Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans la revue "L'Enseignement technique" du 1er trimestre 2001, sur l'évolution de l'enseignement technique vers un modèle de "professionnalisation durable" et sur l'adaption des filières technologiques à la demande de qualification. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, dans la revue "L'Enseignement technique" du 1er trimestre 2001, sur l'évolution de l'enseignement technique vers un modèle de "professionnalisation durable" et sur l'adaption des filières technologiques à la demande de qualification.

Personnalité, fonction : MELENCHON Jean-Luc, RAVENEL Raymond.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement professionnel; FRANCE. AFDET, président

ti : "Le métier du XXIéme siècle véritable science pratique".

Jean-luc Mélenchon, Ministre délégué à l'enseignement professionnel a confié à Raymond Ravenel, président de l'AFDET (L'Association Française pour le Développement de l'Enseignement Technique) ses intentions concernant l'évolution de l'enseignement professionnel.


L'Enseignement Technique - Les années de crise ont lourdement pénalisé le système éducatif, et en particulier l'enseignement professionnel. On l'accusait alors de tous les maux. Est-ce toujours le cas ?

Jean-Luc Mélenchon - Les vingt-cinq années de crise ont été caractérisées par une constante dévalorisation du travail technique et des métiers au nom, précisément, de la crise de l'emploi et du chômage de masse. Désormais, nous sommes entrés dans une nouvelle ère : la croissance s'installe durablement et l'horizon, pour tous les jeunes, est bien celui du retour au plein emploi. Ce n'est pas rien. C'est même fondamental.

L'état d'esprit de chacun, élève, parent, enseignant, en sera progressivement radicalement changé. Cette configuration économique nouvelle replace le travail au centre du système productif et des valeurs sociales. Mesurons l'écart entre cette réalité et les songe-creux mis à la mode par les discours sur la " fin du travail " il y a encore peu. De ce fait, le système éducatif, et en particulier l'enseignement professionnel, sera de plus en plus sollicité. Il l'est déjà.

Certaines branches nous alertent des difficultés qu'elles rencontrent pour recruter la main d'¿uvre qualifiée dont elles ont besoin. Il nous faut y répondre. L'enseignement professionnel et technologique est en capacité de former des jeunes professionnels en nombre suffisant pour répondre à ces besoins. Mais ce ne peut être simplement une réponse à court terme. En particulier, nous ne pouvons ignorer les transformations à l'¿uvre dans la production et les services.

En effet, il n'existe pas un métier qui n'ait profondément évolué ces 20 dernières années : les charpentiers eux-mêmes utilisent désormais des machines à commandes numériques ! Un métier, au XXIème siècle, est ainsi une véritable " science pratique " dont l'exercice requiert un haut niveau de connaissance générale en même temps qu'un haut niveau de connaissance technologique. Nos filières ont su évoluer et mettre en ¿uvre les innovations pédagogiques nécessaires, favorisant ainsi l'attractivité des enseignements proposés.

La formation initiale des jeunes tient compte de ces évolutions : qualifier pour aujourd'hui, ce doit être aussi qualifier pour demain autant que faire se peut. Ne l'oublions jamais. Un jeune diplômé qui entre sur le marché du travail devra être capable à l'avenir de faire évoluer ses savoir-faire tout au long de sa vie. C'est bien l'objectif que je me suis fixé. Ce défi d'une professionnalisation réussie tout au long de la vie, c'est ce que j'appelle la "professionnalisation durable". Cette idée est le socle de ma politique. Je suis confiant. L'enseignement professionnel s'est toujours montré réactif. Je vous rappelle qu'en ces années de crise, nous avons créé les bacs professionnels - le dernier doublement du nombre de bacheliers est en grande partie redevable à la création de ce nouveau diplôme. Ce faisant, c'est l'ensemble des formations et des qualifications du second degré qui a évolué : le développement des périodes de formation en entreprise comme l'installation du contrôle en cours de formation ont bénéficié à tous les élèves préparant des diplômes professionnels.

