Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France-Inter le 3 mai 2001, sur le calendrier des élections en 2002, sur l'insuffisance du projet européen de la France notamment en matière sociale et sur le livre du général Aussaresses sur la torture pendant la guerre d'Algérie. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France-Inter le 3 mai 2001, sur le calendrier des élections en 2002, sur l'insuffisance du projet européen de la France notamment en matière sociale et sur le livre du général Aussaresses sur la torture pendant la guerre d'Algérie.

Personnalité, fonction : BAYROU François, PAOLI Stéphane.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

ti : S. Paoli La présidentielle française est lancée. Déjà des candidatures se sont exprimées. Selon une information France Inter, nous voterons donc avant les législatives. Cette présidentielle se jouera-t-elle sur un projet européen, comme une nouvelle frontière ? D'après P. Moscovici, ministre délégué aux Affaires européennes, le Premier ministre s'apprêterait à annoncer son grand dessein européen, après le chancelier allemand, qui a déjà lancé le projet d'une Europe fédérale. Messieurs Chirac et Jospin pris de vitesse par G. Schröder ? Avant de parler de l'Europe et de votre parcours personnel, votre commentaire sur cet aveu terrible : l'aveu de la torture et de sa connaissance au plus haut niveau de l'Etat, dans le livre du général Aussaresses, qui paraît ?

- "Mon jugement est très dur sur ce livre et ces déclarations. On sait très bien que la guerre c'est l'horreur, et c'est l'horreur des deux bords. On sait très bien que, pendant les événements se produisent des choses qu'aucun être humain ne peut accepter, en dehors de la passion, des conflits et de cette espèce de pression de passions et de haine. Ca, c'est la guerre. C'est pourquoi, une des tâches les plus nobles de l'humanité aura été de faire reculer la guerre. Mais la revendication, quarante années après, cette revendication sardonique d'un vieillard avec une espèce de sadisme sénile, qui dit : "Voilà ce que j'ai fait : je les torturais et puis après je les achevais, parce qu'il n'y avait aucune raison de les livrer à la justice, cela au nom de la France. Je l'ai fait, je n'en éprouvais aucune émotion sur l'instant, je n'en éprouve aucun remords." 40 ans après ! Il y a quelque chose d'abjecte dans tout cela. Je trouve que c'est à l'aune de l'humanité qu'on doit juger une politique et un projet. J'ai appelé le mien "France humaine." Cela est profondément inhumain, et mon jugement est donc très dur."

On aura aussi noté la phrase qu'on entendait dans le journal, tout à l'heure, "de l'excellent contact qu'avait le général Aussaresses avec les autorités politiques", jusqu'au plus haut niveau donc ?

- "Oui, il a notamment cité le nom de F. Mitterrand. Je ne sais pas ce qu'il y a derrière comme manoeuvre et cela ne m'intéresse pas. Mais on sait bien que la France était en guerre ; on sait bien que le gouvernement français était partie prenante de tout cela. Mais la revendication, sous cette forme, et avec ces mots, encore une fois mon jugement ne peut être que dur. Je trouve qu'il y a là une atteinte au sentiment d'humanité qui doit nous réunir tous."

Vous dites "jugement", mais est-ce le jugement des historiens ou celui de la justice qui est nécessaire ?

- "C'est aux juristes de le dire. En tout cas, je ne serais pas choqué que le jugement soit sévère."

Information donnée par France Inter ce matin : nous voterons donc pour la présidentielle avant les législatives.

- "Vous me permettrez de corriger ce qui a été dit par J.-M. Aphatie, sur votre antenne, et que j'ai entendu. Jamais, il n'y a eu prolongation du mandat de trois mois de député. Je veux vous rappeler qu'en 1997, avec cette dissolution dont on n'a pas fini de parler, les députés ont été élus au mois de juin ; ils seront élus au mois de juin, leur mandat sera donc de cinq ans. La seule chose qui a été changée, c'est la date automatique à laquelle les élections étaient organisées et qui était toujours en mars, quel que soit le mois de cette élection. Naturellement, ce n'est pas cela l'important. L'important c'est que les élections présidentielles aient lieu en premier, pour que la France se voit reconnaître le droit au débat en profondeur sur son avenir, que les vraies questions se posent et que des projets cohérents lui soient soumis. Des projets volontaires, qu'elle puisse choisir entre des cohérences et des chemins qui ont leur logique et qui lui permettront de saisir son avenir. L'élection présidentielle, ce n'est pas l'élection reine parce qu'elle est plus sensationnelle que les autres, mais c'est l'élection qui permet aux Français de choisir le chemin qu'ils veulent suivre entre des hommes qui portent des projets. C'est cela que nous allons vivre ensemble et c'est une bonne nouvelle pour la démocratie."

