Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "Libération" le 3 mars 2001 sur la réforme du collège et l'orientation scolaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans "Libération" le 3 mars 2001 sur la réforme du collège et l'orientation scolaire.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc, DAVIDENKOFF Emmanuel.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel

ti : Près d'un an après votre arrivée au ministère, comment analysez-vous l'état du collège ?

Je constate une double mystification. D'abord, on habille de vertus républicaines un système qui uniformise, qui oblige les élèves à se fondre dans un moule unique. Ensuite, je suis choqué par l'hypocrisie de l'acharnement académique: quand on n'arrive pas à formater un élève, c'est la faute de l'élève et il est réputé en échec. Pas de l'institution. Résultat: 16 000 jeunes triplent leur classe de seconde. Or, dès la fin de la première seconde, on constate que plus de 20 % des élèves ne sont pas à leur place. C'est une aberration.

Est-ce l'échec du collège unique ?

J'adhère complètement à l'idéal du collège unique: chaque génération de jeunes Français doit recevoir en héritage le même niveau de contenu. Mais, dans le collège unique d'aujourd'hui, il n'y a que le bâtiment qui soit unique. Tout le monde sait qu'une filiarisation sournoise s'opère. De plus, l'hétérogénéité des âges est ignorée. On enseigne dans la même classe et de la même manière à un adolescent prépubère de 11 ans et à son camarade de 15 ans. C'est un non-sens pédagogique.

Donc, plus de collège unique...

Qu'est-ce qui compte: l'appellation de la structure ou le résultat recherché?

Quel résultat ?

Que l'école remplisse sa mission émancipatrice - sur les plans culturel, social, intellectuel. Cette mission est commune aux voies générale, technologique et professionnelle. La seule chose qui les distingue, c'est la nature du parcours pédagogique. On y enseigne la même chose, mais autrement, contrairement à ce que croit la petite caste qui n'a jamais mis les pieds dans une entreprise ou qui n'a jamais travaillé de ses mains.

Ça fait du monde !

Les élites reproduisent souvent l'idéologie dominante. C'est vrai, l'Éducation nationale a fait reculer l'ignorance, assuré, en moins de trente ans, la scolarisation massive des filles et doublé, en dix ans, le nombre des bacheliers. Mais les hiérarchies sociales n'ont pas bougé, ni leurs représentations. Ainsi, on constate que la massification de l'enseignement est une condition nécessaire mais non suffisante de sa démocratisation. Enfin, personne ne devrait sortir du système sans avoir la garantie d'un point d'entrée dans la vie professionnelle, validé par une certification reconnue. C'est aussi la contrepartie de l'obligation scolaire.

Les diplômés ne trouvent-ils pas de travail?

Si, 100 % des bacheliers professionnels trouvent un emploi! Mais quel gâchis humain, quelle déperdition d'énergie pour en arriver là! Quel est l'intérêt de maintenir des collégiens en situation d'échec, de les dégoûter d'eux-mêmes? Quand ils arrivent dans l'enseignement professionnel, les trois premiers mois sont consacrés à la reconstruction de ces jeunes cassés par le maintien au collège. Il faut les aider à retrouver le respect pour eux-mêmes, la confiance. Je veux libérer leur choix.

C'est-à-dire?

Ça ne choque personne qu'un jeune de 15 ans, élève en seconde générale, choisisse entre sciences et lettres. C'est pourtant un choix qui l'engage et qui a des conséquences économiques sur la vie du pays. Le même, s'il est encore au collège, n'aurait pas le droit de choisir la voie professionnelle? Au nom de leur liberté de choix future, on les maintient dans un cadre qui ne leur convient pas. Je redis que les jeunes doivent pouvoir choisir. On doit pouvoir ouvrir aussi facilement une section professionnelle qu'une seconde générale. Si on maintient certains jeunes dans cette machine qui, involontairement, les humilie, ils la quitteront à la première occasion, soit à 16 ans, terme de l'obligation scolaire. Surtout en période de reprise économique. A mon époque, l'obligation scolaire était à 14 ans; la moitié de mes camarades partaient au travail. C'est ça qu'on veut ?

Le rejet de la filière professionnelle est aussi le fait des parents...

Parlons-en. Le président d'une fédération de parents d'élèves m'a soupçonné publiquement de vouloir changer le collège pour remplir la filière professionnelle, au lieu de m'occuper de la réussite des jeunes. Cet "au lieu de" est une offense à la moitié de chaque classe d'âge et à la majorité du peuple français qui fait son métier honnêtement et qui aspire à faire des beaux métiers. Je suis en guerre contre cette mentalité de caste qui engendre l'humiliation en vendant la voie professionnelle comme une voie de relégation. C'est une idéologie de mépris du travail, de la technique, de la science.

Faut-il envisager des orientations vers la voie professionnelle dès la fin de la cinquième ?

Mais ça existe dans notre soi-disant collège unique: il y a des classes de préapprentissage où on entre à 15 ans. Je tends l'oreille: où sont les cris d'orfraie? Ça ne dérange personne.

Certains considèrent que c'est un recul de la démocratisation.

On aura démocratisé quand tous les jeunes sortiront du système avec une professionnalisation durable qui ne soit pas une spécialisation précoce. Ça ne se fera pas à travers un moule unique. Je veux donc récupérer les classes technologiques à projet professionnel (quatrième et troisième technologiques, ndlr) dans tous les lycées professionnels. Il faut sortir du mécanisme d'oppression dans lequel nous sommes. C'est pourquoi je me suis attelé à multiplier les passerelles d'un ordre d'enseignement à l'autre.

Un mécanisme d'oppression ?

Oui, c'est un discours politique, de gauche, et je l'assume. C'est clair: j'exalte les valeurs du travail. Quand les humanités sont nées, elles se sont appuyées sur les savoirs qui permettaient de contester l'ordre établi et les obscurantismes de l'époque. L'obscurantisme de notre époque, c'est l'ignorance de la science et de la technique. Le débat est politique: la société confie ce qu'elle a de plus précieux, ses enfants, à une institution. Quand parle-t-on de ce qu'on veut y transmettre? C'est le minimum d'en débattre. Cette discussion n'a jamais lieu.

Comment le politiser ?

Il faut évidemment un débat national. On le sent bien: la présidentielle et les législatives en seront l'occasion.

On ne réformera donc pas le collège le mois prochain...

On peut se poser la question.

Comment travaillez-vous avec Jack Lang ?

Je donne mon avis. Sans tabou.

Il le sollicite ?

... Oui.

Propos recueillis par Emmanuel Davidenkoff.


(source http://www.education.gouv.fr, le 5 mars 2001)

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