Interview de M. José Bové, porte-parole de la Confédération paysanne, à France-Inter le 17 avril 2001, sur la brevetabilité du vivant et le contrôle des OGM. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. José Bové, porte-parole de la Confédération paysanne, à France-Inter le 17 avril 2001, sur la brevetabilité du vivant et le contrôle des OGM.

Personnalité, fonction : BOVE Jose, PAOLI Stéphane.

FRANCE. Confédération paysanne, porte parole

ti : S. Paoli - S'agissant des organismes génétiquement modifiés, les chercheurs en contrôlent-ils aujourd'hui les effets sur l'environnement ? Leur dissémination dans la nature par pollinisation est-elle maîtrisée ? Est-on assuré de l'innocuité à long terme des OGM ? Sont-ils le nouvel outil du productivisme agricole au profit des multinationales de biotechnologie ? Pour autant, faut-il, "au risque de l'obscurantisme" - comme le disait le ministre de la Recherche - renoncer à ce type de recherches qui contribueraient à lutte contre la faim dans le monde et à empêcher la déforestation des forêts tropicales ? Un collectif international, composé d'organisations comme Via Campesina, la Confédération paysanne, Attac, Greenpeace, Médecins du monde, organisent aujourd'hui une journée d'action contre les OGM. Est-ce un débat qui est autant politique que scientifique ?

- "Nous sommes effectivement aujourd'hui au coeur d'un processus. A travers les organismes génétiquement modifiés, on a affaire à la volonté de quelques firmes de vouloir s'approprier le vivant, ceci à partir d'une technologie nouvelle qui a moins de dix ans et qui a pour objectif d'introduire des gènes nouveaux dans des plantes, de les considérer comme des organismes nouveaux pour qu'à partir de cela, on considère comme des organismes nouveaux pour pouvoir les breveter. Le brevet est au coeur de ce processus, dans la mesure où grâce à lui, une entreprise peut s'approprier une variété d'une plante pour l'imposer sur le marché."

Mais qu'est-ce qui vous inquiète le plus ? Est-ce cette question du brevet qui en effet pourrait placer le monde paysan en situation de dépendance vis-à-vis de certaine semences, ce qui ne c'était jamais produit dans l'histoire de l'humanité ? Sont-ce donc les brevets qui vous font peur ou sont-ce les OGM pour ce qu'ils sont et le fait qu'apparemment, du point de vue des chercheurs en tout cas, on ne peut pas dire aujourd'hui qu'ils sont maîtrisés ?

- "Il y a deux niveaux de problèmes. Il y a le premier problème, la question des brevets, de la privatisation du vivant par quelques firmes transnationales. Monsanto, par exemple, contrôle aujourd'hui 70 % des semences de maïs dans le monde : on voit donc bien qu'il y a une volonté d'hégémonie. Mais en même, cette technologie est complètement aventuriste : personne ne connaît aujourd'hui la réalité du fonctionnement du vivant. D'ailleurs, les plus grands chercheurs reconnaissent aujourd'hui qu'ils ne connaissent que moins de 1 % des fonctions des gènes dans un organisme. Ce qui veut dire que quand on introduit un gène supplémentaire, on ne sait d'abord pas où il va se nicher dans l'ADN et ensuite, on ne sait pas quelle est l'interaction avec les autres gènes. On se sert donc d'une technologie dont on ne connaît pas le fonctionnement ni les résultats. Il y a notamment un risque très fort de pollinisation. Le ministère de l'Environnement des Etats-Unis, pays où il y a actuellement le plus de champs d'OGM, reconnaît aujourd'hui que dans un champ d'un hectare de maïs insecticide BT, le pollen issu de ce champ correspond à 10.000 fois l'épandage de cet insecticide dans le champ lui-même. Il y a donc un véritable risque, parce qu'on ne connaît pas les effets sur l'environnement, sur les animaux, sur la santé publique à long terme. Un risque est notamment apparu aux Etats-Unis il y a quelques mois, quand on a retrouvé dans énormément de produits de consommation humaine un maïs insecticide qui était théoriquement interdit à la consommation humaine parce qu'il y avait des risques allergiques."

