Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec le quotidien marocain "Libération" le 2 mai 2001, sur les relations franco-marocaines, le partenariat entre les deux pays, le problème de la pêche, la politique de l'immigration, le dossier du Sahara, la situation en Algérie, la position de la France face à la situation au Moyen-Orient et la politique étrangère de la nouvelle administration américaine de George W. Bush. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec le quotidien marocain "Libération" le 2 mai 2001, sur les relations franco-marocaines, le partenariat entre les deux pays, le problème de la pêche, la politique de l'immigration, le dossier du Sahara, la situation en Algérie, la position de la France face à la situation au Moyen-Orient et la politique étrangère de la nouvelle administration américaine de George W. Bush.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Comment qualifiez-vous, Monsieur le Ministre, les relations franco-marocaines à la lumière des récents événements que le Maroc a connus - je pense à l'arrivée du gouvernement d'alternance et à l'avènement du nouveau règne ?

R - Les relations franco-marocaines sont exceptionnelles, à la fois exceptionnellement denses et exceptionnellement bonnes. Il faut souligner que ces qualités existent depuis longtemps, mais elles se maintiennent au fil du temps. Nos relations ont aussi une autre qualité, c'est qu'elles s'adaptent constamment aux nouvelles situations.

Ces dernières années, la France a enregistré avec joie l'évolution politique du Maroc, voulue par le Roi Hassan II et par son fils, et la modernisation que mène le gouvernement marocain de M. Youssoufi sous la direction du Souverain.

Q - Aussi bien Sa Majesté le Roi Mohammed VI que le président Jacques Chirac ont exprimé à plusieurs reprises leur souhait de voir s'établir entre la France et le Maroc un partenariat de type nouveau.
- Quel est, selon vous, le contenu de ce nouveau partenariat ?

R - C'est un terme très vaste qui englobe à la fois les relations politiques au plus haut niveau, qui sont excellentes, je le répète, et puis d'autre part, tous les mécanismes de l'opération. Le partenariat, il ne suffit pas de la décréter, il faut le mettre en ¿uvre. Il y avait pour cela plusieurs initiatives à prendre. Pour mettre en phase les deux exécutifs, a été instaurée la rencontre régulière des deux chefs de gouvernement. Il fallait en même temps améliorer et renouveler nos mécanismes de coopération qui sont très simples, mais dont beaucoup ont été conçus au lendemain de l'indépendance du Maroc. Nous repensons tout cela entièrement, en intégrant beaucoup d'éléments nouveaux comme la coopération et le dialogue entre les collectivités locales, les sociétés civiles, etc. En même temps, il faut garder et amplifier la coopération entre les gouvernements et les administrations. Le partenariat c'est donc à la fois cette dimension politique et de coopération. MM. Paye et Benima vont faire cette semaine aux deux Premiers ministres, MM. Jospin et Youssoufi, des propositions sur ce dernier point.

Q - Il y a un dossier brûlant au Maroc, c'est celui de la pêche. Les relations entre Rabat et Madrid se sont détériorées ces derniers jours à cause de ce sujet. Les négociations avec l'Union européenne ont échoué. La France a-t-elle des solutions à proposer pour débloquer la situation ?

R - Le but de la France est qu'on arrive à un accord équilibré, qui respecte la souveraineté marocaine sur ses ressources halieutiques, qui tiennent compte à la fois des intérêts légitimes du Maroc et des intérêts des pays membres de l'Union.

Q - Sur quelles bases ?

R - La Commission est là pour négocier. Nous souhaitons que les obstacles soient surmontés.

Le Maroc manifeste une préférence pour des relations bilatérales¿

Dans ce domaine, c'est l'Europe qui est compétente, nous préférerions que l'on arrive à un accord UE/Maroc.

Q - L'immigration clandestine constitue toujours un grave problème pour les pays riverains de la Méditerranée, manifestement l'approche sécuritaire ne s'avère pas la bonne solution à cette question.

Nous n'avons jamais eu une approche purement sécuritaire. C'est un problème aux aspects multiples : il faut d'abord distinguer dans ce grand débat le droit d'asile, qui heureusement ne concerne plus les Marocains (il s'agit de populations persécutées pour des raisons politiques et religieuses), et la question migratoire. Il est clair que les pays d'Europe ne peuvent pas adopter des politiques permettant à n'importe qui d'entrer librement. Ce n'est pas tenable. La politique inverse, c'est-à-dire la fermeture complète des frontières, n'est pas tenable non plus. Nous sommes donc forcément dans le cadre d'une immigration organisée et légale. A l'heure actuelle, les politiques sur ce sujet en Europe sont nationales. De gros efforts sont effectués par les ministres de la Justice et de l'Intérieur des Quinze pour les harmoniser. Il y a forcément une dimension sécuritaire, parce que tout pays veut pouvoir exercer un contrôle sur ses frontières. C'est légitime. Nous pensons d'autre part que les politiques d'aide au développement, de coopération ou de partenariat doivent favoriser le développement économique des pays concernés, et donc réduire la pression migratoire.

