Interview de M. François Hollande, Premier secrétaire du PS, à Europe 1 le 22 mars 2001, sur les conséquences de l'avancée de l'opposition aux élections municipales, sur un éventuel réaménagement du gouvernement, sur le cumul des mandats et les perspectives pour 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Hollande, Premier secrétaire du PS, à Europe 1 le 22 mars 2001, sur les conséquences de l'avancée de l'opposition aux élections municipales, sur un éventuel réaménagement du gouvernement, sur le cumul des mandats et les perspectives pour 2002.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. PS, premier secrétaire

ti :
J.-P. Elkabbach - Quel sale temps !

- "C'est vrai qu'il pleut, qu'il y a des inondations. Je suis solidaire de tous ceux qui souffrent en ce moment dans beaucoup de régions de France pour lutter contre les intempéries, parce que c'est quand même le sujet principal."

Je suis tout à fait d'accord avec des baisses... y compris dans la croissance. Le vent commence à tourner dans le mauvais sens pour vous ?

- "Vous voulez parler politique ? Je pensais que vous me parliez de la météo qui effectivement, je crois, méritait notre compassion ; c'est l'information principale de la matinée. Mais pour ce qui est de la météo politique, le vent est tourbillonnant, il n'est bon ni pour les uns ni pour les autres. Dans ces élections municipales, il est bien difficile de savoir qui a gagné et qui a perdu..."

...Mais vous n'avez pas gagné, honnêtement ?

- "Nous avons gagné Paris et Lyon mais nous n'avons pas gagné un certain nombre de villes que nous nous étions fixées comme objectif et nous en avons perdu d'autres. Je l'avais dit : formidable leçon de modestie pour tout ceux qui gouvernent ou prétendent gouverner, parce que nous sommes avec une élection locale, avec des enjeux locaux et avec un malaise d'une partie de la population qui l'exprime en votant ou en ne votant pas."

Ce matin, vous n'oubliez pas la ligne de modestie ?

- "Je ne l'ai jamais perdue. Quand on veut s'en écarter, les électeurs ont vite fait de vous rappeler à un peu moins d'arrogance, d'ambition ou d'exagération ; cela vaut pour les uns comme pour les autres. Mais quand le vent tourne, il faut garder son cap et quand on le garde, rien ne vous empêche de mettre un peu plus de voilure pour aller plus vite. C'est le message qui doit être présent à l'esprit aux lendemains de ces élections. Il ne s'agit pas de changer de politique économique, de changer de direction, nous devons aller, au-delà même de 2002, vers plus de justice sociale avec une croissance revenue, même si elle n'est pas encore complètement garantie ; mais nous devons accélérer le rythme, accentuer un certain nombre d'actions et faire en sorte que les Français soient du voyage."

R. Forni disait qu'il fallait plus de réformes, plus vite. Pour qui et dans quels domaines ?

- "Pour être concret, il faut faire des réformes qui soient utiles aux Français, à tous les Français. Quand il s'agit d'accéder à la prestation dépendance pour un grand nombre de personnes âgées, c'est une réforme utile qui vaut pour les catégories populaires et aussi pour beaucoup de catégories moyennes qui ont de vieux parents."

Si on arrive à la financer tout le temps !

- "Il faut la financer, c'est là l'enjeu. Deuxièmement, il faut qu'on améliore encore la croissance économique, qu'elle soit plus créatrice d'emplois, de meilleurs emplois. Cela vaut pour ceux qui n'ont pas d'emplois aujourd'hui, souvent les catégories les plus populaires ; cela vaut aussi pour ceux qui ont un emploi à plein temps et souvent, ce sont aussi les enfants des catégories moyennes. Cessons donc cette distinction entre les uns et les autres ! Nous devons gouverner pour tous ceux qui nous font confiance et ils sont quand même un certain nombre dans ce pays."

Le cap, jusqu'à présent, était de combiner la maîtrise des dépenses publiques, la baisse promise des impôts, la réduction des déficits et de la dette. Est-ce que la tentation est de lâcher un peu sur les dépenses à cause de la pression de l'électorat populaire qui a peut-être été oublié - ou qui en a le sentiment ?

- "Il faut faire ce que l'on doit faire au plan économique : il y a des déficits, il faut essayer de les réduire. On ne va pas augmenter les déficits parce qu'on serait à un an d'une élection. Qu'est-ce que penseraient les Français si aux lendemains d'une élection et avant une autre, le Gouvernement distribuait largement en sachant bien qu'il n'aurait pas les moyens de financer ce qu'il promet ou ce qu'il accomplit aujourd'hui ?"

Donc l'orthodoxie budgétaire reste le cap ?

- "Nous ne sommes pas dans l'orthodoxie, on n'a pas besoin d'être rigoureux comme on l'était en période de difficultés économiques. La croissance est là, elle devrait être soutenue ; la dépense publique doit être maîtriser mais elle ne doit pas être atrophiée. Donc, essayons de gouverner avec intelligence, avec modération, parce que nous n'avons pas tous les moyens pour agir, mais en même temps agissons avec générosité lorsque c'est nécessaire. Et c'est nécessaire !"