La question reste posée : où est l'avenir de la France ? On commence enfin à voir émerger un débat : est-ce que l'Europe c'est l'avenir de la France ?

- "Vous me le dites à moi, qui ai passé le plus clair de mon temps ces dernières années à essayer de faire que, enfin ce débat surgisse. Et vous vous souvenez de la proposition qui était la mienne aux élections européennes : une vision de l'Europe comme fédération, une Constitution pour l'Europe, des dirigeants élus. Si je pouvais, je soulignerais deux ou trois traits : des dirigeants élus pour l'Europe et les Européens. Aujourd'hui, les dirigeants européens ne sont pas élus ; ils sont nommés, dans les couloirs, subrepticement j'allais dire, en tout cas à l'issue de tractations dont aucun citoyen ne sait rien, et donc ils n'ont pas de comptes à rendre aux citoyens européens. C'est pourquoi il y a tant d'incompréhension à la base, parmi nos concitoyens, qui disent : mais enfin l'Europe, pourquoi fait-elle cela ? Pourquoi s'occupe-t-elle des normes de consommation ? Pourquoi ne résoud-elle pas les grands problèmes de la défense ou de la politique internationale ? Ils ont raison de revendiquer cette transparence-là. Des dirigeants élus pour l'Europe. Et c'est ce que les Allemands, le Président de la République allemande et le chancelier allemand, ont présenté, tour à tour, à l'opinion européenne. C'est extraordinaire de penser ..."

Mais est-ce qu'on s'est fait souffler la politesse par les Allemands, alors que la France était à l'initiative du projet européen ?

- "La France est muette. Ses dirigeants ont perdu toute capacité de propositions et d'action. Lorsqu'ils parlent, c'est avec des mots creux, et souvent ils utilisent des mots pour faire le contraire. Ils ont fait le Traité de Nice qui est profondément nuisible, je le crois, à la lisibilité de l'avenir européen. Je suis à Bruxelles ce matin, parce qu'on discute du Traité de Nice, aujourd'hui, au Parlement européen, et je dirai mon avis. La France - J. Chirac et L. Jospin - ont considérablement reculé dans le jugement des nations européennes. Ils ont essayé d'imposer la loi du plus fort aux petits Etat européens, en la refusant pour eux-mêmes. Moyennant quoi, c'est le contraire qui est arrivé. Le fossé s'est creusé avec l'Allemagne et l'image de la France en a profondément souffert. Tout cela pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas de lisibilité et de cohérence du projet européen de la France. La France est devenue "l'homme muet de l'Europe." On disait autrefois "l'homme malade de l'Europe" en parlant de la Sublime Porte ! L'homme muet de l'Europe, c'est la France, et c'est une grande pitié parce que c'est la France qui avait construit le projet européen."

Mais c'est pourtant par la France que se pose, peut-être, à nouveau, la question, ne serait-ce que celle et qui n'est pas mineure, de l'espace social européen aujourd'hui. C'est plutôt la France qui la pose cette question-là en Europe ?

- "Ce sont des mots, vous le savez bien ! "L'espace social européen", on a vu à Vilvorde que ça n'était pas vraiment contraignant, disons."

Ça ne l'est toujours pas !

- "Naturellement, la question sociale est essentielle parce que l'Europe elle se fait pour quoi ? Elle se fait pour donner une puissance, un moyen d'action à notre idée de l'avenir. Nous avons, les Français, les Européens, une certaine idée sociale, en particulier de solidarité entre nous. Cette idée-là, vous savez bien que dans le monde, elle est combattue par des forces très importantes, financières, qui sont totalement sourdes à ce genre de volonté. C'est pourquoi on veut bâtir l'Europe. Mais pour l'instant, l'Europe n'existe pas comme elle devrait exister. Et hélas ! la France, en tout cas les deux dirigeants, L. Jospin et J. Chirac, n'ont rien à dire sur ce sujet autre que des mots creux !"


(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 3 mai 2001)

Rechercher