Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement des citoyens, à RTL le 22 février 2001, sur son opposition au projet de loi gouvernemental sur la Corse, et notamment sur l'influence de la rivalité de MM. Jacques Chirac et Lionel Jospin dans le processus de règlement du problème corse. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement des citoyens, à RTL le 22 février 2001, sur son opposition au projet de loi gouvernemental sur la Corse, et notamment sur l'influence de la rivalité de MM. Jacques Chirac et Lionel Jospin dans le processus de règlement du problème corse.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, MAZEROLLE Olivier.

FRANCE. Mouvement des citoyens, président

ti : - "Non. L'intervention de J. Chirac demeure ambigue. Il est évident que ce texte est inconstitutionnel. Les observations du Conseil d'Etat, de ce point de vue, sont tout à fait incontestables et l'usage est d'en tenir compte. Mais le Président de la République a agrémenté cette constatation de considérations qui, à mon avis, manifestent les contradictions qui continuent à l'habiter. Car il propose d'étendre aux autres régions des dispositions qui s'appliqueraient à la Corse de manière inconstitutionnelle. On l'avait d'ailleurs vu à l'Assemblée avec le vote de la proposition de loi Méhaignerie qui prévoyait de donner à toutes les collectivités territoriales le pouvoir d'adapter - c'est-à-dire de changer - la loi. Il faut être clair : la Corse mérite mieux. La Corse mérite d'être traitée comme un problème en soi. Et aujourd'hui, elle fournit un bon exemple d'un problème qui n'est plus traité en lui-même mais à travers le prisme de la cohabitation, c'est-à-dire des rivalités entre les deux têtes de l'exécutif."

Vous avez le sentiment qu'aujourd'hui la Corse est le lieu de l'affrontement entre deux candidats présidentiels ?

- "Mais cela ne date pas d'aujourd'hui ! Cela date de 1999. On avait pu espérer, au lendemain de l'assassinat du préfet Erignac, qu'il y aurait un certain consensus national. Ce consensus a été rompu, vous vous en souvenez, au lendemain de la ridicule affaire des paillotes, dont L. Jospin avait dit justement à ce moment-là qu'elle était "une affaire de l'Etat", mais qu'elle n'était pas "une affaire d'Etat." A ce moment, il y a eu le discours de Nancy du chef de l'Etat, il y a eu la motion de censure de l'opposition qui a avorté parce que six des sept assassins d'Erignac ont été arrêtés trois jours avant le débat à l'Assemblée nationale, mais le consensus a été rompu. C'est à ce moment que le Premier ministre a entamé la démarche qui devait le conduire à opérer un virage à 180 degrés et à abandonner en décembre 1999 le préalable de la renonciation à la violence. Voilà l'histoire !"

Mais par exemple, sur ce que vous appelez "la ridicule affaire des paillotes", monsieur Glavany, ministre socialiste qui était plutôt dans la même tendance que vous sur la Corse, dit maintenant : "J.-P. Chevènement se trompe. Cette ridicule affaire des paillotes ne permettait plus de parler de la loi républicaine. "Tu parles" dit-il d'ailleurs au Grand jury l'autre jour à votre attention...

- "Vous trouvez franchement raisonnable de dire que parce qu'une paillote a brûlé on n'applique plus la loi et que l'application de la loi est devenue une chose périmée ? Effectivement, il y a eu un dysfonctionnement : des gendarmes ont brûlé une paillote dans des conditions qui restent encore à éclaircir. Vous trouvez franchement que l'on va abandonner le régime de la loi républicaine pour un incident, certes regrettable, mais qui demeure un incident ? Nous sommes devant un cas précis - je parle du dossier corse - où la cohabitation pollue tout débat. On pourrait en dire autant de la vache folle, du mouton, où l'opinion publique est prise à témoin dans des conditions où elle ne peut pas se déterminer et où on compromet l'avenir de la filière élevage. On pourrait citer la décentralisation : depuis que le Président de la République a prononcé son discours de Rennes, la décentralisation est devenue un concours de surenchère entre le Président de la République et le Premier ministre, qui jouent au jeu "plus décentralisateur que moi, tu meurs" ! Il y avait eu une démarche raisonnable qui était celle de la commission Mauroy, mais on vient de voir que les députés socialistes ont voté la proposition de loi Méhaignerie. On croit être dans un monde détraqué ! Tout est faussé par cette concurrence et il est temps de revenir à des choses plus évidentes. Il est temps de traiter le problème corse avec sérieux parce que ce problème a été pollué."

