Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "La Revue internationale et stratégique"d'avril 2001, sur l'évolution des relations internationale et sur la politique étrangère de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "La Revue internationale et stratégique"d'avril 2001, sur l'évolution des relations internationale et sur la politique étrangère de la France.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Quels sont, à vos yeux, les plus grands bouleversements internationaux survenus depuis dix ans ?

R - A l'évidence, la fin de l'URSS, qui a entraîné mécaniquement la fin du monde bipolaire, la "décompartimentation" du monde et l'accélération de la diffusion mondiale de la globalisation à l'américaine, d'autant qu'elle a coïncidé avec une explosion sans précédent des technologies de communication.

Q - Que signifie pour vous la Realpolitik ?

R - Personnellement, je considère que c'est le contraire de l'"Irrealpolitik", chimérique et dangereuse, c'est-à-dire, en fait, une politique lucide qui prend en compte la réalité sous tous ses aspects : des plus classiques - les intérêts nationaux légitimes - aux plus modernes (exemple : le rôle des ONG, Organisations non gouvernementales). La condamnation réflexe de la Realpolitik (cynique, amorale, etc.) est une facilité qui traduit surtout l'inculture historique moderne et un désordre conceptuel et sémantique. Par exemple, ce n'est pas la Realpolitik qui a conduit à la Première guerre mondiale mais plutôt son abandon par les dirigeants européens aveugles des années 1890-1914. Il y aurait beaucoup à dire sur les ravages du diplomatiquement correct sur la réflexion stratégique et diplomatique.

Q - Depuis 10 ans qu'est-ce qui a changé dans la façon de faire de la politique étrangère, et dans la façon dont se fait la politique étrangère ? En quoi la fonction d'un ministre des Affaires étrangères a évolué ?

R - D'abord, le monde ayant changé, il faut réinventer le cadre et les concepts pour comprendre, ainsi que les méthodes pour agir. Une partie du travail est intellectuelle. Il faut travailler plus, plus vite, sur plus de questions (comme par exemple l'environnement, le crime organisé) ; avec beaucoup plus d'interlocuteurs, plus de voyages et de sommets, surtout multilatéraux (30 % de plus qu'à l'époque de Claude Cheysson) ; sous plus de pression, médiatique ou autre. Il importe également d'expliquer sans cesse, car si la politique étrangère a changé à toute vitesse, les a priori mentaux, les analystes, les commentaires, les polémiques, ne se sont pas modernisés au même rythme !

Q - Peut-on dire que la politique étrangère d'un pays est largement dictée par des impératifs de politique intérieure ?

R - Elle s'y enracine. C'est l'expression même de la démocratie. Mais les politiques intérieures ne peuvent plus tout à fait faire abstraction du contexte international et des réalités extérieures. On ne pourrait pas non plus mener très longtemps une politique étrangère qui contredirait complètement les données de la politique intérieure. En sens inverse, une politique étrangère qui se bornerait à répercuter mécaniquement la politique intérieure pourrait obtenir des succès isolés mais n'aurait aucun pouvoir d'entraînement extérieur et perdrait vite toute crédibilité. Or aujourd'hui, pour défendre ses intérêts et promouvoir ses idées, un pays doit être sans cesse capable de proposer et de former de nouvelles alliances sur les sujets les plus divers.

Q - Le rôle des médias, des opinions publiques vous paraît-il disproportionné ?

R - En démocratie, par définition, le rôle des opinions n'est jamais trop grand, mais il y a trop de ventriloques dans les médias, les ONG ou ailleurs qui prétendent parler en leur nom ! N'oublions pas que la seule mesure légitime et incontestable de l'opinion, c'est l'élection. Le rôle des médias est extraordinaire quand ils nous permettent de savoir ou de connaître en temps réel, abusif quand ils veulent nous imposer leur ligne du moment, qui n'est pas aléatoire ni innocente - il y a une vision médiatique du monde -, ou propager une culture de la suspicion. Beaucoup de médias sont en fait des militants d'une cause, et parfois d'intérêts. C'est leur droit, mais il faut en être conscient.

Q - Que pensez-vous de l'émergence des nouveaux acteurs internationaux (ONG, etc.) ?

