Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à RMC le 24 avril 2001, sur la menace de dépôt de bilan d'AOM Air Liberté, le rôle d'actionnaire de Marine-Wendel et sur le plan de licenciement chez Danone. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à RMC le 24 avril 2001, sur la menace de dépôt de bilan d'AOM Air Liberté, le rôle d'actionnaire de Marine-Wendel et sur le plan de licenciement chez Danone.

Personnalité, fonction : SEILLIERE Ernest-antoine, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. MEDEF, président

ti : J.-P. Elkabbach Est-ce que vous démissionnez du Medef ?

- "Il n'en est absolument pas question. J'entends les uns ou les autres réclamer ma démission du Medef. On dirait que ça leur fait plaisir. On dirait vraiment qu'on compte tellement dans notre pays, actuellement, en disant ce que l'on dit, que l'on voudrait se débarrasser du représentant des entrepreneurs qui gène, il n'en n'est pas question."

Le président du Medef et par ailleurs un des actionnaires majoritaires d'AOM, avec votre groupe Marine Vendel, croit-il pouvoir dissocier, découpler les deux activités ?

- "Tout à fait. J'anime un groupe important. Il a eu des réussites, il a cru dans les entreprises, il les a fait réussir. Nous avons dans l'affaire AOM pris une position d'investisseur aux côtés de Swissair. Nous avons cru à la réussite du deuxième pôle aérien français. C'est un échec, un échec pour Swissair. Nous sommes bien entendu associés à cet échec parce que nous perdons l'argent que nous avons mis. Si mon conseil d'administration estime que j'ai mal fait, il me dira s'il veut mettre un terme à mon mandat, ça c'est sa responsabilité."

Ca c'est Marine Vendel.

- "C'est Marine Vendel. Cela n'a rien à voir, mais rien à voir avec le Medef où je représente les entrepreneurs. Bien entendu, les politiques, pour des raisons qui sont les leurs - et c'est scandaleux - essayent de confondre les deux rôles."

Mais justement, beaucoup estiment que les deux rôles paraissent en contradiction alors qu'aujourd'hui la mode est plutôt au non-cumul des mandats ?

- "Il faut bien que quelqu'un représente des entrepreneurs. Ou bien c'est une sorte de syndicaliste professionnel qui n'a jamais vu une usine, ou bien c'est quelqu'un qui est dans la vie économique, qui est dans la vie du risque, qui bien entendu crée de l'emploi, crée de la croissance, met en place pour les salariés, des opportunités de réussite. Alors, si on veut que ce soit un entrepreneur, il peut en effet être pris dans des difficultés, ce n'est pas impossible, mais il faut un entrepreneur, je le crois, pour représenter les entreprises."

Les salariés d'AOM qui vont manifester aujourd'hui, peut-être demain, attendent d'être fixés sur leur sort. Naturellement vous ne pouvez pas être indifférent. Est-ce que vous leur annoncez ce matin - ils sont 6 000 ou 7 000 d'ailleurs, on ne sait pas. Ils sont 6 000 ou 7 000 ?

- "Ils sont 6 000, et puis il y a Air Littoral qui est tout à fait à part, dans lequel nous n'avons aucun rôle. Mais c'est de toute façon une masse considérable d'hommes et de femmes qui sont aujourd'hui dans le drame, dans le péril et j'entends quelquefois dire que je m'en lave les mains. C'est un commentaire ignoble."

Est-ce que vous leur annoncez ce matin un début de solution ou un drapeau noir ?

- "Nous avons travaillé une grande partie de la soirée avec les Suisses à Zurich pour essayer d'obtenir d'eux qu'ils mettent en place les 500 millions de francs nécessaires pour que pendant deux mois nous puissions, nous, l'associé français, non gestionnaire, non responsable, nous déployer, mettre toute notre énergie pour essayer de trouver un avenir à cette société."

Mais alors ils vont les mettre ces 500 millions ?

- "Ils le diront aujourd'hui ou demain, la négociation est difficile."

Mais la tendance, d'après ce que vous savez, après cette nuit de négociations ?

- "Moi, j'ai de l'espoir qu'après cette catastrophe dont Swissair est responsable, ils mettront en place les moyens financiers nécessaires pour que nous puissions, nous, les Français, assurer un avenir en trouvant une solution."

On va y arriver, j'essaie de comprendre : les salariés craignaient pour jeudi un dépôt de bilan. Il n'y aura pas de dépôt de bilan ?

- "Je ne peux pas le jurer aujourd'hui à 100 % mais disons que je suis très au-delà de 70 à 80 % sûr que les Suisses vont prendre leurs responsabilités dans ce domaine."

Vous avez dit deux mois, 500 millions, c'est-à-dire que le coût de ces compagnies c'est 250 millions de pertes par mois ?

