Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec la presse quotidienne polonaise, sur les relations entre la France et la Pologne et les négociations entre l'UE et la Pologne en vue de son adhésion, Paris, le 14 mars 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec la presse quotidienne polonaise, sur les relations entre la France et la Pologne et les négociations entre l'UE et la Pologne en vue de son adhésion, Paris, le 14 mars 2001.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Déplacement de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, en Pologne, le 14 mars 2001

ti : Q - Est-ce une visite de travail ou bien une visite de conciliation ?

R - Non, c'est une visite tout à fait normale. Pendant la présidence française, nous avons été obligés de nous concentrer sur tous les problèmes internes de la présidence, le programme de Nice, les négociations entre les Quinze et nous nous sommes donc concentrés sur nous-mêmes. Je souhaite donc, dans la période qui vient, reprendre toute une série de voyages en Europe centrale et orientale dans les pays candidats et il m'a paru tout à fait naturel de commencer par la Pologne car c'est le pays le plus important. Je ne pense pas qu'il y ait besoin de conciliation, je ne le sens pas comme cela.

Q - Mais vous savez de quels malentendus je parle, celui concernant les Nations unies et puis celui sur l'Iraq ?

R - Le second, c'est franchement incompréhensible. Il est incompréhensible que cela ait pu être, du côté polonais, considéré comme un problème. Traitons tout cela tranquillement.

Pour Nice, je dirai qu'il faut juger sur les résultats finaux, il ne faut pas apprécier ce qui a pu être dit à tort ou raison, de façon fausse ou vraie sur je ne sais quel épisode, à 2 heures du matin, à partir d'informations non confirmées, jamais établies. Cela n'a pas de sens de se focaliser sur un petit morceau d'une négociation, il faut regarder le résultat. Et celui de Nice, c'est qu'à Quinze, nous avons réussi ce qui avait échoué à Amsterdam, et nous avons trouvé des solutions sur les trois problèmes d'Amsterdam, plus le rendez-vous de 2004, plus les coopérations renforcées et concernant la question de la pondération qui est très difficile car la répartition des voix, dans n'importe quelle organisation, c'est le sujet le plus difficile. On a trouvé, au bout du compte, une solution satisfaisante pour tout le monde. Lorsque je dis "on", c'est bien les Quinze car il n'y a jamais eu de plan inventé par la France seule, cela a toujours été une négociation constante à laquelle prenait part chacun d'entre nous.

Mon commentaire sur Nice, c'est qu'il faut apprécier le résultat final et franchement, je crois que du point de vue des pays candidats, à commencer par la Pologne, c'est un bon résultat. Il est bon car il a permis de lever l'hypothèque et qui nous permet d'avancer. Alors que, si nous avions échoué comme à Amsterdam, vous imaginez la situation dans laquelle vous seriez et nous ne serions pas en train de chercher des malentendus imaginaires. Nous serions devant un vrai problème, grave et sérieux.

Q - Pour en terminer, l'amitié traditionnelle franco-polonaise de la France vers la Pologne n'est donc pas entamée ?

R - Non.

Q - Et concernant les complications polono-iraquiennes ?

R - Mais, je n'y peux rien. Je ne sais pas si c'est grave ou non mais je n'y peux rien du tout. C'est très simple, lorsqu'il y a eu les bombardements en Iraq, un certain nombre de dépêches de différentes agences mondiales ont récapitulé les positions des différents pays. A propos de la Pologne, il y avait une déclaration que j'ai lue, je ne l'ai pas inventée.

Q - Un peu malencontreuse ?

R - Oui, mais c'est un problème polonais, ce n'est pas un problème français encore moins un problème franco-polonais. Avec une bonne foi totale, j'ai donc dit ce que j'avais lu dans la dépêche, il semblerait que ce soit devenu un problème en Pologne, je n'y peux rien et d'ailleurs, j'ai constaté ensuite que cela avait été corrigé du côté polonais. Je n'ai pas compris une seconde pourquoi c'était un problème entre la France et la Pologne.

Q - Le problème était en Pologne. Tout simplement.

R - Cela peut être un problème à propos des gens qui se sont exprimés, à propos de l'agence de presse qui a répercuté cette déclaration, mais le lecteur innocent qui se trouve au bout et qui lit la dépêche n'y est pour rien. A mon avis, c'est un problème qui n'existe pas.

