Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur la personnalité de Michel Debré, ses mises en garde contre les avancées de la construction européenne et son pouvoir de visionnaire, Paris le 5 avril 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur la personnalité de Michel Debré, ses mises en garde contre les avancées de la construction européenne et son pouvoir de visionnaire, Paris le 5 avril 2001.

Personnalité, fonction : PONCELET Christian.

FRANCE. Sénat, président;FRANCE. RPR

Circonstances : Colloque "Michel Debré et l'Europe" au Sénat, le 5 avril 2001

ti : Monsieur le Premier Ministre,
Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs,
Chers collègues sénateurs,
Chers Amis,


C'est un grand plaisir pour moi d'accueillir ce colloque de l'Association des amis de Michel Debré, de recevoir son Président que le Sénat est toujours honoré de recevoir, de saluer les éminentes personnalités qui vont livrer leur témoignage ou leurs analyses et de féliciter les organisateurs et notamment M. Jean-Marie Dedeyan.

Des manifestations comme celles-ci ont d'abord le mérite de montrer la force de la fidélité en politique et de prouver, quoique l'on dise que des hommes politiques de grande envergure sont toujours capable de susciter des attachements durables. Ce colloque a évidemment aussi le mérite d'éclairer tous ceux, historiens, fonctionnaires, diplomates, qui se passionnent pour l'histoire de cette période et veulent la mieux comprendre avec le recul du temps.

Enfin, parce que la politique n'interdit pas d'avoir un peu de recul et d'humour, je me me dois de relever qu'il est à plusieurs titres significatif que le Sénat accueille ce colloque.

Ils étaient sans doute rares en 1962 ceux qui auraient imaginé que le Sénat rendrait hommage au Premier ministre du Général de Gaulle, insensés ceux qui auraient vu un jour un gaulliste élu à sa présidence. Cet hommage est pourtant logique car avant d'être le fidèle Premier ministre d'un Général de Gaulle en butte à l'hostilité du Sénat, Michel Debré fut un grand sénateur, inscrit dans un groupe toujours bienveillant à l'égard des personnalités indépendantes. C'est la raison pour laquelle le bureau du Sénat avait décidé, il y a quelques mois d'honorer sa mémoire en apposant une plaque à sa place dans l'hémicycle.

Pour votre colloque d'aujourd'hui, vous avez choisi un sujet audacieux : Michel Debré et l'Europe. La matière est en effet riche : de 1949 à 1958, Michel Debré fut membre de la commission des affaires étrangères dont il fut le vice-président en 1954. De 1952 à 1954 , il fut membre de l'assemblée européenne du charbon et de l'acier. En 1957, il devint délégué permanent représentant la France à l'Assemblée de la CECA puis fut, en 1958, délégué représentant la France à l'assemblée unique des communautés européennes. Mais sur l'ensemble des questions européennes, Michel Debré est connu pour ses positions tranchées et disons-le réservées.

En ouverture de vos travaux, et pour rendre hommage à ce grand sénateur, je me limiterais donc à évoquer le sujet à partir des interventions que le sénateur Debré a faites sur ce sujet au Sénat de 1949 à 1958.

J'ai dit que votre sujet était audacieux. Je ne me déroberai pas donc à la difficulté qui donne tout son intérêt à cette rencontre.

Comment en effet à la fois rendre hommage à l'homme d'Etat, saluer la noblesse de sa posture et néanmoins constater sans le regretter qu'il n'a pas été toujours écouté ? L'Europe est là, pas tout à fait sans doute comme il l'aurait souhaité. Toutes les craintes qu'il avait exprimées ne se sont pas avérées justifiées. Et pourtant, cela n'enlève rien à la grandeur de Michel Debré et c'est ce que je vais m'attacher à démontrer.

Au Sénat, Michel Debré est intervenu sur les questions européennes dans l'ordre où elles se sont posées.

