Interviews de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement des citoyens et ancien ministre de l'intérieur, à Europe 1 et dans "Le Figaro" le 14 février 2001, sur son opposition au projet de loi gouvernemental sur la Corse menaçant l'unité nationale et encourageant le séparatisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement des citoyens et ancien ministre de l'intérieur, à Europe 1 et dans "Le Figaro" le 14 février 2001, sur son opposition au projet de loi gouvernemental sur la Corse menaçant l'unité nationale et encourageant le séparatisme.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, ELKABBACH JEAN Pierre, BREZET Alexis, FLEURY Jacques, LIMBERT Paul-henri du.

FRANCE. Mouvement des citoyens, président

ti : J.-P. Elkabbach Dans 90 minutes, J. Chirac et L. Jospin vont donc se retrouver à l'Elysée. D'abord en tête-à-tête, puis en Conseil des ministres, comme si de rien n'était probablement. Pourtant un Président de la République exprime son désaccord avec son Premier ministre qui aussitôt le brave et lui dit : "je continue." Est-ce que vous avez déjà vu cela sous la Vème République et en cohabitation, même s'il ne faut pas dramatiser ? N'est-ce pas inédit ?

- "Le Président de la République a tout à fait le droit de fixer l'ordre du jour. Il ne peut pas empêcher à la longue un texte de venir à l'examen du gouvernement. C'est l'article 20 de la Constitution : "Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation." Il s'agit donc très largement d'un moulinet dans la cohabitation. Ce n'est pas une bonne manière de traiter le dossier corse qui doit être traité en lui-même, pour des raisons de fond et non pas à travers le prisme des rivalités qu'engendre la cohabitation. Si J. Chirac avait voulu faire obstacle à ce texte, il l'aurait fait en temps utile, c'est-à-dire le 14 juillet 2000, alors qu'on venait d'apprendre que les chefs de groupe de l'assemblée de Corse s'étaient ralliés aux deux conditions qu'avaient mises les séparatistes : un statut de TOM pour la Corse - plus de département - et surtout la dévolution du pouvoir législatif. J'ajoute que les élus RPR dans l'île se sont laissés convaincre par des arguments pas toujours très clairs et ont retourné leur position, celle qu'ils avaient prise en mars 2000 à l'assemblée de Corse. Ils se sont ralliés à cet accord aux conditions des séparatistes - je le rappelle. Quand on voit l'attitude de la droite parisienne à l'Assemblée nationale, quand on voit le rôle que joue M. Rossi, M. Léotard, quand on voit que même le RPR vote la proposition de loi Méhaignerie qui prévoit que les collectivités territoriales peuvent adapter - c'est-à-dire changer - la loi, on se dit que là-dessus la droite n'a pas les idées claires."

Le Premier ministre, lui, insiste avec une tranquille fermeté ou de l'obstination. Où est l'erreur, s'il y a erreur ?

- "Je pense qu'il y a erreur et que ce dossier a été mal traité. Et si j'ai quitté le Gouvernement, c'est parce que des questions de principe étaient en jeu, comme le Conseil d'Etat l'a d'ailleurs fait valoir."

Vous vous comportez - si vous me permettez une ou deux remarques critiques - comme si vous vouliez que L. Jospin vous donne raison d'avoir démissionné ?

- "Quand il y a une erreur, on peut la confesser. J'ai d'ailleurs dit au Premier ministre qu'il pouvait le faire bien que ce ne soit pas dans sa culture."

Mais vous vous n'avez pas confessé votre erreur. Qu'est-ce qu'il faut comme règlement pour la Corse ? Faut-il la police et la justice ? Faut-il une solution économique ? Ou faut-il un règlement politique ?

- "Contrairement à ce que vous dites, je ne pense avoir fait d'erreur - même si tout le monde peut en commettre - : j'ai fait des propositions. En ce qui me concerne, j'ai souhaité un statut qui responsabilise les élus corses, avec en Corse, comme dans les autres régions, une prime majoritaire de 25 %. Ce qui enlèverait aux séparatistes le rôle charnière qui est aujourd'hui le leur, puisque vous savez que cette assemblée de Corse, à laquelle on donne tous les pouvoirs, est aux mains des nationalistes. Il n'y a pas de majorité sans eux."

Est-ce que ce n'est pas le jeu libre des élections sur place ?

- "Il y a des règles qui s'appliquent dans les autres régions. Cette prime majoritaire existe en Bourgogne en Franche-Comté, et pourquoi n'existerait-elle pas en Corse ? On veut s'ingénier à compliquer la solution du problème."

Est-ce que vous avez reproché à L. Jospin d'avoir discuté avec tous les élus, dont les élus nationalistes ? Parce que vous avez, à un moment donné, mené des discussions ou participé à des discussion et il y avait des élus nationalistes ?

- "Une discussion n'engage à rien avant sa conclusion. Mais si on en passe par les conditions mises - non pas par les nationalistes, je n'emploie pas cette expression, car cela impliquerait qu'il y eut une nation corse comme il y avait une nation algérienne et ce n'est pas le cas..."

Qu'est-ce vous dites alors ?

- "Je dis les séparatistes, les indépendantistes. Mais à partir du moment où à travers les élus de Corsica Nazione, on négocie en réalité avec ceux dont ils sont les otages, c'est-à-dire le FLNC-canal historique, c'est-à-dire les bandes armées, à partir du moment où on en passait par où ils le voulaient, il y avait un signe de faiblesse grave. L'intérêt du Gouvernement est de retirer le plus vite possible ce texte afin qu'il n'empoisonne pas la campagne présidentielle. Parce que ce texte - il faut bien le voir -, s'il est maintenu, après sa censure prévisible par le Conseil constitutionnel, débouchera sur un référendum modifiant la Constitution qui ne manquera pas d'aggraver le fossé d'incompréhension qui existe déjà entre la Corse et l'opinion continentale."