Q - Où en sont les négociations sur l'élargissement ? Concernant l'agriculture, il subsiste des problèmes et toutes ces difficultés avec l'ESB, avec la fièvre aphteuse. Peut-on craindre que la PAC s'attarde sur cette question et la position commune de l'Europe aura-t-elle un délai suffisant ?

R - Oui, vous posez plusieurs questions, la question générale de l'élargissement, la question de la PAC surtout dans le contexte de la fièvre aphteuse et des épidémies.

Sur l'élargissement, c'est très simple, je le répète constamment. Nous sommes absolument favorables à l'élargissement, si nous ne l'étions pas, nous n'aurions pas ouvert les négociations. On n'ouvre pas les négociations lorsque l'on ne veut pas aboutir. Lorsque nous avons décidé à Quinze d'ouvrir les négociations notamment avec la Pologne, c'est parce que nous avions l'intention d'aboutir. Ce qui fait que nous sommes toujours étonnés de lire des interrogations, pour savoir si nous sommes pour ou contre. La question n'est pas là, nous sommes évidemment pour. Une fois que les négociations sont ouvertes, le but est de régler les problèmes qui se présentent, ce n'est pas comme d'adhérer à un club, on paie la cotisation et on entre. On négocie parce que c'est très compliqué, pour les économies de l'Europe de l'Est, de respecter les règles de l'Europe qui sont devenues très exigeantes. C'est plus difficile d'entrer dans l'Union européenne aujourd'hui avec le marché unique et les règles de compétitivité très fortes, que ce n'était le cas il y a 20 ans. Et reprendre les acquis communautaires aujourd'hui, c'est très dur. La négociation est là pour cela, et nous souhaitons une chose très simple, c'est que la négociation avance vite et bien, dans la franchise et que les problèmes difficiles soient traités. La question de la libre circulation est un problème important pour les Allemands et pour d'autres pays. La question agricole est aussi un problème important pour la France et d'autres pays. La question des fonds structurels est importante pour l'Espagne et pour d'autres, etc¿

La seule manière d'être efficace est que, dans ces négociations, il y ait des rapports d'amitié et de respect mutuel, de loyauté avec une approche constructive, c'est que les choses soient vraiment traitées et qu'elles ne soient pas cachées, qu'elles ne soient pas escamotées.

Nous sommes dans cette négociation, nous, Français, nous avons fait avancer les choses le mieux possible pendant notre présidence. La Suède nous dit que sa priorité, c'est l'élargissement. Très bien, nous la soutenons constamment et cela veut dire qu'il faut donc négocier là où il y a des demandes de dérogation, de périodes de transition qu'il faut examiner. Il n'est pas possible pour l'Europe d'accepter toutes les demandes, sinon, il n'y a plus de marché unique. Si l'Europe refuse toutes les demandes, il n'y a pas d'adhésion, il faut donc trouver un équilibre. Nous sommes absolument favorables à ce que la négociation avance, qu'elle soit claire et que l'on trouve de bonnes solutions.

En matière agricole, il faut distinguer trois choses : la négociation avant d'entrer. C'est difficile car il faut rendre compatible l'entrée dans l'Europe d'un certain nombre de pays candidats et d'autre part, le budget communautaire. Vous savez que les pays de l'Union ne veulent pas que le budget communautaire augmente trop et dès que la Pologne sera dans l'Union européenne, elle aura le même avis, les contribuables polonais ne voudront pas que le budget européen soit trop lourd. Il faut concilier cela mais, je pense que lorsque la Pologne sera dans l'Union européenne, elle défendra la Politique agricole commune. La PAC sera peut-être réformée, un peu différente, mais la Pologne fait partie des pays qui ont intérêt à l'existence d'une PAC, c'est très important et pour nous, Français, même si nous savons que la négociation aujourd'hui est âpre, même si nous savons que c'est un moment difficile à passer pour la PAC, notre raisonnement pour demain est que les Polonais et les Français auront très souvent des intérêts convergents. Nous voyons donc cela avec confiance mais il faut franchir l'étape qui se situe entre les deux et c'est plus compliqué. Il y a un troisième problème qui est conjoncturel celui-là, c'est l'ESB et la fièvre aphteuse.

Q - Cela peut-il retarder la petite réforme de la PAC ?

