enseignants parlent aujourd'hui de leur solitude face aux difficultés, de leur culpabilité, de leur désarroi face aux questions de discipline. De nouveaux textes ont été élaborés sur la discipline et les règlements intérieurs. Pour permettre à chacun de s'en saisir et d'en comprendre le sens, un guide pratique sera diffusé à la fin du mois de mars. Il permettra des formations académiques. Au moment des réunions de pré-rentrée, cette question devrait être discutée entre adultes. Ce temps passé à élaborer des règles du jeu communes entre adultes n'est pas un temps perdu, c'est autant de temps gagné pour toute l'année.

Face au manque de repères de chacun en matière de droits et de devoirs, j'ai demandé à Pierre TRUCHE, Premier Président honoraire de la Cour de Cassation et actuellement Président de la Commission nationale de déontologie de la sécurité d'élaborer un grand texte de référence sur ces notion. Ce texte, diffusé à tous les établissements, nourrira débats et projets pédagogiques autour de cette question, plus difficile qu'il n'y paraît. Il permettra de susciter une réflexion nationale sur les règles de vie, leur sens et leur importance au sein de la communauté scolaire.

Et puis il faut donner une place aux jeunes dans la lutte contre la violence. Les personnels agressés trouveront peut être que je demande beaucoup, que je demande même l'impossible. Autant je crois profondément qu'il faut sanctionner - et parfois de façon exemplaire- tout ce qui doit l'être, ne serait-ce que par respect pour les victimes, autant je crois qu'il ne faut pas se représenter les jeunes comme des ennemis. Ils sont, statistiquement, plus victimes qu'agresseurs et la grande, l'immense, majorité d'entre eux souffrent d'une loi du silence qui fait la force des petits caïds et recouvre d'une impunité intolérable une violence quotidienne entre jeunes dont nous ne mesurons pas toujours, nous adultes, le pouvoir de démoralisation.

Et, puisque nous allons dans quelques jours célébrer la Journée mondiale des femmes, j'aimerais dire que, comme beaucoup, dans cette salle, j'ai été profondément choqué par des articles qui ont récemment fait état d'une violence et d'un mépris sexuels inouïs dont étaient victimes les jeunes filles dans certains quartiers et à l'Ecole. Ce serait une régression inadmissible pour notre société qui s'est engagée dans le combat de la parité que de laisser la mixité scolaire se transformer en machine à broyer des dignités.

J'ai donc décidé, dans le cadre de la politique menée par le Ministère de l'Education nationale en matière de violences sexuelles de créer des cellules départementales de soutien et d'écoute pour ces jeunes filles et de demander une vigilance particulière aux établissements en matière de respect entre garçons et filles. C'est Madame BELLOUBET-FRIER, rectrice de Toulouse qui mènera cette action. Cette femme engagée et de grande qualité a déjà élaboré pour le ministère un excellent travail en faveur de la promotion des femmes.

Et puis, je vous annonce que l'opération pionnière que nous menons en partenariat avec la Région Ile de France, la SNCF, la RATP autour d'une mobilisation des jeunes lycéens contre la violence avance bon train. 250 jeunes lycéens sont devenus des correspondants contre la violence, près de 60 débats sont prévus dans les lycées, près de 50 actions ont été ou vont être organisées et, les 19 et 20 mai prochains, des rencontres régionales réuniront jeunes et responsables pour échanger des bilans et construire des propositions. Ces rencontres régionales seront préparées par un questionnaire adressé à tous les lycéens d'Ile-de-France sur leur perception de la violence. Voilà une initiative pionnière qui se démultipliera l'année prochaine, dans d'autres régions.

Par delà cette opération ponctuelle, j'encourage tout ce qui permet un meilleur dialogue entre jeunes tout d'abord, mais aussi entre jeunes et adultes au sein des établissements. Les lycées possèdent désormais tous des Conseils de la vie lycéenne. C'est une formidable base pour développer les initiatives et le dialogue. Je suis sûr que l'on établira bientôt une corrélation entre le dynamisme du conseil de la vie lycéenne et l'absence de violence dans les établissements. J'ai d'ailleurs demandé une étude à la Direction de la Programmation et du développement pour vérifier cette hypothèse.

Il nous faut maintenant travailler sur le collège où les heures de vie de classe quand elles sont mises en place ont des effets très nets. Certains enseignants disent qu'ils comprennent mieux les élèves et se sont réconciliés avec eux ! Nous sommes en train de réfléchir avec Thomas Rogé, délégué national à la vie lycéenne et jeune lui-même, à une structure équivalente mais beaucoup moins formelle pour donner toute sa place à la " vie collégienne ". 1000 collèges ont, cette année, participé à la Campagne Ruban vert contre la violence menée avec le magazine pour jeunes OKAPI. C'est le signe que les collégiens veulent agir et parler.


Le travail en équipe ne consiste pas qu'en une stabilisation, c'est pour moi la construction de véritables cultures d'établissements.