Le premier problème fut celui de l'attitude à l'égard de l'Allemagne. Michel Debré défendit les droits de la France sur la Sarre et mit en garde contre les politiques trop complaisantes à ses yeux à l'égard de la reconstruction et de la réunification allemande.

Lorsque la Haute Autorité du Charbon et de l'Acier se mit en place, il dénonça les arrières-pensées politiques de ses fondateurs et la dérive qui devait faire de cette instance l'embryon d'une organisation politique.

De 1952 à 1954, il intervient de manière constante pour combattre le projet de communauté européenne de Défense. Le 12 juin 1952 pour souligner que ce projet donne à la France une position subordonnée en Europe, le 28 avril 1953 pour exiger du Gouvernement qu'il ne signe rien avant un débat au Parlement.

Durant ces années, il veille au maintien de la souveraineté nucléaire française. Le 14 mars 1957 notamment, il demande qu'avant de signer le traité Euratom, la France s'assure qu'elle gardera la maîtrise de ses approvisionnements en uranium.

Au cours de cette période, il exprime la crainte que l'on construise une petite Europe en se détournant de la Grande. Il s'étonne en particulier qu'on oublie l'union occidentale au profit de la CECA plus limitée.

Le 19 juillet 1957, il exprime son hostilité au futur traité de Rome dont les dispositions transitoires lui paraissent rigides et dont l'esprit lui paraît méconnaître les responsabilités fondamentales des gouvernements.

De cette brève énumération, se dessine le profil d'un homme qui a toujours mis en garde contre les avancées de la construction européenne.

Le fait est pourtant que ces évolutions se sont produites. Dans certains cas malgré lui. Dans certains cas avec et grâce à lui puisque, Premier ministre du Général de Gaulle, il mettra en oeuvre des politiques européennes qu'il avait contestées dans leur principe mais qu'il a pu améliorer dans l'application.

Pourtant, par la noblesse de son attitude, par la grandeur de ses arguments, par la dignité qu'il a donné au débat parlementaire, rien pourtant ne permet de dire que Michel Debré ait mené des combats d'arrière-garde. Et je ne vois aucune contradiction aujourd'hui à saluer les progrès de la construction européenne et à saluer l'esprit des interventions de Michel Debré qui, alors, s'y opposait.

En effet, il me plaît d'abord de saluer une posture morale. On a comparé, parfois méchamment, Michel Debré à Alceste, Cassandre ou Caton l'ancien. Je pourrais aussi le rapprocher d'une autre figure, celle de Pierre Mendès-France. L'un comme l'autre, grands serviteurs de l'Etat, étaient hostiles à la construction européenne telle qu'elle s'est faite et ont voté contre le traité de Rome. Pour ces deux caractères par certains points semblables, c'est l'exigence de rigueur intellectuelle qui les retenait d'entrer sans réserves dans des schémas dont ils ne voyaient pas toujours la cohérence. Il en était de même d'Edgar Faure, pourtant favorable à la construction européenne, négociateur du traité de Messine et qui vouait pourtant une allergie intellectuelle à Jean Monnet car son intelligence analytique l'empêchait de succomber aux raisons parfois approximatives du lyrique bâtisseur de l'Europe. Peut-être pourrait-on dire qu'une intelligence trop vive, une rigueur trop froide les retenaient de céder facilement à l'enthousiasme de perspectives nouvelles. Mais la République ne doit-elle pas s'enorgueillir de disposer au contraire de grands juristes, de constitutionnalistes confirmés qui mettent en garde contre les constructions hasardeuses ? Dans les prises de position de Michel Debré, cette exigence intellectuelle et morale doit être saluée.

Il est une autre constante que je veux souligner et qui sous-tend toutes les interventions de Michel Debré et les rend toujours actuelle : c'est le respect de la politique et du Parlement.

Critiquant le traité de la CECA, en faveur duquel il vote néanmoins, et la manière dont on veut créer l'embryon d'une organisation politique sans le dire aux peuples et en se cachant derrière une organisation technique, il déclare dans une phrase qui est une maxime de morale politique : " ce sera l'erreur permanente de la technique de croire qu'à un grave problème politique on peut donner impunément une solution technique ".