R - Je ne crois pas et il n'y a pas de petite réforme. Il y a des décisions prises en mars 1999 à Berlin, dans le cadre de l'Agenda 2000 et qui fixe le financement de l'Europe jusqu'en 2006. De temps en temps, nous faisons le point comme en 2002 mais nous n'ouvrons pas les négociations. Nous avons prévu à Berlin, en mars 1999, des petites marges d'adaptation pour faire évoluer certaines choses à l'intérieur de la PAC et nous sommes en train d'en parler. Hier soir par exemple, j'ai eu un dîner avec Joschka Fischer et Madame la Ministre allemande de l'Agriculture ainsi que le ministre français de l'Agriculture, nous avons discuté à 4 pour voir comment nous pouvons utiliser la souplesse prévue dans l'accord de Berlin pour commencer à adapter la PAC aux nouveaux problèmes. Plus de qualité, plus de sécurité pour les consommateurs... Le problème actuel est d'arriver à gérer ces grandes maladies en préservant le système.

Q - Sur le problème agricole, actuellement, où en est l'accord avec les Allemands ?

R - Beaucoup de gens en Europe pensent qu'il y a une divergence. En fait, nous sommes assez proches. Nous avons d'abord tous passé l'accord de Berlin en mars 1999, c'est un cadre pour l'Union européenne jusqu'en 2006. Il peut en effet y avoir des points de vue intellectuels différents, mais la réalité est que les Quinze ont pris un engagement les uns par rapport aux autres. Et par rapport à la PAC, le cadre financier avec certaines évolutions à l'intérieur, par exemple, il y a la possibilité de commencer à aider un peu plus le développement rural plutôt que la production pure et simple. Il y a certains phénomènes concernant les aides, certaines possibilités de dégressivité des aides dans certains cas, des choses que nous avons acceptées à Berlin et qui ne sont pas encore utilisées. Nous avons un cadre dans lequel nous sommes forcément d'accord puisque c'est un engagement politique au plus haut niveau.

En ce qui concerne l'avenir, j'ai vu hier que les deux ministres de l'Agriculture français et allemand considèrent tous deux que nous devons aller vers une agriculture de qualité. Ceci s'adresse à tout le monde, y compris à la Pologne. Je ne sais pas quand la Pologne sera là, mais ce ne sera pas dans très longtemps. Il faut donc réfléchir quand même à ce que veut dire la qualité dans la PAC. Il faut intégrer la demande de sécurité sanitaire des consommateurs tout en préservant un revenu correct pour les agriculteurs. J'ai donc constaté hier soir qu'il n'y a pas de contradiction frontale entre les conceptions françaises et allemandes et que nous avons un objectif à moyen terme qui est très proche. A court terme, il y a un problème plus compliqué que le long terme, la gestion des animaux qui sont touchés par l'une ou l'autre des deux maladies. C'est très compliqué car il y a un problème de revenus des éleveurs, une organisation de l'abattage des animaux malades, indépendamment de la PAC.

Q - J'aimerais évoquer le cas qui ne concerne pas la Pologne mais que l'on suit avec beaucoup d'intérêt, le devenir des tziganes hongrois qui viennent de recevoir le droit d'asile en France. J'ai lu dans un article de la presse française disant que le pays candidat les plus sûrs a tendance à penser que la négociation est déjà l'adhésion (...)

R - D'abord, je pense qu'une négociation n'est jamais terminée tant qu'elle n'a pas abouti. Si vous regardez la façon dont cela s'est passé avant l'élargissement, à propos de l'Espagne ou du Portugal, nous avons vraiment négocié sérieusement. Encore une fois, ce n'est pas comme d'entrer dans un club, celui des amis de la démocratie. La négociation, c'est très compliqué, cela voulait dire des réformes pour l'Europe à quinze. Vous avez vu à quel point il a été difficile d'obtenir le résultat de Nice. La France s'est énormément engagée mais nous avons eu nos réformes. La France a ensuite été très critiquée dans la presse française allemande, c'était extrêmement injuste, car si nous n'avions pas réussi cela, tout l'élargissement serait bloqué aujourd'hui.