Autre innovation majeure, plus récente, qui traduit notre souci constant de répondre plus justement aux besoins du pays : le développement de la professionnalisation dans le supérieur. Nous avons pallié le manque de formation professionnelle au niveau II avec la création à la rentrée 2000 de 195 licences professionnelles. L'enseignement professionnel est désormais complété pour répondre au défi du plein emploi et des évolutions techniques à tous les niveaux de qualification.


L'Enseignement Technique - Cela dit, nous pouvons constater que les filières professionnelles connaissent une baisse de leurs effectifs¿

Jean-Luc Mélenchon - C'est vrai. Il est impératif que nous enrayions cette baisse des effectifs. C'est la consigne que j'ai donnée aux recteurs pour la rentrée 2001. C'est une priorité, tant en matière d'orientation que de développement et d'adaptation de l'offre de formation. Pour inverser la tendance nous travaillons aussi sur les représentations ; nous voulons aussi casser l'idée selon laquelle l'enseignement professionnel serait une filière courte réservée à ceux qui ne peuvent poursuivre leurs études. Nous voulons placer l'orientation des élèves de troisième dans l'optique de la préparation d'un baccalauréat professionnel. Le BEP sera alors une étape dans une trajectoire vers le bac. Pour autant il ne faut pas négliger l'offre en CAP, ni les passerelles vers le niveau IV. Il est essentiel que les élèves et leurs parents sachent que les diplômes de l'enseignement professionnel ne sont pas des impasses. En ce sens, nous allons rendre notre offre de formation beaucoup plus lisible qu'elle ne l'est à l'heure actuelle : pour tous les niveaux de qualification, nous avons l'intention d'établir la carte des formations par métiers, sur le modèle de ce que nous avons fait pour les licences professionnelles. Qui plus est, l'offre de formation professionnelle permet aujourd'hui d'atteindre de hauts niveaux de qualification.

Il importe désormais d'accroître la fluidité des parcours de sorte que celui qui en a le désir et le talent puisse poursuivre ses études : c'est ce que nous faisons en mettant en place des passerelles et des contremarches à l'intérieur de la filière professionnelle comme entre les filières technologique et professionnelle. Il s'agit de renforcer la synergie entre ces deux modalités de formation. C'est ainsi que nous mettrons sur pied une véritable voie des métiers, du secondaire au supérieur, accessible à tous. Chacun pourra alors établir plus clairement le parcours de formation qui lui convient le mieux. D'autant plus que nous aiderons les jeunes dans leur démarche de réflexion sur leur parcours de formation en mettant en place des "entretiens plan de carrière à 15 ans", soit un an avant la fin de l'obligation scolaire. L'expérimentation de ces entretiens dans cinq académies (Lille, Toulouse, Aix-Marseille, Orléans-Tour et Amiens) est très encourageante. Les entretiens doivent pouvoir permettre aux jeunes de se situer, de mieux choisir leur voie, d'envisager la suite de leurs études ou leur insertion en disposant de toutes les informations nécessaires comme de l'aide, du conseil et du suivi de personnels avertis.

Agir sur l'orientation, la lisibilité des filières et des diplômes, et la fluidité des parcours : autant de mesures de bon sens qui permettront d'assurer une meilleure crédibilité de nos filières auprès des jeunes, des familles, mais aussi des entreprises.


L'Enseignement Technique - Précisément, sur ce dernier point, comment se passent les relations avec les entreprises ?

Jean-Luc Mélenchon - Avant tout, nous nous heurtons à des représentations le plus souvent erronées lorsque sont évoquées les relations entre l'école et l'entreprise, ou plus généralement entre l'école et le monde économique.

