Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre de l'économie des finances et de l'industrie, sur le bilan de dix ans d'activité de la BERD et ses missions à venir pour consolider et approfondir la modernisation des pays en transition, Londres le 23 avril 2001. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre de l'économie des finances et de l'industrie, sur le bilan de dix ans d'activité de la BERD et ses missions à venir pour consolider et approfondir la modernisation des pays en transition, Londres le 23 avril 2001.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie

Circonstances : Dixième assemblée annuelle de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) à Londres le 23 avril 2001

ti : Messieurs les Gouverneurs,
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Comme Président actuel du Conseil des Gouverneurs, je veux d'abord adresser mes remerciements chaleureux aux autorités britanniques qui nous accueillent ainsi qu'aux services de la Banque pour l'organisation de cette Assemblée annuelle. Après Riga, nous sommes aujourd'hui réunis à Londres, siège de la BERD. Il y a 10 ans, ici même, le Président français Mitterrand et le Premier ministre John Major inauguraient la Banque. C'était 2 ans à peine après la chute du mur de Berlin et l'année même de l'éclatement de l'URSS. Cet anniversaire nous permet de mesurer le chemin parcouru, d'évaluer le rôle qu'y a tenu la BERD et d'envisager.

Dans ce parcours, rien n'a été facile. Nous effectuions alors une sorte de saut dans l'inconnu.

L'effondrement du système soviétique, cet événement tant attendu, si longtemps espéré, prenait - il faut l'avouer- nos nations de court et suscita à l'époque autant d'enthousiasme que de perplexité. L'histoire avait certes tragiquement montré comment passer d'une économie de marché à un système administré et autoritaire, mais personne ne savait précisément comment pratiquer le chemin inverse. Tout manquait, à commencer par des points de repères. Prix, valeur, monnaie, modes de propriété, ces économies allaient se défaire en quelques mois d'un système de plus de 50 ans. Il fallut tâtonner, commettre sans doute des erreurs, apprendre. Il fallut aussi mobiliser une aide financière et technique importante pour accompagner la transition.

Après le second conflit mondial, la tâche de reconstruction avait donné naissance aux institutions de Bretton Woods ; en 1991, le défi pour notre génération était différent mais il réclamait une capacité voisine d'innovation. Sur une initiative européenne, la communauté internationale a donc rapidement réagi en créant notamment la Banque européenne pour la Reconstruction et le Développement. Son mandat était précis et original : accompagner le processus de transition engagé autour de 2 objectifs prioritaires, l'instauration d'une démocratie pluraliste et la mise en place d'une économie de marché.

Dix ans ont passé. Nous pouvons dresser un bilan d'étape. Les pays en transition ont accompli un chemin considérable. Les prix administrés, les monnaies non-convertibles, l'épargne forcée, les pénuries généralisées, le marché noir florissant, tout cela est quasiment révolu. Avec des degrés de développement divers, l'économie de marché est désormais partout présente. Cette transformation n'a pas été un lit de roses. On oublie parfois en effet les sacrifices consentis par les pays de l'ancien bloc au début du processus pour mener à bien les réformes indispensables. Je veux leur rendre hommage. Rendre hommage en particulier aux citoyens de ces nations, par exemple à ces retraités qui ont perdu leur épargne en quelques mois du fait de l'hyperinflation suscitée par la libération des prix, aux salariés aussi de ces grandes usines intégrées souvent contraints au chômage et à des reconversions douloureuses, à tous les laissés pour compte d'une transition qui fut souvent un énorme traumatisme. Les bouleversements issus de la transition ont été immenses. Ils ne doivent pas être oubliés.

Mais rendre hommage aux efforts des pays en transition, c'est d'abord reconnaître les progrès qu'ils ont accomplis pour la stabilisation de leurs économies, par la réduction des déficits et l'élimination de l'hyperinflation. Cette stratégie a permis le redémarrage de la croissance et de l'investissement, puis l'élévation progressive du niveau de vie. Parallèlement, les pays en transition ont engagé des réformes structurelles qui ont modernisé leur économie. Il a fallu créer ou recréer un secteur privé, lui permettre de se développer notamment à travers la multiplication des PME, mettre en place un cadre légal, des circuits de financement - et je ne peux évidemment mentionner tous les progrès accomplis en 10 ans. Ceux-ci ont permis une transformation de nos relations avec eux. Sans eux, le processus de réunification du continent, tel qu'il a été enclenché à partir du Conseil européen de Copenhague en 1993, n'aurait sans doute pas été possible. Le nouveau partenariat avec les pays qui seront à l'avenir les voisins immédiats de l'Union européenne élargie n'aurait pas non plus vu le jour. Tous n'auraient pas réintégré aussi rapidement les échanges internationaux, ni profité de la révolution technologique.