Il y a aussi les réformes de l'autre côté. Chaque pays candidat doit faire des réformes et c'est très difficile avec le risque d'avoir une opinion publique qui se décourage car les réformes sont difficiles. Mon commentaire général est qu'il n'y a pas de surprise ou d'obstacle imprévu ; il y a des négociations difficiles et compliquées jusqu'au bout et comme il y a une volonté d'aboutir, je pense que nous trouverons des solutions.

Sur cette question, tout ce qui relève de l'asile et de l'immigration, c'est très compliqué objectivement. Et même à quinze, nous sommes loin d'avoir défini suffisamment une vraie politique commune dans ce domaine et nous allons être obligés de le faire dans les prochaines années.

Q - L'adhésion hongroise n'est donc pas condamnée ?

R - Bien sûr que non, rien ne peut condamner l'adhésion sauf si un pays est absolument incapable de faire des réformes et absolument incapable de reprendre les acquits communautaires. Mais il n'y en a aucun qui le soit, beaucoup ont des problèmes, c'est tout.

Q - Que pensez-vous de l'exigence de la libre circulation ?

R - Nous sommes dans le moment de vérité, il faut donc tout dire. Si certains pays d'Europe ont des problèmes, il faut le dire maintenant, et je trouve que c'est mieux que l'Allemagne dise qu'elle a un vrai problème plutôt que le problème soit caché et réapparaisse à la dernière minute. Il vaut mieux le faire maintenant, c'est plus franc. Les autres pays d'Europe doivent dire s'ils ont des problèmes dans la négociation d'adhésion, c'est fait pour cela, et non pour faire un mensonge mutuel.

Depuis le début, nous disons cela, c'est la meilleure façon de respecter les pays candidats et de répondre à leurs aspirations. A cet égard, la politique ne me choque pas, je n'en suis pas juge, je ne sais pas si le chancelier à des raisons réelles de demander cela, je n'en sais rien. Je ne sais pas si cela correspond à un problème réel ou au traitement psychologique de l'opinion allemande, c'est peut-être autre chose. Mais, d'une certaine façon, ce n'est pas mauvais que les choses soient dites.

Du côté polonais, là aussi, il faut être très franc dans la négociation. Là où il y a des réformes que la Pologne peut faire, il faut qu'elle dise qu'elle les fera, même si c'est très difficile. S'il y a des réformes que la Pologne n'arrive pas à faire suffisamment vite pour entrer dans l'Europe, il faudrait aussi qu'elle le dise pour que les négociateurs soient très francs. Tout le monde peut comprendre que les réformes sont très difficiles. Nous ne sommes pas dans une période de sentimentalisme ou de commentaires sur l'ambiance, nous sommes dans une vraie négociation.

Q - Le vrai problème de la France dans les négociations avec la Pologne, tout le monde pense que c'est l'agriculture, ce n'est peut-être pas le cas ?

R - Je n'en sais rien car jusqu'à maintenant, nous n'avons pas traité le problème le plus compliqué et jusqu'ici, la France n'a pas eu de problèmes particuliers avec la Pologne. Nous n'avons pas demandé de période de transition de 7 ans sur quoi que ce soit. Je ne sais pas en fait, je vous réponds franchement. Pour le moment, la France n'a pas de problèmes particuliers mais nous en aurons peut-être un dans trois mois. Nous le dirons si c'est le cas et quand le problème apparaîtra, nous essaierons de le résoudre.

Q - Donc, l'agriculture...

R - Cela n'a pas été négocié.

Q - La position commune des pays de l'Union est-elle possible à atteindre dans les conditions de cette lutte contre les maladies ?

R - Oui, il n'y a pas de contradiction entre les deux.

Q - C'est coûteux ?

R - Il y a une période intermédiaire qui est coûteuse, mais il n'y a pas, a priori de contradiction entre les deux. Je ne vous dis pas qu'il n'y a pas de problème sur l'agriculture, je dis que, pour le moment, dans la négociation, nous nous sommes occupés d'autres sujets.

Le problème n'est pas de savoir quelle est la cote de sympathie de la Pologne ou de la Hongrie, le problème est comment résout-on les problèmes qui se présentent. Nous y arriverons, n'ayez aucune inquiétude. Simplement, je ne sais pas quand. Personne ne sait, la Commission non plus, les dirigeants polonais non plus, personne ne sait quelle sera l'ampleur de la difficulté et comment nous la résoudrons mais nous y arriverons. Il y a une volonté politique plus forte que toutes les difficultés que l'on rencontre.

