Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, en hommage à Georges Morin, ancien combattant de la Résistance, sur le rôle de l'Office national des anciens combattants (ONAC), sur le soutien du gouvernement aux fondations de la Résistance et pour la mémoire de la déportation, ainsi que sur l'accès aux archives de la guerre d'Algérie, Paris le 26 avril 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, en hommage à Georges Morin, ancien combattant de la Résistance, sur le rôle de l'Office national des anciens combattants (ONAC), sur le soutien du gouvernement aux fondations de la Résistance et pour la mémoire de la déportation, ainsi que sur l'accès aux archives de la guerre d'Algérie, Paris le 26 avril 2001.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Inauguration de la plaque en hommage à Georges Morin, Hôtel des Invalides, à Paris le 26 avril 2001

ti : Messieurs les ministres,
Madame et Messieurs les parlementaires,
monsieur le vice-Président,
Mon général,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames, Messieurs,


Réunis à l'Hôtel des Invalides, où se reflètent tant de pages de l'histoire de la France, chacun de nous ressent une émotion particulière à l'inauguration de la plaque en hommage à Georges MORIN, désormais apposée sur un des murs des locaux rénovés de l'Office National des Anciens Combattants. Monsieur le vice-Président, j'ai compris, en vous écoutant, la force de votre attachement à cette institution qui joue un rôle si important pour le monde combattant. L'ONAC veille en effet à ce que les droits des générations successives qui ont connu le feu soient garantis. A travers vous, la Nation exprime ses devoirs envers tous ceux qui se sont sacrifiés en son nom. Depuis presque quatre ans, le Gouvernement a veillé à ce que cette reconnaissance soit confortée, par la solidarité comme par le travail de mémoire.


En ce 26 avril -trois jours avant la Journée de la Déportation-, je tiens à honorer le souvenir de toutes les victimes des persécutions nazies et à rendre hommage aux combattants de notre pays qui ont eu le courage de résister à l'occupant et de dire " non " à l'inacceptable.


Georges MORIN fut un de ceux-là. D'emblée, il lui est apparu nécessaire d'effacer la honte de la défaite. Il s'est engagé dans la Résistance et s'est battu pour la libération de la Nation, pour le rétablissement de la République et de la démocratie face au régime de Vichy, pour la défense de la dignité humaine face à la barbarie nazie.


Fonctionnaire de l'Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Georges MORIN travaillait ici. Il y vivait également, avec sa famille, dans un pavillon aujourd'hui disparu. Vétéran et victime de la Première Guerre mondiale -il fut blessé aux yeux-, il est distingué pour son courage par une médaille militaire et par la Croix de guerre. Au lendemain de " l'étrange défaite ", il refuse la honte de la capitulation et s'engage, dès novembre 1941, dans le réseau " Action Vengeance de la France Combattante ". Agent de renseignements, il réceptionne des postes de radio clandestins, distribue la presse résistante, assure la cache et le transport d'armes. Il place cet Hôtel des Invalides au centre d'une filière d'évasion de jeunes aviateurs anglais, américains et canadiens. Plus de cent trente aviateurs sauvés par les Résistants, après que leur appareil eut été abattu dans le ciel de France, ont ainsi été hébergés ici même, entre 1942 et 1944, avant d'être rapatriés vers l'Angleterre, par l'Espagne ou la Bretagne, munis de faux papiers.


Pour Georges MORIN, pour son épouse -affectueusement surnommée " Mammy Rabbit " par les aviateurs qu'elle cachait- et pour vous-même, Madame, qui êtes sa fille, chaque jour rapprochait notre pays de la Libération. Pourtant cette libération tant attendue, Georges MORIN ne la verra pas. Le 5 juillet 1944, moins de deux mois avant l'insurrection du Comité Parisien de Libération et l'entrée de la 2ème Division blindée dans Paris, vous êtes tous les trois arrêtés par la Gestapo. Torturé, Georges MORIN est déporté à Buchenwald puis à Dora-Ellrich où il meurt le 26 décembre 1944. Denise MORIN, votre mère, et vous-même êtes déportées à Ravensbrück d'où vous êtes, toutes deux, revenues.


A vous, Madame, permettez-moi d'exprimer, en mon nom propre mais aussi en celui de tous les Français, mon profond respect pour votre père et pour toute votre famille.