Le Premier Ministre reviendra mercredi prochain sur la volonté du Gouvernement d'engager des expérimentations fortes et novatrices pour que les établissements les plus difficiles d'Ile-de-France bénéficient des meilleures équipes et d'une stabilité interne essentielle.

Le travail en équipe est un réflexe qui doit s'acquérir dès la formation initiale des enseignants. Je viens, il y a une semaine de prendre un virage important pour l'avenir des IUFM. Il est en effet grand temps d'en finir avec - pardonnez-moi l'expression - cette sorte de " bizutage national " qu'est aujourd'hui l'affectation des jeunes enseignants qui vont , impréparés, au front, chaque année. Nous ne pouvons changer totalement ces grandes règles d'affectation. Mais notre administration a un devoir vis-à-vis de ces jeunes enseignants. Nous manquons bien souvent d'humanité dans notre traitement des personnels. La déconcentration n'est pas un dogme. Elle doit être mise au service d'une gestion de proximité, elle impose des devoirs aux services des rectorats pour tous les personnels. Je veux que des cellules d'aide, d'écoute et de ressources humaines soient mises en place dans les six académies les plus confrontées à la violence. Ces cellules répondront aux difficultés d'installation, de logement, d'entrée dans le métier de ces jeunes, surtout en Ile-de-France. Cette gestion attentive complètera la nouvelle formation que nous leur offrirons.

Il faut absolument casser la culpabilité et le découragement dans lesquels s'enferment parfois de jeunes enseignants confrontés aux incivilités. Preuve s'il en était besoin de leur conscience professionnelle et de leur attachement à leur métier. On apprend à gérer des situations difficiles, à analyser des comportements perturbateurs, à comprendre des réactions d'adolescents, etc. Notre institution doit exercer pleinement toutes ses responsabilités vis-à-vis des jeunes enseignants. C'est pourquoi, dans le cadre des stages comme des enseignements, tous les futurs enseignants recevront une formation à la gestion d'une classe, aux relations avec les parents, aux difficultés de comportements des adolescents, aux phénomènes d'incivilités ou d'agressivité. Et ce sera désormais l'objet d'une politique nationale inscrite dans le cahier des charges des IUFM et non plus d' expériences dispersées. Les futurs enseignants devront tous avoir analysé des expériences innovantes, disposer de toute l'information nécessaire sur nos partenaires, les procédures mises en place, politiques menées par l'Etat. Et surtout, ils devront tous être accompagnés et suivis. C'est ce qu'ils demandent.

C'est pourquoi un accompagnement de formation de trois semaines sera offert à tous les enseignants entrant dans le métier. Et lorsqu'ils seront affectés dans des établissements classés en zone violence, cette formation sera centrée sur le travail en équipe, l'adaptation à l'hétérogénéité des élèves et la participation à la vie scolaire et la prévention de la violence. Cet objectif sera également introduit dans le plan national de formation continue que nous sommes en train d'élaborer.

Et puis, comment ne pas parler des relations avec les parents ? Là, je m'adresse à vous, scientifiques étrangers, et je vous demande si, chez vous, vous constatez des difficultés équivalentes aux nôtres. Certes, la structure familiale a profondément évolué partout et nous sentons un profond désarroi éducatif chez les parents. Mais la France se distingue par une particulière difficulté de communication entre Ecole et parents, d'où d'ailleurs des actes de violence, inadmissibles, commis par des parents contre des enseignants. Les chercheurs nous disent qu'il n'y a pas de parents démissionnaires. J'en ai aussi la conviction. Pourquoi alors a-t-on tant de mal à communiquer avec eux ?

Pour dépasser ces difficultés, j'ai pris une initiative d'un type nouveau. Pour la première fois, au mois de juillet, sera organisée, avec les fédérations de parents d'élèves qui entendent, elles aussi, avec beaucoup de détermination, jouer leur rôle dans la lutte contre la violence, une université d'été consacrée à la formation des parents qui réunira universitaires, responsables et parents d'élèves. L'objectif que nous poursuivons avec le Ministre délégué à la Ville, Claude Bartolone, et la Ministre déléguée à l'Enfance et à la Famille, Ségolène Royal, est de construire une véritable politique de médiation en direction des parents et avec eux. Un réseau de centres d'aide et d'écoute aux parents est en train de s'étendre sur tout le territoire. Il en existe 1500 aujourd'hui. Si nous trouvons les moyens de relier ce réseau avec nos écoles et nos établissements, nous pourrons enfin travailler avec les familles lorsque survient un problème disciplinaire, mieux expliquer notre fonctionnement et nos décisions quand ils ne sont pas compris des familles. Pour construire cette politique de soutien et d'éducation des parents, j'ai confié à une femme de terrain, Madame Donatelle POINTREAU, chef d'établissement qui avait mis sur pied à Champigny-sur-Marne une "école des parents" à l'intérieur de son collège, une mission d'animation.