Q - Concernant cette volonté, peut-être n'a-t-elle pas été suffisamment exprimée jusqu'à présent. On sait que les négociations sont douloureuses et compliquées, et l'opinion publique polonaise a de plus en plus l'impression que c'est dur et que la perspective s'éloigne toujours à cause de la France notamment.

R - C'est vraiment stupéfiant, c'est l'influence de la presse allemande.

Q - Peut-être est-il besoin de faire des déclarations politiques plus franches et plus encourageantes ?

R - C'est vraiment injuste.

Q - La politique pragmatique, c'est bon au niveau technique, mais pour la tête vous savez...

R - Mais, il y a un problème d'honnêteté intellectuelle et politique. La France a été honnête depuis le début, nous n'avons pas changé de discours. Maintenant les autres parlent comme nous, mais nous n'avons pas fait de démagogie pendant des années. Nous n'avons jamais dit que tout était facile et que les choses allaient être réglées comme cela. Nous avons toujours dit qu'il y a des problèmes qu'il faut régler par la négociation. Nous y arriverons car il y a une volonté politique de les régler, exprimée par l'ouverture des négociations. Je trouve qu'au contraire, vous devriez rendre hommage à la France qui n'a pas changé de discours, elle. Je peux comprendre qu'une partie de l'opinion publique soit déçue, mais c'est parce qu'on lui a dit n'importe quoi. Si on a dit aux gens en Pologne que les problèmes allaient être réglés très vite et que l'adhésion aurait lieu l'an prochain, et que c'était uniquement une question de volonté politique, si on n'a pas assez expliqué aux gens que c'est une vraie négociation sérieuse, alors les gens sont déçus et ne comprennent pas.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 mars 2001)

Q - Il y a la valeur du symbole aussi, il faut croire en quelque chose ? Et la perspective est de plus en plus embrouillée...

R - Non, elle n'est pas de plus en plus embrouillée. Le symbole le plus fort c'était l'ouverture des négociations. Si les pays d'Europe n'avaient pas voulu d'élargissement, s'ils n'avaient pas voulu faire entrer la Pologne parce que c'est trop compliqué, les négociations n'auraient pas été ouvertes. Le symbole politique le plus fort que pouvaient donner les Quinze, c'était d'ouvrir les négociations. Lorsque l'on fait cela, c'est pour aller jusqu'au bout. Ensuite, cela ne sert à rien de faire des discours chaque matin en disant que nous sommes pour l'entrée de la Pologne. C'est entretenir l'opinion publique dans une vision totalement irrationnelle du sujet. Nous sommes pour, puisque nous avons ouvert des négociations, nous sommes pour puisque nous les faisons avancer, et nous sommes pour, puisque nous demandons que les vrais problèmes ne soient pas cachés et soient mis sur la table. Nous voulons surmonter les problèmes qui sont là. Pensez-vous que nous ferions tout cela si nous ne voulions aboutir ? Nous n'allons pas quand même nous infliger des années de négociation difficile alors que la volonté ne serait pas là. Nous ne faisons cela que parce que nous souhaitons réussir l'élargissement. Franchement, je trouve le langage français honnête. Vous verrez, plus le temps passera, plus vous verrez que c'était le langage le plus honnête de tous.

Q - Concernant cette libre circulation, il me semble que la solution des problèmes des fonds structurels faciliterait aussi ce problème de libre circulation. Peut-on compter sur une position française favorable ?

R - Plus nous aiderons l'économie polonaise à se développer, moins les Polonais auront besoin d'aller travailler ailleurs. Je crois que le lien est évident et de toute façon, à ce stade le chancelier allemand a exprimé un avis allemand. Cela n'a pas été discuté au niveau des Quinze. Rien ne dit que les Quinze accepteront la demande allemande. Il y aura une discussion car l'Allemagne a ce problème et d'autres pays ont d'autres problèmes. Il y a la négociation à quinze sur tous ces sujets et la négociation avec la Pologne. Nous verrons. Je crois que dans la phase actuelle, si je puis me permettre, votre tâche principale c'est d'expliquer la négociation et non de revenir à des questions de base, du genre "l'Europe est-elle pour ou contre ?"