Mesdames et Messieurs, dans cette révolution pacifique, la BERD a joué un rôle central. Je ne détaillerai pas ses mérites : nous avons deux jours pour le faire. Je me limiterai à une remarque d'ensemble. En 1991, la nouvelle institution s'est vue confier un mandat, qui apparaissait à certains comme une tâche impossible. On lui demandait à la fois d'être une banque d'affaire opérant en partenariat avec le secteur privé et d'assurer ses missions de banque régionale de développement finançant des projets d'intérêt public. Difficulté supplémentaire : il fallait intervenir dans des pays en plein bouleversement, ce que les banquiers jugeaient très risqué sur le plan financier. Dix ans après, la BERD a démenti les pronostics alarmistes. Elle a su non seulement trouver sa place parmi les autres institutions financières internationales, mais aussi être profitable : 153 MT l'an dernier. Elle est l'une des rares à ne pas réclamer de fonds supplémentaires à ses actionnaires, ce qui ne soulèvera guère de protestations¿ de la part des ministres des finances !

La BERD a rempli son mandat, quel est son avenir ? La Banque s'est dotée d'une stratégie qui lui fournit un cadre adéquat. Elle devra aider les pays candidats d'Europe centrale dans la voie de l'adhésion à l'Union européenne et, simultanément, renforcer son action en Russie, en Asie centrale et dans les Balkans. Le futur de la BERD sera aussi déterminé par l'évolution des pays en transition qu'il faut replacer dans le contexte mondial, eux dont la transition fragile n'est parfois pas encore achevée et qui sont en effet confrontés au nouvel impératif de s'adapter rapidement à la globalisation. Pour être pleinement bénéfique, celle-ci suppose davantage de sécurité économique dans le cadre d'une nouvelle architecture financière mondiale. Cela vaut pour les pays en voie de développement : je l'évoquerai la semaine prochaine à Abidjan, en Afrique, à l'occasion de la réunion tenue avec mes collègues de la zone Franc. Cela vaut pour les pays industrialisés : je reviendrai sur cette idée dans quelques jours à Washington. Cela vaut aussi pour les pays en transition et c'est le défi auquel doivent s'atteler la BERD et les autres institutions financières internationales. Celles-ci devraient, à mon sens, se concentrer principalement sur 3 priorités : une croissance mieux répartie, la transparence et le respect du droit, un développement durable.

Pour consolider et approfondir leur modernisation, les pays en transition ont besoin de davantage de croissance. C'est elle qui permettra d'amortir le choc des grandes restructurations industrielles et de faire reculer le chômage, de relancer la consommation, l'investissement et la productivité.

Le marché est indispensable, mais il ne peut pas tout. La BERD, en tant qu'institution publique solide, peut contribuer à la croissance en mobilisant ses ressources et son expertise afin d'accroître notamment le volume des investissements étrangers et de mieux diffuser les innovations technologiques : son apport sera très utile grâce à ses fonds de capital-risque destinés à faciliter le démarrage d'entreprises innovantes. Parallèlement, cette croissance doit être mieux répartie. Au-delà d'un certain seuil, les inégalités ne sont pas seulement inacceptables socialement : elles sont dangereuses pour la sécurité économique des pays concernés. Bien qu'elle ne détienne pas un mandat spécifique en ce domaine, la BERD doit, aux cotés des institutions de Bretton Woods, intégrer cette dimension dans son action. Elle pourrait, par exemple, pour maximiser l'impact social de ses interventions, développer le micro-crédit afin de favoriser le retour à l'emploi des chômeurs en liaison avec des actions de formation professionnelle. Les projets gigantesques sont souvent moins efficaces que les projets plus modestes et mieux équilibrés Une croissance plus forte et mieux partagée, c'est davantage de sécurité et de solidarité durables dans les pays en transition.

Cette sécurité passe également, et c'est une deuxième priorité, par un renforcement de l'Etat de droit pour garantir la transparence et le bon fonctionnement de l'économie. Un cadre légal ne suffit pas. Il faut des institutions fortes, une justice efficace et indépendante, une culture du droit largement répandue, le respect de codes et de standards internationaux, une information économique détaillée et accessible, une protection réelle du droit des actionnaires minoritaires.

