Lettre de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, sur l'évolution du collège notamment l'orientation scolaire, la formation professionnelle et l'accès à l'enseignement supérieur, Paris le 16 mars 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Lettre de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, sur l'évolution du collège notamment l'orientation scolaire, la formation professionnelle et l'accès à l'enseignement supérieur, Paris le 16 mars 2001.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel

ti : Un débat est engagé qui concentre l'attention sur les problèmes soulevés par le fonctionnement du " collège unique ". M'en trouvant devenu protagoniste parce que je veux rendre possible le choix de l'enseignement professionnel à quinze ans, je crois utile à la qualité des échanges de point de vue de vous exposer les arguments qui jalonnent ma réflexion sur ce sujet.

J'en résume d'abord, en quelques mots, l'esprit général.

1) Je crois que le choix d'un socle commun de connaissances et de valeurs que nous voulons transmettre à chaque jeune français est impliqué dans toute la durée de la scolarité obligatoire et non dans la seule limite du parcours en collège.

2) Je reste attaché à l'objectif de 80 % des élèves au baccalauréat et de 100 % obtenant une première qualification. C'est à mes yeux une exigence d'avenir incontournable pour un pays développé comme le nôtre. Je constate que les préjugés à l'¿uvre dans la conception du collège unique y font obstacle de façon irrémédiable pour plusieurs dizaines de milliers de jeunes. J'affirme que l'entrée dans la voie professionnalisante doit pouvoir être pleinement utilisée, à tout moment du parcours scolaire d'un jeune, parce qu'elle est en capacité de lui offrir les moyens de son épanouissement humain et intellectuel et de le conduire au bac.

3) Je veux que le choix personnel d'orientation reconnu à chaque élève de quinze ans lorsqu'il se trouve en seconde soit également reconnu à tout jeune où qu'il se trouve dans son parcours scolaire. Autrement dit, je veux qu'il cesse d'être un privilège de niveau pour devenir un droit personnel.

4) Comme illustration de cet état d'esprit général, je dis que la fermeture des classes de 4ème et 3ème technologiques est une erreur majeure de ces dernières années. J'ai décidé de les maintenir là où elles existent encore dans les lycées professionnels et je souhaiterais pouvoir en ouvrir de nouvelles partout où nous n'en disposons plus.

5) Dans mon esprit, l'ensemble de ce qui précède s'inscrit dans la logique de notre obligation vis-à-vis de chaque jeune - quel que soit son parcours scolaire - de lui permettre d'acquérir une " professionnalisation durable ". Ce concept repose sur l'idée que les métiers de notre époque, quels qu'ils soient, sont autant de sciences pratiques. Ils requièrent à chaque niveau de qualification la plus haute exigence de savoirs fondamentaux et de savoirs faire techniques. Cette professionnalisation ne peut donc se confondre avec une spécialisation appauvrissante. Elle est au contraire un élargissement des champs culturels offerts aux jeunes. Cette approche permet de donner à chacun une garantie de sécurité face aux mutations technologiques inévitables. Elle permet d'ouvrir les portes d'une " formation tout au long de vie " qui ne se résume pas à de dangereuses réductions de la formation initiale, dans l'illusion que les "compétences" pourraient faire l'économie des connaissances.

C'est dire que le débat sur le collège implique à mes yeux l'ensemble de la mission émancipatrice dont il ne faut jamais oublier qu'elle est la vocation de l'école républicaine : émancipation intellectuelle, sociale et au total émancipation existentielle.


Le collège unique n'est pas une fin en soi

L'instauration du collège unique date de 1975. Il y a 26 ans ! Il s'agit d'une époque où l'accès en masse au lycée n'était nullement réalisé. La classe de troisième semblait être l'horizon indépassable promis à l'essentiel de nos jeunes.

Les gouvernements de Gauche ont ensuite voulu déplacer cette ligne d'horizon. La création des baccalauréats professionnels a été l'affichage fort de cette nouvelle ambition.

La loi d'orientation pour l'éducation présentée par Lionel Jospin en 1989 a fixé le nouveau cap : 80 % d'une classe d'âge au bac ! En même temps il devenait clair que la diversification des parcours était la clef de la réussite pour cette promotion de masse de nos jeunes.

De fait, le collège a massivement ouvert la voie du lycée à toute une classe d'âge, particulièrement aux jeunes des classes populaires. Il faut pourtant souligner ici que, si le nombre de bacheliers a triplé en dix ans, et si nous menons déjà 62 % d'une classe d'âge au baccalauréat, c'est en particulier grâce aux performances des voies technologique et professionnelle qui forment un bachelier sur deux (près d'un sur six provient de la filière professionnelle seule).