Il faut expliquer la négociation, les liens entre les différents chapitres, etc... Sur un plan général, il y a en effet un lien entre les fonds structurels et le développement de l'économie des pays. De toute façon, je ne sais pas si les travailleurs polonais ont envie de se précipiter vers d'autres pays d'Europe pour travailler. Je pense que les Polonais sont comme les autres, ils préfèrent travailler chez eux.

Q - Il y a les fonds structurels¿

R - Oui, je suis d'accord, mais si un Espagnol était ici, il sauterait au plafond en disant qu'il faut garder absolument les fonds structurels pour l'Espagne. Les Grecs, les Portugais, les Italiens disent la même chose et tous les autres pays candidats diront qu'il faut des fonds structurels pas seulement pour la Pologne. C'est la négociation. Comme nous ne pouvons pas augmenter le budget de l'Europe dans des proportions insupportables pour les contribuables, il faut trouver un arrangement. Et l'avenir de l'économie polonaise ne dépend pas non plus que des fonds structurels. Elle doit avoir une capacité à exporter dans le marché unique, à développer ses propres entreprises et son propre potentiel. Pas uniquement par des transferts financiers, cela peut aider, mais je pense que la Pologne a déjà montré qu'elle avait une capacité économique qui lui est propre et c'est d'abord là qu'il faut placer votre confiance.

Q - Que pensez-vous de la perte de l'influence française culturelle en Pologne ?

R - Je ne sais pas s'il y a un phénomène polonais particulier. Il y a un phénomène global, nous sommes dans une époque où l'influence dominante est américaine, c'est vrai partout, cela se sent même en France et ce serait étonnant que cela ne se sente pas dans les autres pays. Toutes les autres influences ont été un peu diminuées par rapport à cela et il y a une époque où beaucoup d'étudiants venaient du monde entier pour se former en Angleterre. Aujourd'hui, ils n'y vont presque plus, ils vont directement aux Etats-Unis. On peut dire la même chose sur l'Allemagne. J'ai lu une étude récente montrant que les mots d'anglais avaient beaucoup plus pénétrés la langue allemande que la langue française par exemple. L'explication, tout le monde la connaît, à partir du moment où la Pologne a retrouvé son indépendance véritable, il y a une réaction contre le russe pour se débarrasser du passé, il y a l'Allemagne car il y a un élément de proximité économique, l'anglais, car c'est la langue de tout le monde et donc, le français a subi un contrecoup. C'est une constatation que nous faisons partout. Mais je dirais que c'est déjà un peu dépassé par un autre phénomène car cela on le constate depuis très longtemps. Le développement de l'influence anglo-saxonne, la langue anglaise, cela remonte à loin. Nous sommes en train de constater le début d'un autre phénomène, le besoin de diversités ; vous vous rappelez qu'il y a quelques années encore, la France parlait beaucoup de son exception culturelle. Maintenant, nous parlons de diversité, c'est plus ouvert car ce n'est pas que la France, c'est aussi tout le monde. Je le mesure à plusieurs choses. On nous demande à nouveau énormément d'ouvrir ou de rouvrir des centres culturels, de verser des bourses, il y a une demande très forte concernant la France. Il y a quelques années, j'ai créé avec Claude Allègre, une agence pour faciliter la formation en France des étudiants de haut niveau. Nous avons eu de suite des demandes énormes, tellement énormes que les universités françaises ne peuvent pas répondre tout de suite. Nous avons eu des demandes de gens qui viennent de l'Inde, d'Indonésie, du Mexique ou du Brésil, des gens qui en général allaient à d'autres endroits et qui iront au Etats-Unis avant ou après, mais en France aussi. Ce que vous décrivez est très fort mais c'est déjà en train d'être un peu dépassé dans toute une partie du monde où la France apparaît comme l'une des expressions de la diversité, une parmi d'autres. J'espère bien qu'en Pologne, ce sera la même chose et qu'après une phase de retrait, la séduction de la culture s'exercera à nouveau.

Q - Concernant le prochain sommet qui devrait se dérouler en France ?

R - Je n'ai pas d'information. Le sommet vient d'avoir lieu, nous devons faire une réunion ministérielle mais rien n'est fixé encore. J'en parlerai avec mon homologue polonais.