Sinon, pas de réelle sécurité économique, pas de forts investissements étrangers. C'est donc à juste titre, Monsieur le Président, que vous avez particulièrement insisté sur le renforcement des institutions, l'" institution-building " comme on dit ici. C'est une mission fondamentale de la BERD. Je soutiens en particulier l'idée d'un trust fund multilatéral pour renforcer les institutions en charge de la régulation dans les pays en transition. De même, la BERD et les autres institutions financières internationales seront amenées dans l'avenir à encore une très grande vigilance face aux menaces de blanchiment d'argent qui affectent particulièrement certains pays en transition, comme l'a montré l'an dernier le GAFI. Il s'agit là d'un fléau qui mine la sécurité des circuits de financement et doit mobiliser les efforts de tous. La sécurité des pays en transition et la stabilité de leur économie sont étroitement liées à la démocratie et au respect de la règle de droit comme l'avaient bien pressenti les fondateurs de la BERD.

Cette sécurité économique exige, de même, une action à long terme pour un développement durable, développement à la fois économique et écologique, - ce que j'appelle l'écodéveloppement - qui crée davantage de richesses en respectant l'environnement et en valorisant les hommes. A cet effet, nous devons chercher à améliorer la qualité de l'environnement des pays en transition, qui a souvent été lourdement dégradé par une industrialisation irréfléchie et démesurée. Investir pour un environnement de qualité, c'est avoir le souci des générations qui vont nous suivre. La BERD a déjà joué un rôle positif dans le secteur de la sûreté nucléaire, notamment pour fermer la centrale de Tchernobyl. Son action est appelée à se prolonger dans d'autres domaines comme celui de la dépollution, des économies d'énergie ou de la modernisation des infrastructures. J'y ajouterai, pour prendre un exemple majeur, la nécessité d'investir davantage en faveur d'un droit essentiel : l'accès de tous à une eau potable de qualité. C'est un impératif pour tous les pays candidats à l'Union européenne qui devront se conformer aux directives européennes. Ce devrait être aussi une priorité dans les autres pays en transition, qui ne peuvent souvent offrir à leurs populations qu'une eau impropre à la consommation. Plus largement, les pays en transition devront contribuer activement à la mobilisation de la communauté internationale en faveur du développement durable, notamment à l'occasion du sommet mondial de Johannesburg en juin 2002.

On ne peut, à cet égard, concevoir un éco-développement sans garantir aux individus les sécurités et les solidarités essentielles. L'économique n'est pas séparable du social. Et d'abord, la santé. Sa dégradation chez certains est une source de préoccupation pour tous. Les épidémies ne connaissent pas les frontières. Les institutions financières internationales peuvent et doivent de plus en plus contribuer à améliorer la santé publique en favorisant par exemple les investissements dans l'industrie pharmaceutique et la modernisation des hôpitaux, la distribution des médicaments et la diffusion des outils de prévention. La dimension morale rejoint ici la nécessité économique.

Un développement durable des pays en transition passe enfin - chacun ici le sait - par la valorisation de l'atout fondamental : la qualité des hommes. C'est d'elle que dépend chaque jour davantage la capacité des économies à anticiper et à innover. C'est elle qui fera de plus en plus la différence dans la localisation des investissements liés aux nouvelles technologies. La solidité à long terme des économies en transition, qui ont reçu souvent des anciens régimes le legs de scientifiques et d'ingénieurs de très haut niveau, passe par la valorisation de leurs ressources humaines qu'il convient de développer par des investissements dans l'éducation, la recherche et la formation. Accroître la sécurité économique dans des pays qui doivent à la fois consolider leur démocratie, renforcer leur économie de marché et s'adapter à la mondialisation devra mobiliser l'effort de tous. La BERD y a son rôle à jouer. En ce sens elle devra coopérer plus étroitement avec les autres institutions financières internationales, tout en évitant les chevauchements inutiles comme elle le fait déjà avec la Commission européenne dans le cadre de l'élargissement.

Pour conclure, je veux remercier, au nom de l'ensemble des Gouverneurs ici présents, la direction et les personnels de la BERD pour le remarquable travail accompli cette année et, d'une façon plus générale, depuis la création de l'institution. La Banque, de plus en plus présente sur le terrain, sait qu'elle peut compter sur le soutien de ses actionnaires qui, en retour, savent qu'elle fera le meilleur usage de l'effort financier consenti, pour la transition, le développement et la reconstruction dans les pays d'opérations. Ces missions, nous faisons confiance à la BERD pour qu'elle continue de les mener à bien.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 avril 2001)

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