Q - Comment expliquez-vous l'incapacité de l'Union européenne à harmoniser sa politique sur la question de l'immigration ?

R - Incapacité, non. Lenteur, oui.

Je l'explique tout simplement parce qu'il s'agit de réformer des législations très complexes dans des domaines sensibles.

Dans chaque pays il faut ajuster les lois. C'est un travail qui prendra encore des années et des années. Mais l'idée qu'il est nécessaire de les harmoniser domine les esprits. Devant la complexité du sujet, il faut être patient, d'autant plus que lorsqu'on modifie quoi que ce soit dans ces règles, les répercussions psychologiques et politiques sont considérables car les opinions sont très sensibles, d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée, et dans des sens contraires. Il reste que le mouvement de l'harmonisation est lancé, mais il avancera progressivement.

Q -L'obtention d'un visa au Maroc pour se rendre en France relève toujours du parcours du combattant, alors que sous la présidence française de l'UE, la décision a été prise de lever cette obligation pour les ressortissants de la Roumanie et de la Bulgarie. Cette décision conforte l'idée selon laquelle la France s'intéresse davantage à l'Europe de l'Est au détriment des pays du Sud.

R - Ce sont des décisions qui relève en effet des Quinze : pour la Bulgarie, la décision est effectivement prise, pour la Roumanie, elle est envisagée. Ces mesures rentrent dans le cadre de l'assouplissement des relations entre les pays candidats à l'adhésion et l'espace Schengen. Ces mesures ne traduisent aucun abandon vis-à-vis de nos partenaires extérieurs à l'Union. De même qu'elles n'empêchent pas qu'il y ait en même temps des relations étroites, confiantes et fécondes avec un pays comme le Maroc. A propos des visas, je voudrais simplement rappeler qu'on est passé concernant les Marocains de 130.000 visas en 1997 à 220.000 en l'an 2000 et que le nombre des visas pour les étudiants qui avait déjà triplé pendant les années 1997/1998/1999 a encore augmenté de 50 % en l'an 2000. Donc, il y a de la part de ce gouvernement une vraie ouverture.

Q - Au sujet du Sahara, M. Jean-Pierre Chevènement a déclaré dernièrement "qu'on peut envisager une autonomie interne dans le cadre de la souveraineté marocaine". Partagez-vous ce point de vue ?

R - Dans ce dossier géré depuis dix ans par l'ONU, nous sommes heureux de voir que tout le monde coopère avec l'envoyé personnel du Secrétaire général, M. James Baker. Ce que je peux vous dire, c'est que M. Kofi Annan ayant lui-même constaté le blocage pour appliquer le schéma référendaire défini par l'ONU, il a demandé à M. Baker de rechercher, avec les protagonistes, une solution pour sortir de l'impasse.

Q - Seriez-vous d'accord pour une alternative politique afin de dépasser le processus référendaire ?

R - La France n'est pas un protagoniste direct, elle n'est ni le Maroc, ni le Polisario, ni l'Algérie. Nous soutenons les efforts de M. Baker. Je souhaite qu'il rassemble les éléments d'une solution.

Q - Mais la France est membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU¿

R - Je ne peux pas vous dire à l'avance le détail de l'arrangement : des discussions ont lieu entre les parties prenantes et M. Baker. Quant au référendum, c'est M. Kofi Annan qui a constaté que le processus prévu par les Nations unies n'arrivait pas à déboucher. Il a donc demandé à M. Baker d'explorer une autre solution. Cette solution, on ne peut que la souhaiter, l'encourager et on pourra se réjouir le jour où elle arrivera. La France ne peut pas la dicter.

Q - La situation en Algérie et en Kabylie est quasi insurrectionnelle. Comment l'analysez-vous et que vous inspire-t-elle ?

R - Elle nous inspire une infinie tristesse. C'est une épouvantable tragédie que vit l'Algérie depuis des années.

Nous souhaitons que l'Algérie en sorte, et elle ne peut s'en sortir que par ses propres forces. Aucun pays extérieur, aucun pays ami ou voisin ne peut régler le problème à la place des Algériens. L'urgence, pour eux, c'est de sortir de la violence.

L'initiative incombe aux politiques qui doivent trouver des mécanismes pour régler le problème étape par étape.