Q - Il y a trois semaines, en Allemagne, il y a eu le sommet tripartite en même temps que se déroulait au stade de France le match France-Allemagne. Pourquoi ne pas avoir choisi un arbitre polonais ?

R - Ce sont des circuits de décision qui ne sont pas les mêmes.

Q - On parle beaucoup en Pologne d'un lobbying français assez efficace au niveau économique ?

R - Je ne crois pas qu'il y ait de lobbying, je crois qu'il y a des entreprises françaises qui sont bonnes. Le lobbying est plutôt une action que l'on fait auprès des décideurs politiques pour convaincre de telle ou telle chose. Dans la réalité, en Pologne comme dans d'autres endroits, un certain nombre d'entreprises françaises qui ont atteint vraiment une taille mondiale et qui sont présentes partout, ont montré qu'elles étaient très bonnes, ont obtenu beaucoup de marchés et ont investi. C'est plus de la vitalité économique française que du lobbying.

A propos de l'élargissement nouveau, le vrai problème est qu'il y a une sorte de malentendu permanent qui dure depuis des années et c'est ce que j'aimerai détruire.

Q - Et vous pensez que c'est dû à quoi ?

R - A mon avis, c'est dû au fait qu'en Pologne et dans d'autres pays, après la chute du communisme, un certain nombre gens ont pensé que l'entrée dans l'Europe devait être quelque chose de quasi automatique. Que c'était une sorte de réparation morale et historique compte tenu de ce que la Pologne avait subi pendant plusieurs dizaines d'années et je pense que l'opinion publique ne voyait pas du tout que l'Europe était une construction économique très compliquée, très exigeante et que si on fait entrer dans l'Europe une économie qui n'est pas préparée, cette économie sera détruite. Il y a je pense une vision un peu abstraite. Normalement, la Pologne ne devrait pas avoir besoin de négocier pour rentrer dans l'Europe, c'est bien sûr un pays européen. Ce devrait être automatique, mais il ne s'agit pas simplement de dire que la Pologne fait partie de l'Europe et que si on fait un atlas, elle figure au sein de l'Europe. Il s'agit d'entrer dans l'Union européenne qui est quelque chose de particulier, géré par des traités particuliers. Je pense que l'opinion polonaise est partie sur une vision trop abstraite de l'Union, un peu romantique et que l'Union européenne, peut-être de son côté, n'a pas su trouver les mots pour dire cela. Peut-être aurait-il fallu trouver une façon spectaculaire, très romantique précisément, en disant qu'évidemment non seulement la Pologne fait partie de l'Europe mais que c'est l'un des pays le plus extraordinaire de l'Europe pour différentes raisons. Peut-être a-t-il manqué une phase de culture, de romantisme, d'affection et ensuite nous aurions dit qu'il y aura l'entrée dans l'Union, c'est plus compliqué, c'est différent, nous allons travailler là-dessus.

En tout cas, je sais qu'aujourd'hui, c'est un handicap, le débat tourne en rond alors que nous avançons, même si c'est compliqué.

Q - La question des dates est éternelle ?

R - C'est une mauvaise approche car on ne peut pas fixer une date de façon artificielle alors que la négociation n'est pas finie. On peut le faire si elle est presque finie, le jour où la Commission nous dit que tout est prêt, il ne reste que deux ou trois problèmes, c'est alors facile de voir la date. Mais avant, cela ne veut rien dire et nous ne l'avons jamais fait dans l'élargissement de l'Europe. Et l'autre difficulté, c'est que vous ne pouvez pas fixer la même date pour tout le monde. Si vous annoncez à l'avance, de façon arbitraire une date pour chaque pays, nous créons une situation très pénible au sein de l'Europe sur le plan politique et psychologique. Et puis, fondamentalement, la Commission aujourd'hui est tout à fait incapable de dire quelle est la date d'aboutissement. Nous pouvons formuler ce que nous espérons, c'est-à-dire le plus tôt possible. Nous espérons beaucoup que la Pologne se trouve dans les premiers pays qui entrent et que, par conséquent, elle pourra participer aux élections de 2004. On peut dire cela, ce sont des espérances. On peut exprimer une volonté, une attente, une espérance, une mobilisation mais la date précise, c'est trop sérieux, si nous sommes sérieux.

Q - Mais cette question va vous être posée à plusieurs reprises en Pologne.