R - C'est un fait dont je tiens le plus grand compte. Le ministère des Affaires étrangères travaille avec eux dans un esprit constructif sur de nombreux sujets généraux ou particuliers, sans les idéaliser, ni les diaboliser. Il y a, dans le monde des ONG, le meilleur - le dévouement, la pérennité -, mais aussi le moins transparent - les lobbies, les sectes. Il faut être coopératif et vigilant. En tout cas, ce n'est pas vrai que la société civile internationale soit la panacée. Elle joue un rôle original, nouveau, qui est souvent utile. Mais les Etats doivent conserver leurs responsabilités "propres" qui demeurent irremplaçables, tout en modernisant leurs méthodes. Ce qu'ils font.

Q - Peut-on parler, en France, d'un rôle des lobbies pour ce qui concerne la définition de la politique extérieure ?

R - Il y a dans tous les pays, y compris la France bien sûr, des lobbies et même de nombreux lobbies qui aspirent en effet à jour un rôle, ou à exercer une influence. On peut décider de tenir compte, jusqu'à un certain point, des intérêts ou des idées qu'ils expriment, mais ce n'est pas à eux de "définir" la politique extérieure. Il est quand même moins difficile de les contenir en France qu'aux Etats-Unis où, en réalité, les financements politiques ne sont pas plafonnés.

Q - Un débat agite les théoriciens des relations internationales sur le rôle de l'Etat. Certains estiment que s'il n'est plus l'acteur unique, il demeure central. D'autres estiment que l'ordre westphalien est dépassé et que les réseaux, les flux et le transnational sont désormais prédominants.

R - Distinguons deux niveaux : les faits et ce qui est souhaitable.

Au niveau des faits, il n'est pas niable que les Etats sont de plus en plus sur la défensive, affaiblis par la globalisation, l'autonomisation de l'économie et de la société, l'individualisme, le succès (ou la séduction) de l'ultralibéralisme qui leur est hostile, la montée en puissance des acteurs non étatiques. On dit, pour se rassurer, qu'ils se recentrent sur leurs vraies tâches. Or, paradoxalement, ils sont encore amoindris dans leurs capacités d'action par tout ce qu'ils font pour réagir à cette situation : Europe, décentralisation, abandon de leurs prérogatives à des autorités "indépendantes", épuisante concertation internationale avec de plus en plus d'Etats de moins en moins puissants. Certains libertaires, ou libéraux extrêmes, dont le but est la disparition de facto des Etats, s'en réjouissent sans réserve. Ce n'est pas mon cas. Je ne conteste pas les progrès, évidents dans les relations internationales, mais simplement l'idée que ce soit une société parfaite qui se développe comme par miracle sur le terrain abandonné par les Etats. C'est plutôt, selon les cas, le gouvernement des juges, le pouvoir croissant des méga-entreprises - le chiffre d'affaires des cinq plus grosses entreprises mondiales équivaut au PNB (Produit national brut) combiné de 132 pays membres des Nations unies -, des médias, voire, dans les sociétés les moins structurées, celui des mafias - le chiffre d'affaires du crime organisé dans le monde équivaudrait au PNB d'un grand pays européen ! Cela dépend de l'état d'avancement des sociétés. Je suis convaincu que les Etats, bien sûr modernisés et réformés, devraient continuer à jouer le rôle central, à prendre les décisions à long terme dans l'intérêt général. Nous devons y travailler sans relâche.

Q - Qui dirige le monde ?

R - Dans l'ordre :

1. Personne (ou le hasard, ou la théorie du chaos).

2. Les Américains : épargnants-retraités via les fonds de pension, chefs d'entreprises, financiers, agence de rating, journalistes, cinéastes, chercheurs, lobbies, croyances américaines, le président.

3. Cinq ou six autres puissances politico-économico-culturelles d'influence mondiale, dont la France et quelques autres, y compris l'Europe en formation.

4. Les dirigeants de tous les autres Etats et les secrétaires généraux d'organisations internationales.

5. Le crime organisé.

6. A la marge : tout ce qui peut introduire des grains de sable dans les mécanismes : peuples, passions, individus, bugs.

C'est là une énumération réaliste, factuelle, sans jugement de valeur.

Q - L'intérêt national a-t-il encore un sens aujourd'hui ? Les grands enjeux (protection, environnement, réduction des inégalités économiques, etc.) ne viennent-ils pas reléguer cette notion au second plan ? L'intérêt national ne devrait-il pas s'effacer face à ces défis urgents ?