Je ne mets certainement pas en cause cette évolution et ses réussites. Bien au contraire, tous mes discours et mes actes depuis ma prise de fonction les valorisent et mettent en lumière leurs contributions au modèle moderne républicain : celui de la professionnalisation durable.

Dès lors, selon moi, prétendre que le collège unique fournirait le tronc commun culturel et émancipateur d'une génération, c'est retarder d'une époque ! D'ailleurs nous savons bien que le brevet des collèges n'a pas la valeur symbolique du BEPC d'hier ou du certificat de fin d'études primaires d'avant-hier. Non parce qu'il serait inférieur en contenu à l'un ou l'autre - bien au contraire - mais parce qu'il ne correspond plus au niveau d'exigence culturel et technologique de base requis par le développement technique de notre époque.

L'objectif aujourd'hui reste le baccalauréat pour tous ! Et c'est bien davantage en poursuivant ce but que peut être construit le tronc culturel émancipateur commun. Encore faut-il admettre que tous les baccalauréats sont d'égal intérêt pour notre pays. C'est une autre manière de dire qu'il faut éradiquer les préjugés obscurantistes contre la culture technologique et les démarches pédagogiques inductives qui font appel à l'intelligence concrète des jeunes.

Une fois rappelé ce nouveau contexte dans lequel nous évoluons et posé cet objectif du baccalauréat pour tous, il est utile d'examiner concrètement les difficultés rencontrées, pour imaginer de nouveaux parcours diversifiés nous permettant de les surmonter (il en existe déjà et ils sont nombreux).

L'hétérogénéité des âges est un révélateur

Plus de 47 000 jeunes ont 14 ans ou plus en cinquième où ils côtoient des enfants très majoritairement âgés de 12 ans. Ils sont plus de 55 000 en quatrième générale à avoir atteint 15 ans ou plus parmi une population âgée de 13 ans. Sont-ils en échec personnel ou n'est-ce pas plutôt le modèle proposé qui est en échec dans leur cas ?

Est-il absurde de proposer à ceux d'entre eux pour lesquels l'équipe éducative estime que ce serait profitable, de poursuivre leur scolarité dans une classe de 4e ou 3e technologique implantée en lycée professionnel ? Ils y bénéficieront d'une pédagogie adaptée à leurs démarches d'apprentissage des savoirs et y côtoieront des jeunes de leur âge. Est-il hasardeux de penser qu'en supprimant ainsi la violence qui leur est faite par l'humiliation de l'échec scolaire sous le regard de plus jeunes qu'eux, on diminuera la violence que certains retournent contre eux-mêmes, ceux qui les entourent et l'institution scolaire en général ?

Dès lors, considérer ces classes technologiques comme des classes de relégation est profondément insultant à la fois pour ces jeunes et pour le travail des enseignants et des personnels qui leur redonnent le plus souvent le goût des études. Car ce sont, oui, des classes de remédiation scolaire où les jeunes peuvent construire un nouveau parcours, celui de la réussite cette fois, parce qu'il s'appuie sur une pédagogie inductive qui valorise leur intelligence.

D'autres constats étayent cette analyse. Quelque 16 000 jeunes triplent la classe de seconde générale de détermination. Plus de 35 000 ont 17 ans ou plus parmi une majorité de jeunes de 15 ans dans cette classe. Près de 17 000 se réorientent vers un BEP ou un CAP. 11 000 enfin interrompent leurs études et sortent vers la vie professionnelle sans qualification. Voilà le résultat d'une orientation tardive : des années perdues, des frustrations, des blessures !

Qui peut nier que ce sont là les signes manifestes d'un dysfonctionnement ? D'abord de la méconnaissance des filières de réussite offertes par la voie professionnelle. Ensuite de "l'acharnement académique" qui conduit à pousser les jeunes vers la seconde générale sans souci de leur profil scolaire, de leurs goûts et de leurs chances de réussite. Ces deux facteurs se combinent pour mener à l'échec ou à l'impasse plusieurs dizaines de milliers de jeunes sacrifiés à une vision dogmatique du "bon" parcours scolaire et à un préjugé obscurantiste contre la culture technologique.

Pourtant d'aucuns soutiennent qu'on courrait au contraire, en me suivant, le risque d'une orientation précoce ! Elle interdirait aux élèves concernés d'atteindre à la culture commune du collège et les installerait prématurément, et surtout définitivement, dans la voie professionnelle !

Cet argument est erroné à plus d'un titre.

