Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à RTL le 7 juin 2001, sur l'appartenance de Lionel Jospin au mouvement trotskyste, les difficultés financières d'AOM Air Liberté et sur le financement des 35 heures par les fonds de la sécurité sociale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, à RTL le 7 juin 2001, sur l'appartenance de Lionel Jospin au mouvement trotskyste, les difficultés financières d'AOM Air Liberté et sur le financement des 35 heures par les fonds de la sécurité sociale.

Personnalité, fonction : SEILLIERE Ernest-antoine, ELKRIEF Ruth.

FRANCE. MEDEF, président

ti : R. Elkrief - Vous vous souvenez de L. Jospin trotskiste, avec qui vous étiez à l'ENA, et ensuite au Quai d'Orsay ?

- "Je me souviens très bien de cette époque, où nous étions camarades d'école. Ensuite, nous avons partagé le même bureau au quai d'Orsay."

Il avait les cheveux frisés et il était troskiste ... Vous le saviez ?

- "Il était surtout un très bon diplomate. Mais c'est vrai qu'il ne m'a pas convaincu de devenir "le camarade Jules" dans je ne sais quel groupuscule d'extrême gauche. Je ne l'ai pas d'ailleurs non plus convaincu de devenir capitaine d'industrie. Nous nous sommes chacun respectés dans nos idées. Cela n'empêchait pas, bien entendu, d'être, si j'ose dire, camarades."

Cet engagement était-il important pour lui ?

- "Il était évidemment très à gauche, mais c'est tout. Quant à moi, j'avoue que j'avais une parfaite ignorance de ce qu'étaient les groupuscules trotskistes. Nous n'en avons jamais parlé, il n'en a jamais été question, et donc cela n'a jamais transparu. D'ailleurs, je crois que c'est la règle du jeu."

Aujourd'hui, vous êtes président du Medef, le patron des patrons. Ce trotskisme passé vous inquiète-t-il ? Avez-vous l'impression qu'il en reste des traces dans son comportement de Premier ministre ?

- "Nous, les entrepreneurs, sommes surtout tournés vers l'avenir. Cette manie qu'on a en France de fouiller dans les passés, qu'il s'agisse de repentance, de découvertes, de vichysme, de trotskistes, nous passe complètement au-dessus de la tête. Nous n'aimons pas ça ! Ce que je peux dire, c'est que cela ne fait pas très bon effet dans les milieux d'affaires, surtout dans les milieux d'affaires internationaux. Mais surtout oublions tout ce passé."

Avant de parler du Medef et de la lettre que vous avez adressée à L. Jospin, un mot sur AOM-Air Liberté car vous êtes actionnaire. Hier soir, le président M. Rocher a été autorisé à déposer le bilan par le Conseil de surveillance de la compagnie. Est-ce que cela veut dire que AOM-Air Liberté va déposer très bientôt le bilan ?

- "Distinguons bien mon rôle de président du Medef de l'investissement qu'une compagnie que j'anime, Marine Wendel, a fait dans une autre société tout à fait respectable, qui s'appelle AOM-Air Liberté. L'amalgame entre les deux fonctions n'est pas convenable. Il ne faut pas le faire et je distingue bien les choses. Si vous m'interrogez sur AOM-Air Liberté, je vais vous répondre sur autre chose."

Je voudrais vous parler de cet amalgame, parce que L. Jospin dans son interview d'hier, disait : " E.-A. Seillière, m'interpelle sur la Sécurité sociale, je ne suis pas tout à fait d'accord. Moi, je ne l'interpelle pas sur AOM-Air Liberté" ...

- "C'est inacceptable, c'est inadmissible, surtout de la part d'un Premier ministre ! Je suis à la tête d'une institution, je représente des entrepreneurs, j'y ai des responsabilités en tant que tel. Le Premier ministre fait une politique et nous la jugeons comme bonne ou mauvaise pour les entreprises que nous représentons."

Vous sentez-vous affaibli par ce double rôle, par cette double casquette ?

- "Cela n'a rien à voir avec AOM-Air Liberté, et je crois que c'est un amalgame coupable. On ne peut pas rapprocher ce que je fais en tant qu'animateur, personne privée, dans les affaires - et je suis fier de le faire car quand on est entrepreneur, on représente mieux les entrepreneurs -, ce qui se passe dans une filiale d'un groupe que j'anime et puis les positions que je prends en tant que président du Medef. C'est inacceptable !"

Vous sentez-vous affaibli par cet épisode comme président du Medef ?

- "On a essayé de m'affaiblir à l'évidence. On a envoyé les syndicats d'AOM-Air Liberté au Medef, ce qui était inacceptable. Il y a eu une manoeuvre mais loin de m'affaiblir, elle m'a au contraire renforcé dans la conviction que j'ai que les entrepreneurs doivent être représentés, si possible par quelqu'un qui est dans les affaires, qui sait ce qu'est le risque, d'investir, de gagner ou de perdre de l'argent."