R - Je sais, mais c'est une façon de tourner en rond et de toute façon, s'il y a une date à fixer, ce n'est pas moi qui la fixerait.

Q - Et ce n'est pas du romantisme de vouloir entrer dans l'Europe, c'est le mérite de s'en sortir après la chute du communisme ?

R - Mais le romantisme n'est pas une critique.

Q - Mais, quand même, c'est un peu abstrait.

R - Oui, c'est vrai politiquement, historiquement, moralement, mais si vous êtes du côté de l'Europe des Quinze, vous dites que la Pologne a des qualités exceptionnelles, bien, mais comment marchera le budget de l'Union européenne ? La question est là.

Q - Et c'est quelque chose de gênant pour moi, il faut laisser passer le romantisme, il y a longtemps...

R - La Pologne a joué un rôle très important lors de la chute du communisme, on ne pouvait pas dire qu'elle pouvait entrer dans l'Europe comme cela, sans aucune réforme. Si nous faisons cela, l'économie polonaise est détruite, l'Union européenne ne marche plus et tout le monde a perdu. C'est peut-être ce qu'il aurait fallu expliquer avant et cela n'enlève rien au mérite historiquement. Notre bonne volonté est entière, nous pensons que nous sommes tous à la hauteur de l'amitié historique entre la France et la Pologne en disant des choses équilibrées et utiles.

Q - En tout cas, l'élargissement pour la France n'est plus un problème important ?

R - Ne commençons pas par l'aspect négatif. L'élargissement, c'est d'abord un grand projet, et ce grand projet, c'est de faire l'unité de l'Europe ce qui n'a jamais vraiment existé, malgré des tentatives. Il y a une unité démocratique du continent dans la liberté, c'est un projet extraordinaire qui n'a pas de précédent ; c'est un vrai projet, il pose des problèmes mais nous les réglerons.

Il y a une autre différence, c'est que pour beaucoup de pays européens la priorité c'est l'élargissement et nous, en France, nous disons que l'élargissement c'est très bien et nous tenons à faire aussi l'approfondissement, c'est-à-dire renforcer l'Europe. En France, nous cherchons toujours des combinaisons entre l'élargissement, le fonctionnement des institutions, comment rendre l'Europe plus efficace si c'est possible sans détruire les nations car nous sommes attachés à notre pays comme les Polonais le sont au leur. Nous ne voulons pas que les systèmes européens fassent disparaître les Etats-nations. Il faut savoir travailler ensemble, exercer collectivement la souveraineté mais pas la disparition. Dans la plupart des autres pays, vous entendez parler de la priorité à l'élargissement et nous disons élargissement et approfondissement et nous tentons d'articuler les deux. Nous sommes peut-être plus ambitieux pour l'Europe. Je pense que du point de vue polonais, cela peut se comprendre.

Q - Et quand vous dites que le point de vue polonais évoluera certainement beaucoup une fois entré dans l'Union¿

R - La Pologne dans l'Europe défendra le rôle des grands pays, l'importance de la PAC et nous serons très proches sur beaucoup de points. Nous y avons intérêt honnêtement et si nous pouvions faire entrer la Pologne à toute vitesse, nous le ferions. En terme géopolitique, c'est notre intérêt. En terme budgétaire et agricole, c'est plus compliqué, il faut régler les problèmes mais c'est notre intérêt véritable.

Q - Pensez-vous que l'Allemagne, la Pologne et la France pourraient jouer un rôle particulier tous les trois ensemble ?

R - Ce n'est pas impossible c'est pour cela que cette coopération dans le cadre du Triangle de Weimar aura été une très bonne préparation. Simplement, vous le verrez encore mieux quand vous serez dans l'Union, les autres européens aujourd'hui n'aiment pas trop ce genre de choses. C'est plus délicat qu'avant. Sur la relation franco-allemande, lorsqu'elle marche, ou qu'il y a des désaccords franco-allemands, les autres se plaignent. Quand la France et l'Allemagne sont d'accord, les autres réagissent en disant qu'il ne suffit pas que la France et l'Allemagne se mettent d'accord, etc¿

Dans la situation de demain, je suis convaincu que France, Allemagne, Pologne, c'est une combinaison qui peut avoir une formidable influence en Europe. Mais il faudra le faire de façon très ouverte et dans le respect de tous les autres./.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 mars 2001)

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