Pourquoi demandez-vous le retrait - d'ailleurs comme C. Pasqua, mais avec votre propre originalité et votre propre tempérament - alors que vous savez très bien, puisque vous connaissez les protagonistes, qu'ils ne le retireront pas ?

- "Ce n'est pas la première fois qu'on retire un texte. Le texte de l'avant-projet de loi Savary qui avait même été voté par le Parlement a fini par être retiré par F. Mitterrand sur la suggestion de L. Jospin lui même."

Est-ce que ce ne serait pas à ce moment-là une humiliation et une défaite capitale avant 2002 de votre ami L. Jospin et de son équipe ?

- "Il y a des choses qu'il faut savoir faire dans l'intérêt public. Il faut savoir sortir d'une impasse. Et L. Jospin avait conseillé à F. Mitterrand en 1984 de retirer le texte Savary. Alors on me fera valoir qu'il y avait de grandes manifestations dans le pays. Mais quand l'unité de la République est en jeu, que la droite, comme la gauche d'ailleurs, sont divisées sur ce sujet, qu'il y a un grand malaise sur l'île, il y a un moment où il faut savoir contourner l'obstacle, revenir à une démarche conforme aux principes républicains."

Deuxième remarque : le Premier ministre veut que le débat ait lieu très vite au Parlement. Est-ce que ce n'est pas le Parlement qui va corriger, nuancer, rejeter ou voter ? Pourquoi refuser le Parlement ou alors est-ce vraiment là que cela doit se trancher ?

- "Je ne sais pas ce qui se passera au Parlement. De toute façon, la censure par le Conseil constitutionnel est probable. Le fond de l'affaire est qu'on va aller vers un référendum. C'est grave parce que c'est spéculer à l'avance sur le sentiment de démission, sur le sentiment de lassitude qu'éprouvera inévitablement l'opinion publique continentale. Ce serait aller dans le sens de R. Barre quand il disait : "s'ils veulent l'indépendance, qu'ils la prennent." C'est faire le jeu des indépendantistes et c'est compromettre gravement l'unité nationale. Après la Corse, il y aura le Pays basque, la Bretagne et bien d'autres choses encore."

En fait, il y a deux conceptions de la République qui s'affrontent ou qui vont s'affronter : une qui refuse l'asphyxie et qui cherche à ouvrir et à moderniser et l'autre qui est plutôt étatiste, centralisée, jacobine - sans vous critiquer, c'est la vôtre !

- "C'est une fausse fenêtre, c'est la caricature que font mes adversaires, les adversaires de la République, des positions qui sont les miennes. J'ai toujours été pour la décentralisation mais dans le cadre de la loi, et sans porter atteinte à la solidarité nationale qui est nécessaire aux régions les plus pauvres. Ce qui est en jeu, c'est l'acheminement de la Corse vers l'indépendance. Vous avez reçu M. Talamoni il y a peu de temps et je l'ai entendu dire que ce qui était en cause, c'étaient les rapports entre nos deux pays. N'est-ce pas ? La Corse et la France !"

Il dit à long terme... Mais s'il y a une majorité qui y est hostile, il s'y pliera, dit-il. Puisque cela va prendre cette place, comme vous dites aujourd'hui avec beaucoup de véhémence et d'intensité, dans la compétition présidentielle, est-ce que vous n'avez pas envie d'y aller vous-même ?

- "Dans cette affaire-là, il y a des décisions que je prends tout seul et que je suis capable d'annoncer ou de ne pas annoncer si je juge que c'est conforme ou non à l'intérêt du pays. Pour le moment, je suis candidat aux élections municipales à Belfort où j'ai beaucoup de problèmes avec Alsthom qui procède à la casse de son outil industriel, sans que personne veuille bien y mettre le holà."

Sauf vous... Mais qu'est-ce que vous avez mal à la Corse encore !

- "Je tiens une position de principe. Le Conseil d'Etat m'a donné raison à certains égards et la suite me donnera raison."

J.-P. Chevènement

RTL - 7h30 (L'avant-projet de loi sur la Corse)

- "De toute façon, il ne peut pas demander un report définitif puisqu'au terme de l'article 20 de la Constitution, c'est le Gouvernement qui détermine et conduit la politique de la Nation. Il y a simplement un délai de réflexion dont je souhaite que le Gouvernement le mette à profit pour peser ses responsabilités et retirer ce texte. J'ajoute qu'à supposer qu'il soit voté par le Parlement, la censure par le Conseil constitutionnel ne fait pas de doute. C'est la raison pour laquelle je pense qu'il y a une manière de sortir par le haut de cette impasse, en élaborant un nouveau statut de la Corse en responsabilisant les élus dans le respect des principes républicains et éclairé par la République."

J.-P. Chevènement

France Inter - 8h00 - "Si j'ai été conduit à quitter le Gouvernement sur le dossier corse, c'est parce que des questions de principe étaient en jeu. Je souhaite que le Premier ministre mette à profit ce délai pour que le Gouvernement débatte de ce qu'est sa responsabilité. J'incline à penser, pour ma part, que l'intérêt du pays mais aussi l'intérêt du Gouvernement et celui de la gauche, serait de retirer ce projet. Le plus tôt serait le mieux. Il y a un autre chemin qui consiste à faire pour la Corse un statut qui soit respectueux des principes républicains, qui n'insulte pas l'avenir et qui préserve la Corse dans la République."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 14 février 2001)

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