D'abord, j'affirme que les enseignements dispensés dans ces classes satisfont globalement à la culture commune atteinte à la fin du collège. Les élèves n'y sont privés d'aucun des enseignements fondamentaux. On leur délivre d'ailleurs un Brevet comme aux autres collégiens. Ils y trouvent la découverte d'un champ technologique et peuvent construire sur cette base un projet d'orientation active. De plus, ils n'aborderont le choix éventuel d'une formation qualifiante qu'en fin de troisième. Or, au même moment, tous les autres collégiens doivent aussi faire un choix d'orientation ! Mais selon moi, les premiers le font en meilleure connaissance de cause et avec de plus grandes chances que ce choix corresponde à ce qu'ils aiment faire.

Ensuite je constate combien nombreux sont les jeunes qui trouveront dans la continuité de ces classes un parcours de réussite en lycée professionnel. Il peut les mener jusqu'au baccalauréat, alors qu'ils auraient stagné ou fini d'être destructurés au plan scolaire dans la voie générale.

Enfin, je le rappelle : pour les jeunes qui en ont le goût et le talent, ils disposent d'une première possibilité de rejoindre la seconde générale de détermination à la fin de la troisième et d'une autre encore, à la fin du BEP, en préparant un baccalauréat technologique après une "première d'adaptation".

Certains nous reprochent de vouloir installer (ils pensent " enfermer ") prématurément des jeunes dans une filière professionnelle. On pourrait se contenter de leur faire remarquer que plus de 32 % des jeunes font déjà ce choix d'orientation à la fin du collège. Ils s'y épanouissent et y réussissent. Mais je ne peux manquer de relever la méconnaissance manifeste des filières concernées dont font preuve mes objecteurs. Car entrer en première année de BEP n'est pas s'enfermer dans une formation professionnelle étroite mais découvrir un champ professionnel large. Le choix de la formation professionnelle qualifiante n'intervient que deux ans plus tard à l'entrée en première année du cycle menant à un baccalauréat professionnel. Encore y a-t-il avant la possibilité de bifurquer vers la voie technologique, qui ouvre largement sur la poursuite d'étude post-bac.

Mais préfère-t-on voir une grande majorité de ces jeunes, éc¿urés, quitter le système scolaire sans qualification une fois atteinte la fin de l'obligation scolaire, c'est-à-dire à 16 ans ? Ou contraindre les familles à se tourner vers l'enseignement privé - qui maintient ouvertes à juste titre ses classes de 4e et 3e technologiques - pour y trouver les solutions que le service public d'éducation ne garantirait plus ?

Même âge, même droit

N'est-il pas temps de rassembler tous ces constats, ceux relatifs aux difficultés du collège comme aux dysfonctionnements du lycée, pour désigner leur source commune : l'interdiction de tout choix jusqu'à la fin du cycle du collège ?

Car enfin : la fin du collège ne correspond ni à la fin de l'obligation scolaire - à 16 ans, on est majoritairement en classe de première - ni à la fin de l'acquisition du socle culturel commun nécessaire à notre époque - qui se construit jusqu'au baccalauréat !

Peut-on s'extraire du dogme des cycles qui n'ont cessé d'évoluer dans l'histoire du système éducatif ? On doit raisonner globalement sur les années collège et lycée, et établir enfin la synchronie des âges de la fin de l'obligation scolaire et du choix d'orientation !

Un jeune de 15 ans peut parfaitement choisir - pour peu qu'on l'y aide et qu'on l'y prépare, et à condition qu'il ne soit pas contraint - un parcours scolaire, éventuellement professionnel, où qu'il se trouve à cet âge, au collège ou au lycée !

Ce droit est non seulement reconnu mais institutionnellement établi pour un jeune du même âge (15 ans) s'il se trouve en seconde de détermination de lycée ; il doit choisir de poursuivre ses études en première générale ou en première technologique, voire en lycée professionnel. Ce faisant, il fait un choix fondamental de parcours scolaire et déjà professionnel (au sens large : même quand il choisit la voie générale, il se destine à un champ d'activité, fut-il très ouvert).

Pourquoi ne pas reconnaître le même droit à un jeune de 15 ans au collège ? Pour moi : même âge, même droit ! Installer ce droit à 15 ans, c'est établir l'obligation pour l'école de la République de veiller à ce que tous ses jeunes, avant d'atteindre la fin de l'obligation scolaire, puissent avoir accès au même choix d'orientation qui les concerne.

Comment peut-on justifier que la garantie donnée à tout jeune vivant en France d'avoir accès à un tronc commun d'enseignements fondamentaux et à une éducation dans l'école de la République jusqu'à 15 ans révolus, ne s'accompagne pas naturellement du droit d'être aidé à choisir son parcours scolaire ultérieur ?