AOM-Air Liberté : dépôt de bilan bientôt ?

- "La situation de cette société est dramatique. Il y a des milliers d'emplois actuellement, 5000, qui sont en survie, et c'est très grave. Qu'est-ce que j'entends ? J'entends un ministre qui passe son temps à invectiver les actionnaires , à les menacer de sanctions etc."

J.-C. Gayssot, ministre des Transports.

- "Que faisons-nous ? Nous essayons de rechercher un repreneur. C'est très difficile car la situation de la société n'est pas facile. Que manque-t-il pour l'instant ? L'assurance que Swissair mettra l'argent qu'elle doit mettre, qu'elle s'est engagée à mettre, vis-à-vis de nous."

Et vous ?

- "Nous n'avons aucun engagement de ce genre. C'est Swissair qui a pris des engagements de financement de cette société et pas nous ! Je le dis avec beaucoup de précision de façon à ce qu'il n'y ait pas d'ambiguïté là-dessus. Et puis, il y a aussi un plan social qui va être accepté et acceptable pour les salariés d'AOM-Air Liberté. Si ces deux conditions ne sont pas réunies, nous savons que fin juin, il n'y aura plus d'argent pour faire fonctionner la société et qu'elle devra donc déposer son bilan. On en est là. Une situation angoissante dans laquelle chacun doit faire ce qu'il a à faire. Pour ce qui nous concerne, nous Marine Wendel, je l'ai dit sans répit, nous avons investi de l'argent pour essayer de faire réussir une société. Elle a échoué à cause de la gestion de notre associé Swissair. Nous n'avons rien d'autre à faire que de perdre l'argent que nous y avons mis, ce qui n'est pas agréable, je le souligne."

On parlait tout à l'heure de la lettre que vous avez adressée à L. Jospin, dénonçant "le détournement de l'excédent de la Sécurité sociale pour financer les 35 heures." L. Jospin a répondu assez sèchement : "Je refuse le terme de "détournement." Finalement, la Sécurité sociale a profité des 35 heures, donc c'est normal qu'elle finance ces 35 heures."

- "Il ne peut pas s'en tirer avec un mot. Que va-t-on faire ? Prendre l'argent des malades, des retraités, des familles, pour payer le temps libre qui a été imposé à notre pays par la loi ! C'est scandaleux et inacceptable ! D'ailleurs, chacun le mesure et le comprend."

Qu'allez-vous faire ? La dernière fois, vous avez dit : "On quittera les organismes paritaires" ; là, vous claquez la porte ?

- "On va d'abord attendre de voir si le Gouvernement, en dépit de la réticence et de l'opposition très fortes de tous les partenaires sociaux - qui sont tous très actifs à prévenir le Gouvernement le fait quand même. Dans ce cas, nous réunirons le 18 juin notre Conseil exécutif qui prendra à mon avis des décisions fermes et mesurées qui conviennent."

Concrètement, vous allez claquer la porte ? Retenez-moi où je fais un malheur ?

- "Je crois que ce n'est pas maintenant à moi de le dire. Mais il s'agit de ne pas se dérober devant la responsabilité de dire vraiment ce que l'on pense d'une situation qui est devenue inacceptable."

L. Fabius s'inquiète de la conjoncture, il a baissé ses prévisions de croissance. Vous partagez son pessimisme ?

- "Pour nous, 2001 c'est la fin d'une période de bonheur économique, où l'on avait une forte croissance qui a permis de beaucoup créer d'emplois - on en a créés 1,5 million -, et de faire, sur tous les plans rentrer de l'argent aussi bien pour les systèmes sociaux que pour le budget. On a annoncé 3,3 % de croissance, nous avons toujours dis que c'était très imprudent et que ça ne serait pas tenu. On ne nous a pas cru."

le taux de croissance sera de 2,7 et peut-être 2,5%.

- "Nous disons que 2,5 est un maximum, qu'il est très difficile aujourd'hui de ne pas sentir la décélération de la croissance, une inflexion de croissance. Elle aura des conséquences très lourdes pour fabriquer des budgets. Il y aura du déficit social. C'est là où détourner l'argent de la Sécurité sociale, peut-être en excédent temporaire, est inacceptable, car il faut le mettre en réserve pour les retraites et pour les malades de demain et ne pas le disperser pour les 35 heures ! Nous revenons là-dessus car c'est, je le redis, inacceptable et tous les partenaires sociaux sont d'accord là-dessus."


(Source http://www,medef,fr, le 14 Janvier 2003)

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