R - S'effacer au profit de quels autres intérêts ? De l'intérêt européen en formation ? Très bien, car il intègre en principe le nôtre. D'un embryon d'intérêt mondial ? Pourquoi pas ? Dépasser les intérêts purement nationaux : c'est sympathique, mais pas au profit de n'importe quoi, ou d'une jungle moderne qui est un des visages possibles de la globalisation et dans laquelle nous aurions encore moins de chances qu'aujourd'hui de maîtriser les problèmes globaux. Cela suppose une souveraineté exercée en commun dans des conditions satisfaisantes sur le plan de l'identité, de l'efficacité et de la démocratie.

Q - Comment définir désormais la puissance ? A quoi peut-elle encore servir ?

R - Elle se compose par addition des éléments classiques de la puissance (économie, monnaie, armée, territoire, population), mais aussi, de plus en plus, de toutes les formes nouvelles de l'influence, le désormais fameux soft power. Elle sert, comme avant, à préserver l'autonomie de nos choix, notre sécurité, notre prospérité et à défendre nos idées et nos valeurs. Il n'y a que des Européens de l'Ouest, devenus un peu ingénus, qui puissent s'interroger ainsi sur la puissance. Croyez-vous que ce soit une question que se posent les Américains, les Russes, les Chinois, les Israéliens, les pays arabes, les autres, et surtout les méga-entreprises ?

Q - Peut-on dire que le monde progresse ?

R - On le dit, certains faits le laissent penser et surtout on veut le croire pour se donner du c¿ur à l'ouvrage !

Techniquement, le monde progresse sans aucun doute. Moralement, il faut l'espérer, quoique, placées dans des conditions extrêmes et si elles sont saisies par la peur, les sociétés humaines resteront capables du pire malgré toutes les précautions prises, notamment juridiques. A l'heure actuelle, du fait de l'interdépendance et de l'évolution des esprits sur les modes de résolution des conflits, les relations internationales s'améliorent, se perfectionnent, se pacifient sans aucun doute. Nous verrons si c'est durable.

Q - Que pensez-vous du concept de diplomatie morale ?

R - Cela paraît être une aspiration sympathique, ou un programme. C'est surtout un slogan fondé sur le postulat facile que la diplomatie est par nature immorale. Or, je ne le crois pas. La diplomatie a toujours eu pour objectif de prévenir ou de régler les conflits ou d'arranger les problèmes insolubles. Elle a donc toujours eu un objectif "moral". De toute façon, on n'est jamais placé face à un choix binaire idéal : l'un moral, l'autre immoral. Ce serait trop facile !

Q - L'unipolarité démocratique, sous domination américaine, n'est-elle pas préférable, après tout, à une multipolarité qui donnerait plus d'importance à des puissances qui ne partagent pas les valeurs occidentales ?

R - Pourquoi réduire ainsi le monde et les options d'avenir ? La Russie, la Chine, d'autres puissances non occidentales existent. Ne vaut-il pas mieux qu'elles soient mieux intégrées dans un ordre mondial mieux accepté parce que mieux équilibré ? Sans parler des avantages et des opportunités pour l'Europe puissance, un des pôles du monde multipolaire de demain. Mais il faudra alors que la multipolarité soit coopérative et non conflictuelle. Nous devons approfondir la réflexion sur ce point.

Q - Que pèse la France aujourd'hui sur la scène mondiale ? Son influence a-t-elle augmenté ou diminué au cours de la décennie ?

R - Il y a dans ce domaine deux pathologies françaises : la prétention et l'autodépréciation. A mon avis, depuis dix ans, son influence est restée à peu près la même parce qu'elle a bien pris le tournant du monde bipolaire au monde global. Aujourd'hui, je dirais plutôt qu'elle progresse en raison de son dynamisme économique et de ses réussites récentes et au fur et à mesure qu'elle change de ton : moins donneuse de leçons, plus soucieuse d'être utile, plus coopérative (A cet égard, la polémique d'après Nice est tout à fait infondée). Grâce aussi à l'influence qu'elle exerce dans l'Union européenne. Union que nous souhaitons à la fois forte, respectueuse des identités nationales, plus efficace, y compris après les futures adhésions, utile aux Européens comme au reste du monde.

Q - Que répondez-vous à ceux qui accusent la France de s'être opposée à la réunification allemande en 1990-1991 ?