Sur la CED, sur Euratom, il n'a de cesse d'exiger que les traités ne se concluent pas dans le dos du Parlement.

Peut-être pourrait-on dire que c'était la condition pour avancer. Et il est vrai que le parti a été pris souvent en matière européenne d'avancer masqué, en dehors du débat public. Ce pari a d'ailleurs réussi. Mais ne l'a-t-on pas aussi payé, comme le prédisait Michel Debré, de beaucoup d'incompréhensions, de malentendus et de retards ?

Le troisième mérite de Michel Debré est d'avoir été en tout visionnaire.

Protégeant l'indépendance nucléaire de la France, il prévoyait qu'un jour, il faudrait s'appuyer sur l'atome pour rendre à la France sa place dans le concert des grandes puissances.

Lors des débats sur la construction européenne, il s'inquiète de la place de l'union française par rapport à cet ensemble et se demande même le 18 mars 1958 si le marché commun ne menacera pas la zone franc.

Ah ! comme je le disais, elles sont ennuyeuses ces intelligences supérieures ! elles discernent de manière fulgurante des problèmes avant même qu'ils ne se posent et au moment où on ne veut pas les voir. Ce conflit entre la construction européenne et nos amitiés outre mer, il est aigü depuis la chute du Mur de Berlin. Les pays africains ont vite compris que cet espace nouveau allait détourner des ressources d'aide qui leur étaient auparavant destinées. Et de fait, l'aide au développement recule. Le ministère de la coopération a disparu et seuls des habillages budgétaires cachent l'abandon de notre relation avec l'Afrique. L'arrivée de l'euro aussi change profondément la nature de la zone franc.

La quatrième vertu que je trouve aux interventions de Michel Debré sur l'Europe, c'est qu'elles s'appuie sur une vision généreuse. La première constante, c'est la préférence pour une Europe élargie. Maintenant que les peuples libérés peuvent se joindre à nous et rattraper leur retard, comment ne pas approuver cette préférence pour une Europe qui unisse tout le continent ? Comment ne pas faire un parallèle entre les dispositions transitoires rigides que dénonçait Michel Debré et les conditions parfois humiliantes que l'on impose aux pays candidats ivres de liberté et d'Europe et qui sont impatients de nous rejoindre sans attendre un théologique approfondissement ?

La deuxième constante, c'est la préférence pour une Europe européenne. Les vrais européens étaient-ils du côté des partisans ou du côté des adversaires de la CED ? Maintenant que nous avons réussi à bâtir les fondations d'une identité européenne de sécurité et de défense, que la Grande-Bretagne a décidé de s'affranchir un peu de son penchant atlantique pour la faire vivre avec nous, devons-nous regretter que le projet de la CED, entièrement inspiré par les Etats-Unis et imposé à l'Europe ait capoté ?

Et en cela encore, les réticences de Michel Debré ont été fécondes. On a pu avoir le sentiment qu'il menait des combats d'arrière-garde. Il était pourtant, même s'il semblait échouer à conjurer les dangers qu'il discernait, en avance sur son temps. Il est des inachèvements plus riches de promesses que des accomplissements ordinaires.

Ainsi, avec trente à quarante ans d'avance, Michel Debré a identifié la logique profonde des mouvements qui se préparaient. Peut-on dire qu'au-delà des votes du moment, ces avertissements n'aient pas été utiles et qu'ils ne restent pas valables ? Que ces craintes et ces réserves n'aient pas été des garde-fous contre des aventures mal pensées ?

Votre colloque répondra à ces questions. En ce qui me concerne, me limitant au sénateur Debré, je ne peux que saluer un parlementaire exigeant et rigoureux dont les positions sur l'Europe, échappant à la caricature qu'on en a fait parfois, traduisent surtout une exigence morale et une intelligence politique d'exception.

Je vous remercie.

(Source http://www.senat.fr, le 12 avril 2001)

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