L. Jospin dit qu'il faut bien mettre fin finalement à la violence et que depuis que le processus de Matignon est entamé, les choses vont mieux en Corse.

- "C'est un point de vue. Je considère qu'il y a quand même plus d'attentats en 2000 qu'il n'y en a eu en 1998. Il y a eu des assassinats - je ne vous rappellerai pas celui de Rossi et de beaucoup d'autres encore. Par conséquent, c'est une question de point de vue. Il y a trois jours, la permanence de la CGT a sauté à Ajaccio. Cela n'a pas eu l'air de faire beaucoup de bruit, dès lors que ce n'était pas revendiqué. D'ailleurs, le FLNC qui avait décrété la trêve, a revendiqué trois attentats. Le siège du MDC a sauté trois fois ! Alors, de qui se moque-t-on ? Il faut revenir à des choses plus sérieuses et dire que ce texte est évidemment inconstitutionnel, que le projet de loi gouvernemental est dangereux parce qu'il conduit presque inévitablement à un référendum constitutionnel qui va élargir le fossé entre la Corse et le continent. Il faut bien comprendre que l'opinion continentale, qui est certainement prête à donner - on a cité des chiffres - 10 ou 30 milliards, sans parler des exonérations fiscales, est prête à faire un effort pour aider la Corse à rattraper son retard, mais pas au bénéfice d'une accumulation de dérogations, de privilèges, avec la possibilité qu'un pouvoir semi-mafieux, au bénéfice d'une dévolution du pouvoir législatif, puisse bétonner la côte."

Tout cela, c'est ce que dit le Président de la République ! Pourquoi dites-vous que vous n'êtes pas tout à fait d'accord avec lui ?

- "Parce que le principe de non-contradiction - vous connaissez cela chez les philosophes : on essaie de ne pas expliquer une chose et son contraire - n'est pas familier au Président de la République, qui par exemple en 1995 avait signé la Charte des langues minoritaires, qui rendait un juge extérieur - la Cour de justice de Strasbourg - compétent pour arbitrer des querelles entre l'Etat et des minorités. Par ailleurs, les députés RPR ont voté la proposition de loi Méhaignerie, les élus RPR de l'Assemblée de Corse ont voté pour le processus de Matignon, et J. Chirac aurait pu lui-même freiner ce processus à temps s'il était intervenu le 14 juillet comme c'était son devoir."

Vous croyez qu'il ne le fait que pour s'opposer à L. Jospin ?

- "Nous sommes dans un jeu pervers dont il faut sortir et j'espère que les députés sauront s'affranchir des disciplines de parti."

N'y aura-t-il pas de majorité pour ce texte au Parlement ?

- "Je connais l'Assemblée nationale : il faut être très courageux pour voter contre son parti."

Vous êtes donc résigné ?

- "Je connais ce que pensent beaucoup de députés socialistes. Je sais aussi, à un an des élections législatives, à quel point la pression du parti est forte. Je regrette qu'à l'Assemblée nationale les gens ne puissent pas se déterminer plus souvent en conscience."

A vous écouter, on a un peu le sentiment que vous êtes seul porteur d'un projet d'organisation plus centralisateur pour la France. C'est presque un acte de candidature aux présidentielles ?

- "Je ne suis pas porteur d'un projet centralisateur. J'ai fait passer des lois de décentralisation sur les lycées, les collèges, l'intercommunalité. Mais je veux que la décentralisation se fasse dans le respect de la loi, votée par le Parlement, et sans préjudice pour la solidarité nationale."

Cela donne un créneau à J.-P. Chevènement, candidat à la présidentielle !

- "Vous revenez toujours à cela ! Je ne suis pas venu vous parler de cela ce matin. On peut dire des choses justes quant au fond, sans laisser le débat public entièrement pollué par la cohabitation."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 23 février 2001)

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