Je prends un exemple : La Tribune titre "Les fonctionnaires testent Jospin après les municipales."

- "Les fonctionnaires étaient en négociation avec leur ministre avant les élections, ils le sont toujours et je pense qu'elle doit aboutir."

C'est-à-dire ?

- "On doit, à un moment, passer un accord."

Vous le dites au Gouvernement, à M. Sapin ou à ceux qui manifestent ?

- "Je le dis et aux uns et aux autres. Il ne s'agit pas de distribuer ce que nous n'avons pas, de donner ce que nous ne pouvons pas attribuer, mais il s'agit aussi - et notamment pour les bas salaires dans la fonction publique - de faire un effort."

Vous restez la gauche de la fonction publique ?

- "Vous m'interrogez sur la fonction publique, vous pourriez m'interrogez sur le secteur privé où je vous dirais que là aussi, une négociation sur les salaires serait bienvenue. Parce que lorsqu'il y a plus de croissance, des profits qui augmentent de plus de 100 %, il n'est pas illogique de donner leur part aux salariés. Cela ne vaut pas forcément pour les fonctionnaires ou pour tous les salariés, cela vaut pour l'ensemble du pays."

Qu'est-ce que le Gouvernement a le moins bien réussi et qu'il faut corriger d'urgence, d'emblée ?

- "Il a agi là où il était sollicité, c'est-à-dire la lutte contre le chômage et les inégalités. On constate néanmoins dans un grand nombre de nos villes une demande de protection. La leçon même à tirer des élections municipales, là où nous avons perdu et là où nous avons gagné, c'est qu'un grand nombre de Français des quartiers populaires - comme des autres quartiers, mais surtout des quartiers populaires - nous disent qu'ils ont un mal-vivre, pas simplement à cause de la question salariale ou de l'environnement qui se dégrade mais à cause des violences et de la dégradation de leur vie quotidienne. Il faut le traiter. Nous avons commencé à le traiter mais c'est compliqué et il faut continuer."

Les gens concernés, ceux des quartiers difficiles et pauvres - la pauvreté a augmenté de 7 % dit l'Insee - votent à droite aujourd'hui.

- "Le plus souvent, il ne votent pas ou ne votent plus en disant que tant qu'ils sont dans cette situation, pourquoi iraient-ils manifester leur adhésion, même quand le chômage recul ? Quand on s'aperçoit qu'il y a des transferts de l'extrême droite vers la droite, c'est souvent sur le thème de l'insécurité. N'en faisons pas un thème politicien, je crois que ce serait le pire dans notre pays et essayons de régler les problèmes tels qu'ils se posent aussi dans certains quartiers et même dans des quartiers ou dans des villes qui, jusqu'à présent, n'étaient pas touchés par ce phénomène."

Vous, premier secrétaire du PS, écouté par son ami le Premier ministre, est-ce que vous lui recommandez de réaménager le Gouvernement - faire un peu de rafistolage - ou d'en former un tout neuf pour l'année restante ?

- "Ce n'est pas une question de personnes, de composition, c'est une question de ligne politique et d'animation de l'action gouvernementale."

Donc on ne change rien ?

- "Il s'agit de faire un certain nombre d'ajustements : des départs pour ceux qui veulent retrouver ou accéder à leur mairie et pour d'autres, de les mobiliser fortement dans l'action qui vient. Nous avons un an, c'est une année décisive. Ce n'est pas l'année où nous devons faire ce que nous n'avons pas fait - nous avons fait beaucoup depuis 4 ans - mais c'est l'année qui doit à la fois être celle de l'accélération de notre action réformatrice mais aussi de la préparation de notre projet. Cela veut dire que tout ce que doit faire le Gouvernement jusqu'en 2002, c'est aussi d'enjamber les élections législatives et présidentielle et de donner une perspective au pays. C'est vrai que nous avons réussi sur le chômage, mais il y a encore beaucoup à faire. Il y a aussi un grand nombre d'attentes qui doivent être satisfaites."


On va voir L. Jospin encore plus à la tête de ses troupes ?

- "Beaucoup repose sur la qualité d'animation de L. Jospin. Lorsqu'on est Premier ministre, on a à prendre des décisions et à fixer le cap, à le rappeler et à éclairer le pays sur ce qu'on veut faire."

Le cumul n'est plus à la mode ? Maire, élu ou ministre, il faut trancher d'urgence. Les battus du suffrage universel donnent l'impression d'être chouchoutés : ils vont rester. Les élus s'en vont ou alors déçoivent des électeurs floués. "Malheur aux vainqueurs ! ", n'est-ce pas une drôle de règle ?

- "Il y a une règle qui est de bon sens et qui a été comprise par l'opinion publique, y compris dans ces élections : vous ne pouvez pas être ministre et responsable d'un exécutif local."