Certains nous opposent la nécessité d'avoir atteint un certain niveau scolaire (la 3e du collège) pour choisir en connaissance de cause son orientation. Je récuse cet argument. Demande-t-on un " niveau scolaire " à un jeune pour qu'il puisse exercer la plénitude de ses droits de citoyen à 18 ans ? Oui, le système scolaire doit fournir aux élèves de 15 ans l'information et l'accompagnement nécessaires pour construire un choix personnalisé de parcours scolaire et professionnel ! Mais le droit de choisir ne peut être subordonné à la condition d'avoir atteint un niveau scolaire !

La mixité sociale n'a de sens que dans la réussite scolaire

Il faut encore répondre à une autre objection : la mixité sociale des classes du collège serait remise en cause si on permettait à quelques dizaines de milliers de jeunes de s'orienter vers les 4e et 3e technologiques des lycées professionnels. Cette objection ne résiste pas un instant à l'analyse de l'existant. Sur les plus de trois millions d'élèves du collège, 30 % sont issus de familles ouvrières, 17 % sont enfants d'employés, 16 % de cadres intermédiaires et 10 % ont des parents au chômage ou sans activité professionnelle. Autant dire que les enfants des classes populaires sont très largement (encore) présents au collège et que le départ de 50 000 d'entre eux (2 % !) vers les lycées professionnels ne changera rien à ces équilibres. Par contre il peut changer beaucoup pour ces jeunes et leur permettre de passer d'une logique d'échec, de rejet de l'institution scolaire et des autres élèves, à une démarche de réussite et d'accomplissement personnel. Il changera beaucoup la vie des établissements. Que veut-on ? Gloser sur la mixité sociale qui n'est pas en cause, ou offrir à tous les jeunes des parcours de réussite ? Notre système éducatif secondaire doit-il afficher l'ambition de mener cette grande majorité de jeunes du collège issus des classes populaires jusqu'au baccalauréat, base culturelle avancée de leur émancipation, ou devons-nous nous résigner à la grande déperdition actuelle des années lycée ?

Se pose, indiscutablement, le problème de la difficulté d'une poursuite d'étude après le baccalauréat professionnel. L'une des priorités que je me suis fixées est évidemment de désenclaver cette voie en créant les passerelles du baccalauréat professionnel vers le BTS et d'autres formations post-bac. Mais encore une fois, indépendamment de cet objectif, un tiers des jeunes issus du collège n'atteindrait sans doute jamais le niveau du baccalauréat s'il n'avait pas la possibilité d'emprunter la voie professionnelle actuelle !

Me voici donc revenu à l'horizon du " bac pour tous ". Ceci n'exclut pas la nécessité d'offrir aux jeunes qui ne peuvent atteindre ce niveau, des sorties qualifiantes. Seul, il est vrai, l'enseignement professionnel offre cette possibilité notamment avec le CAP. J'ai d'ailleurs entrepris la rénovation de ce diplôme de telle façon qu'il offre à la fois une insertion professionnelle immédiate réussie et la possibilité ultérieure de revenir vers le baccalauréat professionnel par la formation continue et la validation des acquis de l'expérience.

Le corollaire de cette démarche est évidemment de rénover la voie professionnelle : fluidité des parcours, offre de formation axée dès l'entrée vers l'objectif du baccalauréat, passerelles réciproques entre les formations technologiques et professionnelles, assouplissement des durées de préparation des diplômes, accès au supérieur, lycée des métiers¿ Nous voici dans le vif des dossiers que je traite dans mon département ministériel. Je n'y entre donc pas à cet instant ; je me contenterai donc de joindre à la présente le bilan d'étape que j'ai publié en décembre dernier, ne disposant pas encore de celui que je prépare pour lui faire suite sur la base des nombreuses avancées réalisées depuis.

Ainsi, le " tronc culturel commun " ne se décrète pas. Il se construit. Une nouvelle fois : devant nos résultats par la voie professionnelle et technologique pourquoi s'acharner sur l'horizon limité du collège ? Surtout quand il faut le faire payer aux jeunes par une suite d'échecs dévalorisants et déstructurant de leur personnalité ?

Je forme le v¿u, Monsieur, que ce courrier vous permette d'apprécier mon point de vue et le cas échéant de me faire connaître les remarques qu'il vous suggère. Dans cette attente, je vous prie de croire à l'expression de ma parfaite considération.

(source http://www.enseignement-professionnel.gouv.fr, le 20 mars 2001)

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