- "C'est 250 millions de francs de pertes par mois et il faut bien entendu que quelqu'un mette cet argent pour les deux mois qui viennent, sans quoi, jeudi, il y a dépôt de bilan et 6 000 emplois supprimés."

Vous avez dit cela aux Suisses ?

- "Nous l'avons dit aux Suisses bien entendu."

Donc deux mois c'est un sursis ?

- "C'est un sursis pensant lequel il y a de l'espoir parce qu'il y aura un deuxième pôle aérien français. Il n'est pas question en réalité que Air France soit seul dans le ciel français. "

Vous attendez d'Air France qu'il vous aide ?

- "Alors, Air France doit - enfin peut, s'il le veut - empêcher AOM-Air Liberté de continuer, ça c'est certain, et Air France peut notamment sur le plan social, c'est-à-dire notamment parce qu'il recrute actuellement beaucoup et que s'il y a une restructuration, il y aura nécessité bien entendu pour des salariés de retrouver un emploi, et là, Air France peut jouer un très très grand rôle."

Est-ce que Marine Vendel va apporter de l'argent ? Vous avez mis 300 millions dans l'affaire en pensant qu'il y allait avoir du profit. Il y a des pertes. Je ne sais pas si vous perdrez les 300 millions ?

- "Nous les perdrons, j'en suis hélas quasiment certain."

Est-ce que vous mettrez encore de l'argent ?

- "La réponse elle est claire : non, je n'y suis pas autorisé. Mes actionnaires - ils sont des milliers - m'ont autorisé à mettre 300 millions de francs dans cette affaire à laquelle nous avons cru. Ils ne m'autoriseront pas à remettre plus d'argent et là-dessus il faut qu'il n'y ait pas d'illusions. Nous ne sommes pas le pilote de cette affaire, nous sommes le passager. Nous sommes dans la carlingue."

Donc toutes les erreurs ce sont les autres ?

- "Toutes les erreurs de gestion ont été ¿ Vous savez, Marine Vendel c'est 7 à 8 personnes. Nous sommes incapables de gérer une grande affaire d'aéronautique."

Mais en investissant dans une compagnie aérienne, est-ce que vous dites : nous avons fait, comment dire, une bêtise au moins ?

- "Nous avons pas réussi à valoriser les intérêts qui nous étaient confiés et il est possible encore une fois qu'on me le reproche et on aura le droit de me le reprocher. Mais nous avons voulu rendre service, nous avons voulu favoriser l'emploi et la réussite des salariés d'AOM qui étaient en en déshérence."

Mais ce n'est pas le cas. Alors, vous ne voulez pas mettre de l'argent - pas un sou vous dites, et vous c'est catégorique. Comment on peut penser que vous êtes actionnaire mais pas gestionnaire, c'est-à-dire sans responsabilités ? Politiquement, cela ne passe pas.

- "Il y a le droit des affaires et la gesticulation politique. Nous sommes majoritaires parce que les bizarreries du droit communautaire imposaient qu'il y ait un actionnaire français majoritaire. Mais personne n'a pensé une seconde que nous étions gestionnaires, que c'est nous qui gérions cette affaire, ce sont les autres."

Au bout de deux mois, votre groupe qui par ailleurs reste apparemment puissant et dynamique, qu'est-ce qu'il fait, il reste ou il se désengage ?

- "Il partira quand il aura trouvé la formule. Il y aura, soyons très clair, ou un dépôt de bilan ou une formule. Nous allons nous déployer pour trouver. Il y a de l'espoir, il y a une équipe dans cette affaire, une équipe de gestion. Il y a un plan, un plan crédible et solide qui se met en place, il y a des investisseurs qui s'intéresseront."

Et s'il y a des repreneurs, français ou étrangers, vous, de toute façon, vous partez ?

- "Oui, nous avons fait une étape, elle a été catastrophique, il faut le reconnaître. Nous n'en portons pas la responsabilité, mais pour les salariés - nous sommes dans l'angoisse pour eux - nous allons faire le maximum pour essayer de trouver une formule et nous essayons de le faire."

Dernière question sur le sujet, si au bout de deux mois, personne ne veut racheter le personnel, les avions vieillots, les dettes, qu'est-ce qui se passe ?

- "C'est ce que l'on appelle le dépôt de bilan, la société est liquidée et bien entendu c'est un drame, une catastrophe, il faut l'éviter."

Vous l'entendez autour de vous, M. Seillière, ça doit être un moment difficile pour vous, quand on fait un boulot d'actionnaire, même non gestionnaire, et que l'on ne réussisse pas - vous l'entendez - on ne doit pas jouer les donneurs de leçons. Est-ce que la refondation sociale lancée par le Medef n'est pas foutue ce matin ?