A travers cet hommage rendu à ce grand résistant que fut Georges MORIN, le Gouvernement célèbre le courage de tous ceux qui ont combattu pour la France et marque la reconnaissance de la patrie envers eux.


Cette reconnaissance trouve son expression dans la solidarité de la Nation à l'égard du monde combattant.


Le Gouvernement a honoré les engagements qu'il avait pris à l'égard des anciens combattants, en veillant à l'élargissement du droit à réparation.


Un programme pluriannuel, engagé en 1998 et qui touchera à son terme en 2002, a rétabli l'égalité de tous les pensionnés dans l'application du rapport constant. Bientôt, une même valeur du point sera appliquée pour revaloriser toutes les pensions, quel que soit le taux d'invalidité de leur titulaire. Les veuves d'anciens combattants ont bénéficié d'un effort particulier de solidarité, grâce à la mise à disposition par l'ONAC de crédits supplémentaires.


Le Gouvernement s'est aussi attaché à mieux soutenir les anciens combattants d'Indochine et d'Afrique du Nord. Ainsi, la qualité de combattant a été reconnue progressivement à tous ceux qui ont servi en Algérie pendant douze mois et étendue à la situation particulière des " rappelés " de 1956. Le droit au titre de reconnaissance de la Nation a été élargi à tous ceux qui ont servi en Indochine jusqu'au 1er octobre 1957 et en Algérie jusqu'au 1er juillet 1964. Les allocations du Fonds de solidarité ont été revalorisées substantiellement, ce qui a permis de répondre à la question -très sensible pour cette génération- du chômage de longue durée.


Enfin, la retraite mutualiste du combattant a fait l'objet d'une amélioration du cadre légal et d'une revalorisation conséquente.


Nombre de vos préoccupations -exprimées par les principales associations d'anciens combattants que j'ai rencontrées à plusieurs reprises depuis quatre ans- sont désormais satisfaites. De nouvelles mesures devraient permettre de poursuivre, en 2002, l'élargissement du droit à réparation.


Jean-Pierre MASSERET, le secrétaire d'Etat à la Défense chargé des Anciens Combattants, va me présenter des propositions allant dans le sens d'un versement, dès soixante ans, de la retraite du combattant pour ceux qui ont les revenus les plus faibles, et d'une amélioration de la prise en charge du traitement des séquelles psychologiques dues à la guerre.


Par ailleurs, soucieux d'exprimer sa reconnaissance à tous ceux qui se sont battus ou se battent pour notre pays, le Gouvernement a décidé que les représentants de la communauté harkie siègeraient désormais au sein des conseils départementaux de l'ONAC. La forclusion du droit à la retraite à soixante-cinq ans pour les combattants étrangers a été levée en 2001. Le Gouvernement a également souhaité que des dispositions particulières soient prises pour que les militaires étrangers qui, servant dans la Légion, ont été blessés au combat puissent obtenir, s'ils le désirent, la nationalité française.


Le montant des pensions des grands invalides, dont l'indexation avait été supprimée, a fait l'objet, depuis 2000, d'une remise à niveau qui sera complètement achevée avec le budget 2002. La Nation exprime également sa reconnaissance à ceux-ci à travers l'action conduite par l'Institution Nationale des Invalides à laquelle je vais rendre visite dans quelques instants. Celle-ci poursuit son effort de modernisation et développe des liens avec le service public hospitalier, tout en veillant à conserver la spécificité et la qualité exceptionnelle des soins prodigués aux combattants qui ont été blessés dans les conflits du passé ou dans les opérations militaires actuelles. Je souhaite saluer ici son action.


Cette politique d'entraide et de solidarité du Gouvernement trouve son instrument privilégié dans l'Office National des Anciens Combattants.


Grâce à un réseau départemental de proximité, l'ONAC est un acteur de la politique de mémoire et gère la grande majorité des droits accordés par l'Etat aux anciens combattants et victimes de guerre : droit à la reconnaissance -à travers l'attribution de titres et de statuts ; droit à la réparation -grâce à la carte d'invalidité ou au statut de pupille de la Nation ; droit à la reconversion -à travers un réseau d'écoles professionnelles aujourd'hui accessibles aux handicapés civils ; droit à la solidarité bien sûr. Ses secours d'urgence, ses aides ponctuelles, ses prêts et son réseau de maisons de retraite font véritablement de l'ONAC la maison du monde combattant.