R - C'est le prototype de l'accusation péremptoire de propagande qui ne résiste pas à l'examen détaillé des dates, des événements, des déclarations, des politiques. Encore faut-il examiner ! J'aimerais bien qu'on analyse sérieusement qui a lancé cette présentation fausse en tous points, quand et pourquoi. On serait édifié. François Mitterrand a fait en 1990 et 1991 ce qu'il devait : oui à la réunification si elle est démocratique, pacifique et qu'elle n'affaiblit pas l'Europe. Helmut Kohl aussi a fait ce qu'il devait comme chancelier allemand ; de même pour George Bush, comme président américain. Sur le fond, j'ai montré, point par point, dans mon livre (Les Mondes de François Mitterrand. Paris, Fayard, 1996), que la réunification allemande qui aurait pu être déstabilisatrice avait été gérée remarquablement par tous les leaders de l'époque, à part Mme Thatcher, avec une véritable "intelligence collective".

Q - Pensez-vous que le droit d'inventaire, défini par le Premier ministre peut s'appliquer à la politique étrangère de François Mitterrand ?

R - Bien sûr, comme à toute autre politique étrangère, y compris l'actuelle. Mais les ratages que j'ai, pour ma part, relevés dans la politique étrangère de François Mitterrand, notamment un déficit d'explication sur sa politique allemande, russe ou africaine ou encore ceux que lui-même concédait comme l'échec de la confédération européenne, ne sont pas ceux du réquisitoire qui traîne partout (prétendue opposition à la réunification allemande, prétendu lâchage de Gorbatchev, prétendue "coopération avec un régime qui préparait un génocide au Rwanda", et quelques autres chefs d'accusation de la même encre). Tout cela serait plus intéressant s'il y avait, dans ce pays, plus de débats sérieux et argumentés sur la politique étrangère, dans votre revue ou ailleurs.

Q - Le Quai d'Orsay est-il adapté au XXIème siècle ?

R - J'espère qu'il l'est chaque jour un peu mieux, grâce à la modernisation de ses méthodes - management et culture d'évaluation -, de son style, de sa stratégie ! En tout cas, c'est mon objectif pour le ministère et j'y suis pleinement engagé ! Cela dit, ces histoires de changement de siècle ne signifient rien (s'il y a eu une césure, c'est en 1989-1990), a fortiori ces célébrations risibles de changement de millénaire : je ne résiste pas au plaisir de vous rappeler que le XXIème siècle ne commencera que le 1er janvier 2001 (il n'y a pas eu d'année zéro). Toute prévision est, de toutes façons, problématique : que pourrions-nous dire, qui ne soit insensé, des problèmes des années 2099-2100, et plus surréaliste encore des années 2999-3000 ? Avec ces thèmes, la société de consommation et de communication a atteint le vide absolu.

Q - Vous avez déclaré (Libération du 29 juin 2000) "il n'y a pas de politique étrangère de gauche". Sont-ce des propos de cohabitation ou un constat durable ? Concevez-vous alors votre poste comme celui d'un technicien ou celui d'un politique ?

R - Le poste de ministre des Affaires étrangères est naturellement politique, plus encore en période de cohabitation. Sur la politique étrangère "de gauche" j'ai voulu dire que, comme toute la politique internationale s'articule aujourd'hui autour de thèmes de gauche (Droits de l'Homme, paix, développement, prévention des conflits, régulation de l'économie internationale, traitement des défis globaux), la distinction schématique droite/gauche est donc devenue presque impossible, par K-O. technique des idées traditionnelles de la droite. Mais rassurez-vous, il y a toujours, et il y aura toujours, des bonnes ou des mauvaises politiques étrangères.

Q - Quel a été le moment le plus difficile depuis que vous êtes ministre ?

R - Quand il a fallu se résoudre à constater que nous n'avions plus au Kosovo d'autre choix que le recours à la force.

Q - Quelle est votre plus grande satisfaction ?

R - Jusqu'ici, les déclarations du président Kostunica disant explicitement que l'action de la présidence française, et mes promesses de levée des sanctions, faites au début du mois de septembre 2000, ont eu un effet très important sur l'opinion serbe et ont contribué à leur redonner confiance dans l'Europe, à leur donner le courage de battre Milosevic et d'ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire yougoslave..


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 avril 2001)

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