Pourquoi ?

- "Si on doit se consacrer à plein temps pour les taches de l'Etat, on ne peut pas, pendant l'autre partie de sa vie - et la nuit, généralement, on dort - être maire ou président de Conseil général. C'est une règle qui me parait intangible aujourd'hui."

Je prends deux exemples : on peut être J.-M. Ayrault, maire de Nantes, député, président du groupe PS. N'est-ce pas du cumul ? On peut être F. Hollande, nouveau maire de Tulle, député, premier secrétaire du PS, et ce n'est pas du cumul ? C'est un paradoxe ?

- "Prenons mon cas - c'est toujours plus facile de parler de soi : moi je suis en charge d'un parti. Je ne suis pas en charge du pays. Si je dois faire de la modulation de mon temps, cela peut se faire au détriment de mon parti ; cela ne doit pas se faire au détriment de ma ville ni de mon activité de parlementaire, même si cela se confond souvent avec mon activité de parti. Donc, je fais un arbitrage entre des fonctions qui n'intéressent pas le pays. Au contraire, quand vous êtes ministre de la République, quand vous avez cette chance, cet honneur qui est un moment passager dans une vie, parce que finalement on n'est pas ministre à vie, on s'y consacre pleinement. Et si on ne veut pas s'y consacrer, on fait autre chose. Je considère que quand on est dans l'action pour l'Etat, pour les autres, on doit l'être à plein temps."

Ce n'est pas ce que je voudrais dire. Je voudrais dire que 13 des 18 ministres candidats sont réélus...

- "Cela prouve que le Gouvernement n'est pas impopulaire."

Mais cela veut dire aussi qu'on va sacrifier des gens de terrain, des gens qui ont réussi parce qu'ils sont proches du terrain ?

- "Ils peuvent être premier adjoint, adjoint, conseiller municipal. Ils pourront avoir cet ancrage indispensable au plan local mais tout leur temps devra être consacré aux actions dont je viens de parler : la lutte contre le chômage, la lutte contre les inégalités, plus de protection, plus de sécurité. C'est cela qui compte. Ils sont au gouvernement pour cela, pas simplement pour avoir un mandat de plus."


Le Président de la République a entre les mains - comme toujours, mais aujourd'hui peut-être plus qu'avant - une arme redoutable. Est-ce que vous excluez qu'il déclenche à sa guise, aujourd'hui en position de force, la dissolution de l'Assemblée ? On l'entendait comme une petite rumeur hier, si on écoutait bien Mme Alliot-Marie.

- "Avec J. Chirac, il ne faut jamais rien exclure. Est-ce que nous avions prévu la dissolution de 1997 ? Est-ce que lui-même en avait analysé ..."

Il est dans une autre position aujourd'hui ?

- "Laquelle ? D'avoir perdu Paris et Lyon lui donne plus d'autorité ?"

La droite est très forte en France aujourd'hui.

- "Parce qu'elle a gagné une vingtaine de villes dans ce pays sur des enjeux essentiellement locaux ? Et qu'elle a perdu des villes clés dans lesquelles le Président de la République s'était lui-même impliqué - je pense à Paris où il était lui-même impliqué ou à Lyon où il a essayé de tenter un accord avec monsieur Millon ? Si le Président de la République pense qu'il est aujourd'hui appelé, plébiscité par le peuple, il fera peut-être sa dissolution, nous verrons bien les résultats. Il ne faut rien redouter des élections. Il faut aller devant les électeurs avec un bilan, un projet. Ensuite, c'est le peuple qui tranche. Si le peuple souhaite nous renvoyer, quelle que soit la méthode, que ce soit une élection législative ou une élection présidentielle, ce sera fait..."

Mais vous avez une préférence ?

- .".. S'il souhaite nous donner un peu plus de crédit, un peu plus de temps, le peuple le fera. Quant aux appels du Président de la République au téléphone pour tel ou tel - je ne sais pas s'il a appelé B. Delanoë, mais j'ai appris qu'il a appelé tous les maires de droite qui avaient été élus - est-ce que c'est le rôle d'un Président de la République ?"

Voulez-vous dire qu'il y a un appel qui manque ? Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

- "Je dis que lorsqu'on est Président de la République, on ne doit pas simplement appeler les maires de l'opposition. On peut appeler aussi le maire de Paris. Paris est un enjeu important, surtout quand on a été soi-même maire de Paris. Mais je ne sais pas ce que fera le Président de la République. Je ne suis pas là pour surveiller ses coups de téléphone ni pour savoir ce qu'il veut faire - dissolution ou pas..."

Mais vous l'avez dit !

- .".. Je suis là simplement pour faire qu'en 2002, les Français puissent avoir le choix et notamment le choix de l'alternance et de l'avenir. L'avenir, peut-être avec ce Gouvernement ou avec L. Jospin."

Restez sobre et modeste, cela vous allait bien jusqu'ici.

- "Je le suis."

(source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 22 mars 2001)

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