On voit bien l'enjeu du débat : il est très important parce qu'il est en même temps économique - la question de la mondialisation est y inscrite - et environnemental. Après tout, est-ce R.-G. Schwartzenberg n'a pas raison de dire que la pire des choses serait l'obscurantisme, les chercheurs ayant leur place dans ce débat ?

- "Il est très important que les chercheurs continuent de chercher. C'est pour cela que nous travaillons avec un certain nombre de chercheurs, y compris à l'intérieur de l'INRA. Il y aujourd'hui énormément de gens qui travaillent sur le vivant. La question qui se pose est de savoir s'il faut travailler en terme de recherche fondamentale, pour connaître les lois du vivant ou s'il faut, à partir d'une technologie que l'on met au point - c'est-à-dire savoir bombarder un gène dans un organisme existant - que l'on sait maîtriser, la développer sans connaître ses effets ? Que des chercheurs puissent essayer de réfléchir sur l'interaction des gènes dans un organisme vivant est très important. Par contre, que sous le nom de "recherches" on mette ce que l'on appelle en fait de la technologie et qu'on appelle "technologie de la recherche", est une imposture. Ce qui est très grave, c'est que des chercheurs du privé mais aussi du public, travaillent sur la mise au point de ces organismes génétiquement modifiés."

Pensez-vous que la recherche publique peut en effet être un bon régulateur face aux enjeux du privé aujourd'hui, et donc à ceux de la mondialisation ?

- "Il y a deux formes de recherche publique. Il y a des gens qui essaient de comprendre les effets des OGM sur l'environnement - et nous en connaissons un certain nombre. Par contre, ce que nous dénonçons, c'est qu'aujourd'hui, une grande partie de la recherche publique ne peut fonctionner que par l'argent donné par les multinationales pour financer de la recherche et que l'on oriente dans ce cas leurs recherches sur le rentable à cours terme, c'est-à-dire sur la mise au point de nouvelles plantes. C'est pour cela que nous contestons notamment "Génoplante", qui est un organisme créé pour moitié par la recherche publique, pour moitié par la recherche privée, notamment Aventis, ex-Rhône-Poulenc. C'est quelque chose de tout à fait scandaleux ! L'argent public a été mis par M. Allègre dans la constitution de Génoplante pour servir à des multinationales pour mettre au point de nouveaux OGM, puisque l'Etat lui-même ne pouvait pas déposer de brevet. On est là dans un phénomène tout à fait scandaleux : sous couvert de recherches, on met en place des organismes tels que Génoplante, qui ne servent qu'à quelques multinationales, pour gagner la course..."

Vous êtes en train de nous dire qu'il n'y a pratiquement plus de recherche publique indépendante, en tout cas en France ?

- "Si on regarde l'INRA, on se rend compte que l'INRA est à 95 % au service d'un modèle de développement agricole complètement dans la logique productiviste. Malheureusement, quand on rencontre la direction de l'INRA, on est obligé de se rendre compte qu'ils n'ont pas changé de cap, qu'ils restent complètement dans cette logique : toujours produire plus. Il y a bien sûr quelques chercheurs qui travaillent dans un autre sens, mais actuellement, ils le font au fond de la cave, n'ont absolument pas du tout pignon sur rue. Il y a nécessité de créer un débat pour remettre en cause le productivisme en agriculture. Tout le monde le demande, y compris les politiques qui commencent maintenant à se poser la question de la réforme de la Politique agricole commune. Au niveau de la recherche scientifique, on en est encore très loin et il y a nécessité de réorienter fondamentalement la recherche publique en agronomie en France."

