Interview de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, dans "Le Nouvel Observateur" du 18 janvier 2001, sur la réforme des services publics, notamment les retraites et le redéploiement des fonctionnaires. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, dans "Le Nouvel Observateur" du 18 janvier 2001, sur la réforme des services publics, notamment les retraites et le redéploiement des fonctionnaires.

Personnalité, fonction : NOTAT Nicole, CROISSANDEAU Mathieu, GILSON Martine.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti : Le Nouvel Observateur. Faut-il absolument réformer l'Etat ?

Nicole Notat. Oui, mais pas seulement pour le plaisir ! Pour deux raisons de fond. La réforme est d'abord essentielle si l'on veut que l'Etat, dans ce monde qui bouge, puisse conserver ses prérogatives et continuer à remplir ses missions. Aujourd'hui, l'économie prend une dimension de plus en plus mondiale, de nombreux enjeux se jouent hors de nos frontières... Il faut donc sans doute redéfinir le périmètre dans lequel la puissance publique peut agir. Qui peut encore croire, par exemple, qu'on pèse sur les négociations de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) depuis Paris et non Bruxelles ? C'est aujourd'hui tout l'enjeu de l'Europe politique. C'est elle qui peut peser sur la régulation mondiale de l'économie. Ceux qui s'y opposent au nom de la souveraineté de l'Etat national font à terme le lit de l'impuissance publique !

L'autre raison de fond ?

L'Etat doit assurer à tous l'égalité d'accès aux biens collectifs et aux services publics. Il doit donc garantir aussi leur efficacité. Résister à l'évolution et à la réforme des services publics, c'est se résigner à leur délitement. C'est pour les sauver qu'il faut les réformer. Et c'est de la responsabilité de l'Etat !

Alain Juppé a échoué sur les régimes spéciaux des retraites, Lionel Jospin sur la réforme de Bercy. Comment donc faut-il s'y prendre ?

Avant le discours sur la méthode, il faut d'abord répondre aux questions " quelles réformes ? " et " pourquoi ? " Or cette phase de définition et d'explication, qui est essentielle pour réussir, n'a jamais vraiment été mise en oeuvre en France, à l'exception peut-être des réformes des PTT et de la défense.

Pour la réforme de Bercy, l'an dernier, le gouvernement avait expliqué qu'elle simplifierait la vie des usagers et le travail des agents tout en diminuant les coûts de la collecte. Cela n'a pas suffi ?

Non ! Ça, ce sont les justifications qui ont été avancées après la présentation de la réforme. Pas le " pourquoi " ! Il aurait fallu d'abord porter le projet en direction des usagers pour lesquels il est conçu en priorité, afin de susciter leur adhésion et leur appui.

Autre exemple : les retraites. En commandant un diagnostic de la situation au
commissaire au Plan Jean-Michel Charpin, le gouvernement a accordé une large place à la concertation. Depuis, rien n'a été fait...

Oui et, visiblement, rien n'est prévu avant l'élection présidentielle. C'est d'autant plus dommage que la démarche retenue était pour le coup exemplaire et le travail effectué sérieux. Cette phase de diagnostic est en effet essentielle pour prendre conscience de la réalité. Mais le gouvernement n'a pas validé ce diagnostic et ce non-engagement a ouvert la voie aux polémiques qui se sont développées sur le constat plutôt que sur les solutions à mettre en oeuvre. Le vrai débat sur les contours et le contenu de la réforme n'a eu lieu ni au Parlement ni avec l'opinion publique, qui, du coup, n'a même pas eu le temps de s'approprier ce diagnostic, de le digérer et de se faire un avis. Et c'est là que le bât blesse. Le conflit, en soi, n'est pas malsain s'il éclaire le débat public. Mais tant que la puissance publique en aura peur, elle repoussera les réformes.

Les Français et les fonctionnaires sont-ils capables d'accepter les réformes ?

Il y a un problème avec le mot " réforme " en France, qui est à chaque fois interprété comme une régression, un sacrifice et, s'agissant des administrations, comme une atteinte au service public... alors que c'est tout le contraire. Bien sûr, des forces de blocage existent. Mais on peut aussi tenter autre chose. A condition que l'Etat ne s'enferme pas dans sa seule fonction d'employeur mais permette aux agents de réfléchir au sens et à la finalité de leur service public. J'ai le sentiment que beaucoup de fonctionnaires aujourd'hui rongent leur frein parce que rien ne bouge. Mais, je le répète, si on démontre que c'est nécessaire, si l'Etat, comme c'est sa mission, prouve qu'il est garant de l'intérêt général, s'il présente sa réforme en montrant aux citoyens et aux agents concernés tous les aspects positifs, tout peut alors changer !

La France compte-t-elle trop de fonctionnaires ?

C'est le type de question qu'on ne pose pas en préalable à une réforme. Le gouvernement doit d'abord faire son diagnostic, démontrer la nécessité et l'intérêt de la réforme, avant de réfléchir aux moyens dont il dispose pour la mettre en oeuvre. Il faut remettre les choses à l'endroit !

Les syndicats sont souvent hostiles au redéploiement des fonctionnaires. Pourquoi ?

Je fais un pari : si l'Etat joue le jeu sur la question des moyens, les syndicats joueront aussi le jeu. Mais si, comme pour la réforme de Bercy, l'Etat donne l'impression, sans le dire, de récupérer des moyens, alors il provoque la suspicion, le soupçon. Et des demandes de garantie sur les moyens deviennent des préalables. Si l'Etat se met en défaut, je ne vois pas pourquoi les agents n'en profiteraient pas.

La gauche se distingue-t-elle de la droite en matière de réforme ?
Non. Les seuls affrontements concernent généralement la méthode et non les raisons de la réforme. Il n'y a pas - et c'est regrettable - de vrais débats qui dépassent les clivages politiques traditionnels. La droite comme la gauche sont en panne de projets de société qui répondent aux enjeux contemporains. On polémique sur des queues de cerise, mais sur le fond on assiste à de superbes stratégies d'évitement.

Propos recueillis par Matthieu Croissandeau et Martine Gilson

(Source :http://www.cfdt.fr, le 14 mars 2001).

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