Le Gouvernement a renforcé l'assise de cette institution en élargissant ses missions et ses moyens. L'ONAC a montré sa capacité d'adaptation en prenant en charge rapidement le paiement des indemnités destinées aux orphelins de la déportation juive. 8.000 dossiers ont été traités et 4.300 payés à ce jour, sur 13.000 demandes enregistrées. Le Gouvernement a également soutenu l'effort de modernisation des maisons de retraite de l'ONAC qui seront toutes, d'ici quatre ans, parfaitement aux normes.


Le rôle de l'ONAC a été conforté à l'occasion de la réforme du secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants. Cette réforme vise à garantir la pérennité et la qualité du service qui est dû à tous les ayants droit. Le département ministériel des Anciens Combattants a connu, depuis une trentaine d'années, une baisse régulière du nombre de ses administrés, mais il mène, aujourd'hui, une action essentielle pour plus de quatre millions d'ayants droit et de bénéficiaires. Pour tenir compte de cette situation, le Gouvernement a décidé de mettre en ¿uvre une réforme, en concertation étroite avec les principaux représentants associatifs du monde combattant.


A l'issue des consultations menées par Jean-Pierre MASSERET, il est apparu qu'associer les complémentarités existant entre les Anciens Combattants et le ministère de la Défense constituait la meilleure voie, tant pour le monde combattant que pour l'Etat. L'insertion de l'administration des Anciens Combattants dans celle de la Défense, envisagée dès 1997 et réalisée en 2000, s'est faite dans les conditions sur lesquelles le Gouvernement s'était engagé, avec le maintien d'un interlocuteur ministériel sur le plan politique, disposant, auprès d'Alain RICHARD, le ministre de la Défense, de tous les moyens qui lui sont nécessaires, et, en particulier, en s'appuyant sur l'ONAC.


Au moment où la France achève la professionnalisation de son armée, le rapprochement des deux administrations de la Défense et des Anciens Combattants facilite les échanges entre la communauté militaire et la société civile. Ainsi est favorisé le partage des valeurs qui animent le monde combattant : le courage, le dévouement et la fraternité, la défense des droits de l'homme, le rapprochement entre les peuples et le dialogue entre les Nations.


Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que le Gouvernement accomplit pour conforter la gratitude de la Nation aux anciens combattants.


Nous exprimons aussi cette reconnaissance en veillant au devoir de mémoire.


Cette année, notre pays célèbre, en particulier, le souvenir de celles et ceux qui ont contribué, sur notre sol, il y a soixante ans, à l'éveil de la Résistance. Ceux qui, par patriotisme, ont voulu obtenir la libération nationale, mais aussi ceux qui, par conviction, ont lutté contre l'oppression nazie : les intellectuels du mouvement " Musée de l'Homme ", frappés impitoyablement par la répression ; les élèves du lycée Buffon, fusillés à l'aube de leur vie ; les éditeurs, journalistes et imprimeurs, qui surent déjouer la censure et faire vivre une conscience libre et combattante ; les syndicalistes, engagés dans la grande grève des mines du Nord-Pas-de-Calais ; les femmes et les hommes qui reconstituèrent, autour de Daniel MAYER, un parti clandestin ; les soldats de la colonne LECLERC, unis par le serment de Koufra ; tous ceux qui, dans l'ombre, ont fait preuve d'un grand courage, au risque d'être conduit au mur des fusillés ou vers les camps de la mort. Nous devons faire vivre le souvenir de la France Libre autour du Général de GAULLE et des mouvements de résistance de toutes celles et de tous ceux qui, comme Georges MORIN, ont sauvé l'honneur de la France.


Ce travail de mémoire exige détermination et lucidité. Nous ne devons pas craindre de nous confronter à notre passé, avec ses ombres et ses lumières. Il nous faut lutter contre l'oubli et contre la déformation des faits. Nous devons savoir regarder notre Histoire en face.


Le Gouvernement s'y est appliqué à plusieurs reprises. A l'occasion des cérémonies du 80ème anniversaire de l'armistice de 1918, j'ai affirmé une première fois l'exigence de vérité. Lors de ma visite à Craonne, sur le Chemin des Dames, j'ai souhaité que le souvenir des soldats qui, après avoir durement combattu, avaient refusé d'être sacrifiés de façon irresponsable, soit pleinement réintégré dans la mémoire collective. De même, la responsabilité du régime de Vichy dans la persécution des Juifs a été reconnue. J'ai tenu à ce que les orphelins des déportés juifs soient indemnisés pour réparer ce qui pouvait encore l'être, car j'estime que la persécution particulière qui fut la leur devait être prise en compte.