Ce sont les mêmes chercheurs, qui nous disent que les OGM sont peut-être porteurs d'espérance, que c'est un moyen d'empêcher la faim dans le monde, que c'est un moyen d'empêcher par exemple les paysans d'Amérique du Sud - dont vous êtes très proche - de couper les arbres, d'entraîner la déforestation qui est elle aussi mortelle à long terme pour eux. N'y a-t-il pas en effet une espérance possible avec les OGM ?

- "Il faut revenir à des choses sérieuses qui ne sont pas du domaine de la propagande. Aujourd'hui, plus de 99 % des OGM qui ont été mis au point dans le monde sont des organismes génétiquement modifiés résistant à un insecticide ou un herbicide. Le seul but est, pour les firmes, de pouvoir vendre en même temps la plante et le bidon qui va avec pour traiter les champs. Il n'y a là aucun intérêt pour les pays du Sud, aucun intérêt pour les paysans, parce que les semences sont plus chères et n'ont pas en réalité une meilleure production et il n'y a aucun intérêt pour les consommateurs parce qu'il y a des risques. On nous fait croire qu'il y a des OGM possibles qui vont sauver l'humanité et on nous parle notamment de ce que l'on appelle le golden rice, un riz génétiquement modifié chargé en vitamine A. Mais la réalité est que ce riz ne peut absolument pas être une solution, parce qu'il faudrait que chaque personne qui en mange, pour pouvoir "se soigner", mange trois kilos de riz sec par jour, alors qu'une ration ordinaire de riz sec est de 30 à 40 grammes par jour. C'est donc absolument aberrant, cela n'a strictement aucun sens. Mais si en même temps il y a des effets dramatiques, si des dizaines de millions de personnes ont des risques de cécité par carence, ce n'est pas du fait qu'ils ne peuvent pas cultiver correctement chez eux des fruits et des légumes qui leur apporteraient cette vitamine A, c'est simplement parce qu'avec la révolution verte, on a radicalement modifié les formes d'agriculture, on a intensifié, on a fait de la monoculture et on a complètement détruit les agricultures paysannes et vivrières. C'est pour cela que nous dénonçons cette escroquerie qui est la nouvelle invention de ces grandes multinationales pour essayer de faire passer dans l'opinion public les nouvelles variétés d'OGM."

Juste un mot du débat-citoyen, parce que le ministre Schwartzenberg y faisait aussi référence il y a quelques minutes : je ne sais pas si c'est "débat", mais ce qui est "citoyen", c'est le phénomène de mondialisation. C'est aujourd'hui la journée mondiale des paysans, en soutien aux paysans d'Amérique centrale, du Brésil notamment, les sans-terre. Vous partez demain au deuxième Sommet des peuples, au Québec, qui est un sommet anti-mondialisation. Y a-t-il vraiment une mobilisation internationale sur ces enjeux aujourd'hui ?

- "Aujourd'hui, la question de l'agriculture et de l'alimentation, est au coeur des préoccupations au niveau international. Plus de 60 % de l'humanité sont des paysans. Si les gens se retrouvent à Québec à partir d'aujourd'hui pour se mobiliser contre la grande zone de libre échange des Amériques, c'est effectivement parce qu'il y a un enjeu fondamental. La question des brevets en agriculture est quelque chose de central. Les brevets sur les semences risquent de modifier radicalement le sort des centaines de millions de paysans à travers le monde. Il est important de rappeler que cette journée du 17 avril est en commémoration d'un massacre de paysans sans-terre dans l'état du Para, où 17 paysans ont été tués par des polices privées alors qu'ils occupaient des terres improductives de grands propriétaires. C'est pour cela que Via Campesina a décidé de faire du 17 avril la journée des paysans dans le monde. C'est à Porto Allegre, au mois de janvier, que l'on a décidé que le thème de cette année serait la lutte contre les OGM, parce que partout dans le monde, que ce soit en Asie, en Amérique du Sud, en Europe ou en Amérique, tout le monde sent la nécessité d'interdire ces OGM pour que les paysans puissent encore cultiver et nourrir leur population à travers la planète."

(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 17 avril 2001)

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