Et lorsque les parents sont dépassés, nous devrions pouvoir leur offrir de nouvelles solutions éducatives, comme les internats. Il ne s'agit pas de bâtir de nouvelles maisons de correction mais de proposer à toutes les familles une perspective d'éducation en groupe qui nous fait défaut. En effet, offrir un cadre structurant, apaisé, de bonnes conditions de travail aux enfants lorsqu'une famille, à la suite d'un divorce par exemple, traverse une période difficile, où lorsqu'un jeune aurait tout intérêt à être détaché d'une bande, à rompre un temps avec son environnement, c'est tout l'intérêt de ces nouveaux internats pour lesquels j'ai engagé un plan de développement, en lien avec les collectivités locales. Notre objectif est, à terme, d'offrir un internat par département pour le collège et un pour le lycée. Nous accompagnerons cette politique d'un dispositif d'aide financière aux familles auquel nous sommes en train de réfléchir.


L'environnement éducatif

Les liens de l'Ecole avec son environnement - police, justice, services sociaux, associations, quartier, services municipaux - sont essentiels. Aucune institution ne peut rien face à la violence si elle est seule. Notre politique de partenariat est ancienne et se développe encore. Cette idée de partenariat était au c¿ur du plan lancé en 1992. Et je persiste à croire que ces idées gardent toute leur pertinence. On attend trop souvent du neuf des politiques publiques. La continuité est aussi une vertu politique.

Mais aujourd'hui, l'enjeu essentiel, pour nous tous - et je me limiterai à cette question - ce sont ces quartiers ghettoïsés qui perdent toute mixité sociale. Je voudrais terminer là-dessus. Car c'est la question politique la plus importante que nous ayons à affronter. Je suis - et c'est là chez moi une conviction de toujours - persuadé que la mixité, le brassage, loin d'être des catastrophes sociales sont, tout au contraire, le ferment d'évolution, de progrès, de créativité le plus puissant qui soit dans toute société. Je l'ai constaté tout au long de ma vie: le brassage est un facteur de réussite. Je serai un défenseur acharné de la mixité sociale dans l'Ecole. Sans mixité sociale, l'Ecole de la République ne serait rien d'autre qu'une école de classes. Comment agir ? Le Premier ministre explicitera mercredi la volonté du Gouvernement de mener une politique de la ville plus forte et plus innovante.

Mais en attendant, le devoir de l'Education nationale est de tout faire pour éviter que ce qui relève d'elle, à savoir la sectorisation, n'aggrave encore la spirale de l'ethnicisation dans laquelle entrent certaines écoles. J'ai donc demandé à un Inspecteur général du primaire, Jean Hébrard, de mener une réflexion pour redéfinir certains périmètres scolaires, encourager toutes les expériences pour que tous les enfants de notre pays de continuer à être éduqués ensemble. Je suis prêt à fixer de nouvelles règles et, quitte à déplaire et à passer à nouveau pour un dictateur, à lever le voile de l'hypocrisie des dérogations et des règles transgressées en permanence et à prendre des sanctions contre les contournements.

Cette réflexion devra s'étendre à la pédagogie. En effet, l'Ecole, confrontée à la diminution de la mixité sociale, développe - et bien souvent sans intention ségrégative - des solutions qui sont parfois contre-productives. Proposer des sections d'excellence, des structures de niveau sont des solutions fréquentes pour maintenir une mixité suffisante dans un établissement. Bien menées, ces politiques peuvent donner des résultats. Mais, lorsqu'à l'intérieur même des établissements, les frontières entre classes, ou encore, dans un lycée polyvalent par exemple, la séparation entre la partie professionnelle et la partie générale est étanche au point que même les salles de professeurs sont absolument séparées, alors les élèves ne peuvent que vivre ces choix pédagogiques comme des actes délibérés de ségrégation sociale, voire ethnique. La mixité sociale s'organise à la fois à l'extérieur et à l'intérieur des établissements, par la sectorisation autant que par la pédagogie.

Je suis excédé, voyez-vous, de ces discours sur la massification - terme méprisant s'il en est - de notre système éducatif. Comme si l'on devait rougir d'avoir offert à tous les enfants la chance de vivre ensemble. Soyons-en fiers. Car c'est cela, au fond, qui est en jeu dans la lutte contre la violence. Nous avons su tous les accueillir. La violence peut le remettre en cause. Regardons-la pour ce qu'elle est: une inégalité de plus qui vient figer, naturaliser en quelque sorte, toutes les autres. Les Français sont très inégaux face à la violence. Elle frappe d'abord les plus faibles, les plus démunis, les plus défavorisés. En ce sens, elle n'est pas le problème de quelques établissements, elle est un enjeu pour tout notre enseignement. Lutter contre la violence - j'aimerais le dire d'une façon très solennelle - c'est d'abord refuser de criminaliser la misère. C'est en adoptant cet état d'esprit -lucide et ferme mais aussi généreux et solidaire - que nous saurons la vaincre.

(source http://www.education.gouv.fr, le 6 mars 2001)

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