- "Alors là, c'est une contre-vérité totale. Je dirais même que tout ce qui se passe en ce moment, ces crispations émotionnelles qui amènent le Gouvernement à se précipiter dans la législation, quelques jours après qu'il y ait eu un plan social dans une improvisation complète, dans un faux-semblant total, tout ceci n'est pas sérieux. Ce qui est sérieux, c'est la reconstruction dans notre pays d'un vrai dialogue social autour d'une rénovation. Nous avons, avec les syndicats réformateurs, lancé à cet égard tout un programme qui s'est imposé dans le pays, chacun le sait. Nous le poursuivons. C'est la seule issue possible pour notre société et pour la réussite de l'expansion française."

Mais c'est extraordinaire de voir les épreuves ou les malheurs ou les difficultés de la refondation sociale, le jour où E. Guigou présente devant le Sénat sa loi de modernisation sociale.

- " "Loi de modernisation", vous permettez ! loi de ringardisation sociale. Ce sont les vieilles recettes archaïques que l'on ressort pour faire semblant, en politique, de dominer un problème que l'on est incapable de dominer."

Mais il y a des réalités. Vous voyez bien ce qui se passe dans différentes grandes entreprises ou qui va se passer. Danonce. Vous avez soutenu F. Riboud ?

- "F. Riboud avait fait un plan social exemplaire. On a saisi ce plan social exemplaire pour dénoncer l'entreprise Danone dans des conditions inadmissibles. Ce n'est pas le rôle du Medef et du représentant des entrepreneurs d'être pour ou contre une entreprise. Mais dans le cas qui nous occupe, nous sommes complètement à côté de Riboud qui fait un travail de premier ordre et qui, j'en suis sûr, pour ses salariés, arrivera à trouver pour chacun des solutions."

Dans le plan anti-licenciements, qu'est-ce qui vous choque quand on a envie de donner plus de pouvoir aux salariés ? Qu'on veuille renforcer leur rôle dans les comités d'entreprise avant même les décisions de licenciements ?

- "Nous sommes dans une évolution du capitalisme, de l'économie de marché française qui incontestablement va corriger des insuffisances en ce qui concerne le rôle des salariés dans les entreprises, dans l'information voire l'association à la gestion. Nous souhaitons que les salariés deviennent de plus en plus actionnaires de leur société. A cet égard, vous savez, nous sommes probablement très en avance de la mentalité française. Nous allons pousser dans cette direction, c'est indispensable. Mais l'essentiel est quand même dans la capacité que l'on aura de faire en sorte que les gens qui perdent leur emploi - il y aura toujours des gens qui perdent leur emploi - en retrouvent un et vite. Souvenez-vous de nos efforts pour transformer l'assurance-chômage."

Oui mais alors vous êtes d'accord pour réindustrialiser, pour reclasser, pour que même soit créé un fonds de solidarité entreprise alimenté avec les fonds des entreprises qui licencient, pour réindustrialiser des zones et des bassins touchés.

- "Cela, bien entendu, ça peut être fait, c'est souvent fait d'ailleurs. Il y a énormément de dispositions de la loi de Mme Guigou qui sont déjà, je dirais, dépassées par le fait que les entreprises font déjà beaucoup plus. Ce qui est essentiel c'est que les gens qui perdent un emploi en retrouvent un vite. C'est, excusez-moi de le dire, le PARE, c'est la formation, c'est l'intérêt porté à celui qui perd son emploi."

Pourquoi les Français ne sont pas choqués de voir que les licencieurs, si je puis dire, soient les payeurs ?

- "Je crois que d'ailleurs les licencieurs, comme on dit, et puis c'est aussi les embaucheurs - un million cinq cent mille emplois ont été créés par ces fameux licencieurs, ne l'oubliez pas. Le Gouvernement s'en vante, les entreprises en sont fières. Il y a des plans sociaux et bien entendu il faut faire en sorte que les salariés en souffrent le moins possible, ça c'est essentiel. Le Gouvernement, dans ce domaine, ne peut rien faire. C'est aux entreprises de le faire, et elles le feront."

Remarquez que le Gouvernement prend ses responsabilités - Jospin, Sapin - pour tout ce qui concerne ses responsabilités et ses risques, par exemple dans la fonction publique, puisqu'ils vont décréter les augmentations de salaires ?

- "Ils ont été incapables de faire marcher la négociation dans la fonction publique. Ils ne savent pas faire marcher les services publics - la SNCF en est une preuve. Alors permettez moi de vous dire que nous les entrepreneurs nous n'avons pas honte de ce que nous faisons dans ce pays."


(Source http://www,medef.fr, le 14 janvier 2003)

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