Nul ne doit rester à l'écart de cette entreprise de mémoire. Il est important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l'Occupation contre certaines minorités -les réfugiés espagnols, les tziganes ou les homosexuels. C'est pourquoi le Gouvernement a notamment étendu, en 1998, le droit à réparation aux déportés de nationalité étrangère arrêtés en France.


Au moment où disparaissent les témoins de ces moments tragiques de notre histoire, il me paraît nécessaire de renforcer le rôle des fondations qui ¿uvrent à la perpétuation du souvenir de la Seconde Guerre mondiale.


Depuis leur création, la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, la Fondation de la Résistance et la Fondation de la France Libre ont alimenté la réflexion et nourri les débats sur ces années sombres. Animées, depuis le début, par les valeurs de la Résistance, elles contribuent à les faire vivre encore aujourd'hui et à les transmettre aux jeunes générations.


Conscient de leur contribution majeure au nécessaire travail d'élucidation du passé, le Gouvernement a décidé de mieux soutenir ces institutions. Le Musée de la France Libre, inauguré l'an dernier par le Président de la République, a été créé pour conserver les témoignages d'un grand chapitre de notre histoire. Aujourd'hui, le Gouvernement souhaite renforcer son soutien à la Fondation de la Résistance et à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, afin de mieux garantir la pérennité de leur mission. Il a décidé d'accroître, dès l'an prochain, et de façon très substantielle, la dotation en capital de ces deux fondations.


Au nom de cette même exigence de vérité, il est temps d'éclairer mieux les événements d'Algérie. Il nous a fallu d'abord mettre fin à l'hypocrisie des mots : la loi du 18 octobre 1999, à l'initiative de la majorité parlementaire et votée à l'unanimité, est venue qualifier de " guerre " les tragiques événements d'Algérie. En hommage aux soldats tombés au cours de cette guerre, un Mémorial national sera édifié en 2002 à Paris. Le nouveau maire de Paris, Bertrand DELANOË, m'a fait connaître son accord sur le choix du site du Quai Branly. Celui-ci accueillera donc ce monument où seront inscrits les noms de tous ceux qui sont " morts pour la France " en Afrique du Nord.


La guerre d'Algérie doit pouvoir être, pour les historiens, un objet d'étude. Or, l'accès aux archives est indispensable pour authentifier les faits. C'est pourquoi une circulaire a ouvert aux chercheurs, en 1999, par dérogation, les documents d'archives relatifs aux événements tragiques du 17 octobre 1961. Par une circulaire publiée aujourd'hui même au Journal officiel, le Gouvernement autorise les historiens à accéder aux archives publiques concernant la guerre d'Algérie. Cette ouverture des archives ouvre la voie à un travail historique de qualité, première et nécessaire étape de la compréhension et de l'acceptation par tous de ce lourd passé.


J'ai souhaité permettre aux chercheurs de faire toute la lumière nécessaire sur cette guerre de décolonisation, qui fut aussi une guerre civile et durant laquelle des atrocités ont été commises de part et d'autre. Aucune victime ne doit être oubliée, ni du côté algérien, ni du côté français. Nous ne pouvons pas non plus ignorer les massacres dont les harkis ont été victimes.


Ce travail de vérité constitue un ciment puissant pour notre communauté nationale, car il lui permet d'édifier de plus solides fondations pour son avenir. C'est inspirée par le même souci de justice et de transparence que la France a milité activement pour l'instauration et le développement d'une juridiction pénale internationale.


Mesdames, Messieurs,


Le Gouvernement veille à ce que les intérêts matériels et moraux du monde combattant continuent à être garantis. Il veille aussi à ce que le message que vous nous adressez à tous soit entendu : un message de fraternité -fraternité qui joua un si grand rôle dans le combat du " peuple de la nuit " auquel j'ai souhaité aujourd'hui rendre hommage-, un message de respect mutuel, un message de paix. Dans un monde où de violents conflits persistent à déchirer les peuples, cette voix des anciens combattants, votre voix à tous à laquelle se mêle l'écho des voix de tant de générations, doit continuer à résonner.


(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 27 avril 2001)

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