Notre attitude est constructive. Quand le président Bouteflika est arrivé au pouvoir, nous avons manifesté notre disponibilité à travailler et à coopérer plus avec l'Algérie. Nous voulons être un partenaire amical pour faciliter la modernisation sur le plan politique, économique et démocratique de ce pays. C'est avec tristesse et regret que nous constatons que la politique de concorde qui a été tentée marque le pas. Cette violence est le résultat de tensions et de ranc¿urs extraordinaires qui s'accumulent depuis le début de la guerre civile. Evidemment, au bout d'un moment chacun a des comptes à régler. Il faut qu'un jour ou l'autre l'Algérie se sorte de ce cercle vicieux. Nous espérons que le président Bouteflika y parviendra.

Q - Vous vous êtes rendu la semaine dernière au Proche-Orient. Quelle analyse faites-vous de la situation dans cette région ? La France a-t-elle des propositions pour débloquer la situation qui reste extrêmement tendue ?

R - En résumé, j'ai constaté que les choses du côté syrien comme du côté libanais, étaient bloquées. D'ailleurs si les négociations n'ont pas pu reprendre vraiment entre M. Barak et le président Assad, on ne voit pas comment elles reprendraient dans un contexte actuel. Du côté israélo-palestinien, je ne dirai pas exactement la même chose, mais la situation est très grave. Dans les Territoires occupés, la population palestinienne vit dans des conditions proprement insupportables. Nous demandons depuis des semaines aux Israéliens de lever le blocus sur les Territoires occupés, d'annoncer un gel de la colonisation parce que c'est un facteur central de la crise. Nous leur demandons aussi de reprendre les transferts financiers.

Et nous demandons aux Palestiniens de faire tout ce qu'ils peuvent pour arrêter la violence et les provocations. Il faut considérer cela comme un tout parce que rien ne peut être fait séparément. Je pense que, même avec le très peu de perspectives et dans une situation aussi mauvaise que celle-ci, il ne faut pas baisser les bras, il faut tout tenter. Il n'y aura pas de sécurité sans retour en même temps à une perspective politique.

Q - Les gouvernements et les opinions publiques arabes déplorent l'absence d'initiative de l'Europe en général et de la France en particulier au Moyen-Orient, eu égard aux responsabilités historiques de la France a dans cette région¿

R - Les responsables du Proche-Orient ne déplore pas "l'absence" de la France, car la France joue un rôle important dans l'élaboration des solutions possibles. Rappelez-vous : n'avons-nous pas été le premier pays occidental à parler d'Etat palestinien ? Les premiers à recevoir Yasser Arafat ? La France joue depuis une vingtaine d'années un rôle de premier plan dans l'évolution des idées et la préparation des mentalités dans les pays européens et occidentaux.

Par ailleurs, les dirigeants arabes savent très bien que l'UE en tant que telle n'avait pas eu jusqu'ici de rôle dans la région.

L'Europe se fait et sa politique internationale se développe, s'harmonise petit à petit. Les pays arabes savent aussi que la France est très engagée au sein des Quinze pour que les positions européennes soient plus fortes, plus fermes et plus efficaces à travers nos contacts avec tous les protagonistes. Simplement, ils souhaitent que cela aille plus vite. Nous aussi !

Q - Vous avez rencontré récemment le secrétaire d'Etat américain Colin Powell. Avez-vous une idée de la politique que la nouvelle administration américaine veut engager dans la région et vos points de vue sont-ils proches ?

R - Les approches spontanées ne sont pas tout à fait les mêmes, mais nous constatons une convergence sur la nécessité de rechercher une solution. Nous étions assez proches de l'administration Clinton sur ce sujet. Il me semble cependant que l'administration Bush ne pourra pas rester longtemps en retrait. Je ne sais pas sûr d'ailleurs que cela soit son intention.

Il me paraît que l'actuelle administration américaine, comme la précédente, sera engagée parce qu'il y va de son intérêt global. Je pense que dans quelques temps on verra se développer de nouvelles synergies entre la diplomatie américaine, telle que la conçoit Colin Powell et les Européens. Nous y travaillons.

Q - Monsieur le Ministre, qu'est-ce qui s'oppose à la levée de l'embargo sur l'Iraq et quel est l'état d'esprit des Américains sur ce sujet ?

R - Cela fait des années que nous considérons que l'embargo est contourné par le régime, cruel pour les Iraquiens et destructeur pour la société. Nous avons donc réclamé sa levée. Nous considérons que la question de la sécurité dans la région posée par le régime iraquien existe, mais elle doit être traitée autrement. Colin Powell a indiqué qu'il voulait rechercher un système de sanctions plus intelligent. J'ai fait remarquer que nous n'avons plus besoin de sanctions à proprement parler. Le terme est devenu inexact. Nous avons besoin d'un système de contrôle et de vigilance international pour empêcher que ce régime ne redevienne dangereux pour ses voisins et ses propres populations. L'administration américaine réfléchit à l'adaptation de sa position. Nous verrons à ce moment-là au sein du Conseil de sécurité si cette position nous permet, comme nous le souhaitons, d'adapter les résolutions en vigueur.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 mai 2001)

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