On entend dire que l'école ne connaîtrait pas l'entreprise, que les diplômes ne seraient pas adaptés aux qualifications demandées. La réalité est tout autre. Pour ce qui concerne les diplômes : il n'en existe pas un dont le référentiel ne soit établi en concertation avec l'ensemble de nos partenaires, et en premier lieu les représentants des employeurs, qui siègent dans les commissions professionnelles consultatives. Plus encore, on ne peut concevoir la réussite des élèves des filières d'enseignement professionnel sans un étroit partenariat avec les entreprises et les branches. Ne serait-ce que parce qu'ils sont accueillis plusieurs semaines par an dans les entreprises pour des périodes sur sites de production. Celles-ci s'inscrivent pleinement dans la formation des jeunes en favorisant la mise en ¿uvre des savoirs en action, et contribuent ainsi à l'acquisition des compétences et des connaissances. Nous sommes d'ailleurs en train d'étudier avec les branches professionnelles la mise en place d'un protocole d'accord-cadre sur les périodes de formation en entreprise pour en assurer un cadrage rigoureux et une utilisation pédagogique optimale. La convention que nous avons passée récemment avec la CAPEB est un très bon exemple de ce que nous pouvons réaliser ; parmi les multiples coopérations prévues, l'une d'entre elles est particulièrement innovante. Elle va pouvoir nous permettre de poser les premiers jalons d'un véritable statut social des jeunes en formation : il s'agit de la rétribution des élèves en stage.

Les relations avec les entreprises sont donc très nombreuses et quotidiennes à tous les niveaux de notre ordre d'enseignement. Elles dépassent la seule formation pour concerner aussi les transferts de technologies ou la recherche appliquée.


L'Enseignement Technique - Comment comptez-vous vous y prendre pour mettre en ¿uvre tous ces chantiers ? N'est-ce pas là une réforme de plus ?

Jean-Luc Mélenchon - Loin de moi l'idée de vouloir faire une réforme globale concoctée entre spécialistes¿ Je procède par ajustages et réglages, en travaillant avec l'ensemble des partenaires du monde éducatif et du monde professionnel. Sur des questions majeures qui avaient suscité la crainte des enseignants au printemps dernier (les grilles horaires, la rénovation du CAP, la précarité¿), j'ai organisé des tables rondes dont nous avons aujourd'hui les premiers résultats grâce au travail de coproduction que nous avons mené avec les organisations syndicales.

Pour ce qui concerne les grilles horaires, elles ont été adaptées pour tenir compte de l'attente des personnels (enseignants, chefs d'établissement, inspecteurs). Pour le CAP, un projet de décret le redéfinissant et le repositionnant comme une composante à part entière des qualifications professionnelles est en cours de rédaction sur la base des conclusions de la table ronde. Je demanderai ensuite l'avis du comité interprofessionnel consultatif (CIC). Quant à la résorption de la précarité, un dispositif très ambitieux est mis en ¿uvre dès la session 2001 des concours. La méthode de coproduction des changements que j'ai adoptée dès mon arrivée au ministère porte ses fruits. J'accorde la plus haute importance d'être toujours en débat avec les différents acteurs - élèves, enseignants, personnels de direction, personnels d'encadrement, cadres académiques - et d'aller souvent à leur rencontre sur leur lieu de travail, afin de me faire une idée précise de la réalité telle qu'elle est vécue quotidiennement. Si les problèmes viennent du terrain, les solutions s'y trouvent également bien souvent.

En visitant régulièrement les établissements, je peux m'imprégner de ce qui s'y fait pour définir efficacement les lignes principales de mon action. Les bonnes solutions sont déjà souvent mises en ¿uvre ici ou là ; il faut les généraliser. Tout ce travail de " terrain " est au service d'une ambition forte : parfaire la voie des métiers, partir de ce qui existe déjà pour mettre au profit de tous les réussites de chacun. C'est ce que je souhaite faire en particulier avec la mise en place du lycée des métiers : autour d'un métier ou d'un ensemble de métiers connexes il propose l'ensemble des qualifications requises pour y accéder, qu'elles soient professionnelles ou technologiques, du secondaire au supérieur.

Cette offre de formation à tous les niveaux doit pouvoir être une offre de formation pour tous : élèves en formation initiale comme adultes en formation continue. L'une ne va pas sans l'autre : une solide formation initiale constitue un socle pour accéder à la formation continue.

La modernisation des procédures de validation des acquis professionnels va renforcer cette continuité. Nous pouvons en être fiers. La France est le seul pays en Europe à disposer d'un système éducatif global. En poursuivant notre travail pour conduire à l'excellence, nous aurons, les premiers, un modèle réussi de professionnalisation durable.

(source http://www.enseignement-professionnel.gouv.fr, le 2 juillet 2001)

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